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Les Guerres u'Enfer, par Alphonse Séché

cas et d'y pourvoir, on doit dire qu'il y a des lois de l'histoire, mais Za Loi de l'Histoire enveloppant les hauts et les bas de l'humanité n'existe pas ou ce qu'on offre sous ce nom ne supporte pas l'examen. Les plus beaux de ces romans de philosophie sont les plus faux peutêtre : le retour éternel de Nietzsche, songe d'une nuit de printemps, les trois états de Comte, arbitraire illusion. Qu'il aille en rond ou en carré, en spirale, en hélice, ou qu'il laisse une trajectoire sans loi, le mouvement total du monde n'étonnera par sa vanité que les désœuvrés paresseux qui en attendaient leur salut. Les autres n'ont pas de surprise. Ils blâment ou louent ce qui arrive, sans préjugé ni déception.

Rien n'est plus naturel que leur expérience de la conformité essentielle des temps. Les matériaux sont les mêmes ; mêmes sont les rapports : d'où viendrait le coup de surprise ? Il n'y a pas de lois nouvelles. Elles sont toutes vieilles, si leur découverte ou leur énoncé peuvent être nouveaux ; toutes fonctionnaient de tout temps, comme fonctionnent celles dont nous ne sommes pas avisés encore ; elles régnent sur nous comme avait régné le principe d'Archimède, un million ou deux d'années avant qu'Archimède existât : le radium brûlait, rayonnait, bombardait au temps de Sésostris. Les lois de la nature humaine n'ont pas varié davantage, ni cette nature ellemême. Si l'on exclut, comme il le faut, une « préhistoire » qui est toute pourrie d'hypothèses pleines de vent et si Ion tient compte du perfectionnement religieux et moral dû au catholicisme, le type de l'homme se présente comme un composé stable. Il suffit de le regarder. L'être ennuyé et trépidant que nous montre Lucrèce précède de dixhuit siècles l'homme de Pascal, et ce sont deux frères jumeaux qui inventent, voyagent, se tourmentent pour se distraire. Soutiendra-t-on que, dans le petit écart de compas des trois siècles postérieurs à Pascal, il s'est produit

des variations essentielles, inédites, capables de tout transformer ?

Je voudrais voir lesquelles. Est-ce la vapeur ? Est-ce l'électricité ? ou l'aviation merveilleuse ? Est-ce l'espoir que j'ai de visiter ces astres où je me réjouis de retrouver tous nos métaux dont le spectre dit les couleurs ? En quoi la vraie substance de l'homme peut-elle être touchée de changements qui n'ôtent ni n'ajoutent à son désir, à son amour, à sa cupidité, à sa peur ? On pille, on tue, on viole en avion comme en berline et en automobile. Le jeune et vieil amour se pare et se farde, ni plus ni moins qu'il ne le fit. A qui veut du « nouveau « la nature des choses répond : je ne peux pas, et elle dit pourquoi. Quid machiner inveniamque /On ne fera croire à personne que l'équivalent moral du tabac ou de la coco n'existât point pour un public romain qui sut par cœur le Poème de la Nature.

La grande roue qui tourne et tourne n'a pas fait de chemin, quoique rien ne l'arrête. L'important qui ne varie pas est de savoir où est l'intérêt de l'homme et où il n'est point. Où, son bien, où surtout, son mal ? Toutes choses étant supposées égales d'ailleurs, faut-il rêver de rendre les tours de la roue plus rapides ? Faut-il désirer de les devancer ? Est-ce le contraire ? Quel est le bon : la conservation relative ou cette destruction, relative, elle aussi ?

Nons opterions pour le parti qui ébranle tout si le fléau marquait intelligemment ses victimes et qu'il portât en particulier sur le méchant, le vil, le médiocre ou simplement l'usé, le faible et le superflu. Mais il semble bien que, par malheur, les lois normales qui régissent la vie, celles qui président à l'évolution ordinaire, jouent à l'écart de cette force catastrophique : dans son caprice, celle-ci n'a jamais fait acception des valeurs les plus estimées. Nos digues de castor sur

l'écorce du globe, ces garanties et ces défenses qui sont nos biens les plus solides ne comptent pour rien devant l'aveugle distributrice de ruine. Elle brise indifféremraent le nul et le précieux. Le commun avantage n'est donc que de lui échapper.

Ceux dont le sort est envié, ceux qui tiennent le haut paraissent seuls intéressés à ce que les choses restent en place. C'est cependant aux inférieurs, comme aux enfants, que la stabilité est le plus désirable, étant (c'est pléonasme) les plus exposés à souffrir quand ils ne sont pas défendus. C'est le calme de l'abri et de la durée que leur faiblesse nécessite. Le contraire n'est soutenable que par l'amère malveillance du cœur passionné et rongé que son ennui rejette à la volonté du dégât.

Rien n'est jamais définitif, cela est sûr. En faut-il conclure qu'il faille souhaiter que tout soit branlant ? Quand on aura senti l'injustice de ce désir, on aura décoiffé l'esprit révolutionnaire de la dangereuse auréole d'héroïsme idéal que lui ont mise cent trente ans de divagations autour des faux noms du bonheur. Il n'y a rien déplus facile que les révolutions ; l'histoire en est pleine, comme de bûchers et de tombes. Le beau, le difficile, c'est d'éviter la secousse, de parer à la subversion, de donner l'avantage à ces précautions que la nature même a prises pour tenir contre l'ennemi de la vie. Naviguer et conduire au port, durer et faire durer, voilà le miracle. Ceux qui déclament le contraire servent le seul intérêt des forces de mort. Ils reculent dans la direction du néant. La semence de leurs rêves fallacieux doit être connue et entendue comme mal faisante : ni le nom ni le prétexte de l'espérance ne sauraient arrêter l'évidence de leur recul.

L'homme, l'homme pensant, consciencieux et sincère, n'a pas le droit de dire des espérances célestes qu'elles n'ont pas d'objet, il sait qu'elles ne sont pas justiciables

de lexpérience ni même du calcul. Mais si, par contre, quelque programme d'avenir nous est offert qui sousentende des changements radicaux dans les lois générales de notre vie, il est du devoir de l'esprit de les nier du tout au tout : la plausibilité de ces espérances terrestres est contredite, est démentie par ce que nous savons, par ce que nous voyons, par tout ce dont il nous est possible de raisonner. Si par un comble de misère ou d'ironie ces objections rationnelles au Millénaire manquaient de force pour émouvoir les cœurs bien placés, il ne faudrait pas craindre d'y intéresser le sens vital élémentaire ni hésiter à établir que la plus faible chance d'accomplir de semblables vœux signifierait le plus grand péril pour tout ce que l'existence comporte de ferme et de sûr : toute nécessité de révoquer en doute le chœur des lois connues, atteindrait simultanément les génératrices certaines du bien et du beau. L'homme n'a rien créé qu'en fondant les calculs pères de son labeur sur la stabilité des éléments ou la fidélité de leur course. Tout notre pouvoir vient de là. Il disparaîtrait sans cela. Que deux et deux cessent de faire quatre, que le cours des saisons soit seulement interverti, quel sera notre désarroi !

Pensée, art, civilisation, tout commence par un acte de foi à l'immuable essence des choses. Bien que leur chaos et leur tumulte apparaissent la plus facile et la plus probable des échéances, le miracle de l'ordre l'emporta jusqu'ici, et sa foi confrontée aux aventures de la vie n'a connu que des ratifications lumineuses. Eadem siNT oninia semper ! Le genre humain repose sur cette protection qui enveloppe ses entreprises. Imparfaites, hélas ! elles sont, mais ne sont que par le concours d'un arrangement qui est bon, s'il n'est pas le bien pur et simple.

La folle confiance en ce que l'on a supposé devoir être a été cause d'impiété envers ce qui est. Notre siècle natal avait jugé médiocre et plat le type du conservateur acharné à défendre un titre de rente. Le vingtième siècle peut mesurer combien ce préjugé myope lui a coûté d'objets d'une incomparable valeur pleinement délaissés, pitoyablement défendus. Bibliothèque de Louvain, beffroi d'Arras, cathédrale de Reims, florissants jeunes hommes qui ne pouvez plus vous lever du sillon qui but votre sang, dites-nous à présent, oui, osez nous le dire, s'il y avait aucune petitesse de cœur à vouloir maintenir vos monuments de l'art, le témoignage de votre âme, la merveille de votre vie ! Un acquis personnel des sciences et des lettres, durable perfection, politesse du goût et délicatesse des mœurs, avait été très lentement sublimé d'une élite rare : la durée de ces créations et de leurs créateurs n'eût pas été seulement nécessaire ou juste, mais grande. La vérité de la grandeur, elle était là. Là, le bien. Et le mal au pôle opposé. La vie humaine est grande et bonne qui résiste à la mort. Il est vil de céder à la bombe et au pic. Croire que les objets et les êtres frappés seront nécessairement retrouvés plus beaux et meilleurs, est une vue qui ressortit à cette lâche badauderie de la populace incapable de considérer le malheur sans quêter son immédiate consolation, et qui rêve d'une libéralité régénératrice toujours prête à nous rendre indéfiniment tout. Non, ce qui est à terre y est bien ! L'homme ouvrier, l'homme artiste ne peut, si artiste et si bon ouvrier qu'il soit né, repeupler en un jour ses amphithéâtres et ses laboratoires incinérés. La

beauté et la vie expriment le labeur des âges ; un jour les engloutit, qui, tels quels, ne les rendra plus.

Maintenir, c'est créer; c'est aussi conserver aux créations de l'avenir le point de départ et l'assise digne d'elles. Si nous nous concevions comme des chiens savants que la nature dresse à renouveler sans relâche l'exploits des cerceaux traversés et des barres franchies, cette affreuse imagination qui se dit héroïque et qu'il faut appeler plutôt gymnastique aiderait à admettre que nul bien ne doive être retenu, nulle acquisition possédée en paix, nulle haute conquête occupée et consolidée. Mais, quelle que soit la caducité générale du monde, il n'y a point de loi qui vise et condamne à chaque instant tel ou tel fruit particulier : des délais variés sont accordés par la mort à nos entreprises ; chacune peut durer si l'ensemble ne dure pas. Il y a des réussites de mille années. On ne saurait justifier ni appuyer d'aucune raison décisive l'application à un objet déterminé de ce verdict de destruction immédiate et de fatale résurrection. Que le centre africain honore de tels cauchemars : mais la France ! Le lieu du monde où l'on aurait plus d'intérêt encore que de plaisir à penser juste sur ce point là !

Le malheur qui nous vise tentera toujours de nous déloger des hauts plateaux de l'être auxquels l'esprit et l'âme se sont élevés quelque jour : raison de plus de nous y cramponner, quant à nous. De cimes fermement tenues dépendra notre accès au plan supérieur. Elles nous fourniront le moyen de faire mieux et plus beau, comme de devenir meilleurs et mettront à nos pieds la chance unique du progrès. Au contraire, céder sur le passé, l'acquis, rejette à la duperie des révolutions, à leur mécompte radical. Ces épreuves du monde en devraient porter la leçon.

Elles la porteront. Il est impossible qu'elles ne la

portent point. Il suffît que l'esprit humain retrouve son crédit. Déjà, son ardente lumière subit aujourd'hui moins de diffamation qu'autrefois. Quelques cerveaux peuvent rester comme gênés et indécis. Mais la plupart des yeux s'entr'ouvrent. N'était-ce point là le sujet sur lequel nous avions le plus de peine à nous accorder avec des condisciples et contemporains bien doués ? Presque tous opinaient pour la nocivité ou l'impuissance de l'esprit, lequel a trop su se venger. Regardez, ils se sont rangés presque tous à la vérité. Tous sentent qu'il est important d'être d'abord fixés sur ce qu'il convient de rejeter et de préférer : toute la pratique en découle. Quand l'ancienne inquiétude aura achevé de se dissiper, la querelle du moralisme et de l'intelligence s'apaisera : peu à peu, et par sa nature, le problème du bien rentrera dans celui du vrai.

Laissons de pauvres chicaneurs, inévitables, imaginer que nous rêvions un règne universel et barbare de la Logique. La logique elle-même veut être tempérée et réglée par le jugement qui est aussi une pièce de l'intelligence. Ainsi réduit, notre conflit avec les hommes de notre génération s'éclaircira comme il le faut au profit de la sagesse organisatrice, par un recul nouveau des idées de désordre et de perturbation.

Ce conflit peut aussi céder au sentiment exercé de la beauté de l'ordre et de la poésie des lois, de leur humanité, de leur charité ineffable. L'homme vaudrait bien peu s'il était dénué du désir d'accroître ses biens, mais quand il ignorait que ces biens sont immenses sa valeur était tombée au-dessous de rien. La conscience du trésor est plus certaine et plus vivace qu'autrefois : autant que par l'épreuve, elle a été ravivée par la discussion et l'étude. Parce que nous y sommes pour très peu de chose et que ni dans ce petit livre, esquisse trop confuse de claires visions, ni dans l'ensemble de notre œuvre

nous n'avons pu donner à l'esprit de défense et de conservation la dix-millionnième partie de ce que nous avons reçu, évitons de faire les fiers inutilement : mais ne faisons pas les modestes et réjouissons-nous d'avoir tenu tète aux faux dieux, pris leur juste mesure, contesté leur pouvoir, quelque opaque et sanglante nuée qui les recouvrît :

Humana anle oculos fœde cnm vita jaceret In terris oppressa gravi sub religione...

Nous n'aurons pas inutilement travaillé à remplacer la superstition révolutionnaire en Europe. Plus fermement menée par d'autres, sa critique finira bien par rendre de la liberté à la pensée, de l'efficacité à l'action.

Nos grands-pères avaient goûté un profond plaisir à détruire. Les douceurs et les majestés du passé perdu ont été plus ou moins sensibles à nos pères. Reconstruire a paru intéresser nos aînés. La vérité conservatrice s'est dessinée plus nette encore à nos yeux : il fallait la servir en fait si nous ne voulions pas manquer notre vie.

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