A TRAVERS l'Œuvre de M. Maurras, par Pedro Descoqs, S. J
certaine mortification publique peut aussi aider au bienêtre des sociétés. A vouloir tout donner ou tout promettre en bloc à tous et tout de suite, à leur assigner un destin d'agrandissements absolus et instantanés, on ne réussit qu'à briser et à décevoir un chacun.
La vie des hommes, courte et claire, fait éclater l'indigne fausseté des telles promesses : il faut du temps pour croître, se perfectionner, se polir, accéder pleinement au beau et au bon de la vie. Mais, comme le temps ne leur appartenait pas et que leur doctrine devait passer sur cet obstacle, mes contemporains ajournaient l'avènement de la satisfaction universelle jusqu'à l'heure plus ou moins proche qui briserait les conditions et limites de la nature. Ils chargeaient l'avenir d'accomplir cette délivrance. L'avenir se déplie, nous n'avons qu'à le joindre. Le temps marche et marche pour nous. Le seul devoir sera de nous mettre à son pas.
Sainte simplicité d'une fable inégale aux choses ! Fausse transcription de ce dont chacun se rend compte ! Ni le temps, ni les êtres ne procèdent ainsi. Ni leur ordre, ni leur désordre. Certes, le genre humain, l'univers des choses humaines semble emporté et comme soulevé par ses bases, dans une série de vastes déplacements très variés et qui, lente ou rapide, attire vers le jour ce qui dormait dans l'ombre et rejette à la nuit certaines parties éclairées. Pourquoi ? On ne sait guère. Mais le comment se laisse voir. Quand ce qui était se détraque, il s'ensuit physiquement que cela se meut. Cela se meut d'un mouvement tout différent de ce bel essor naturel
dont le circuit fermé mène la semence à la fleur et au fruit, pour avoir des germes nouveaux. Au cœur du cycle harmonieux éclatent des ruptures ; à la paisible marche normale s'ajoutent ces coups brusques frappés inopinément et qui prennent ainsi une apparence mystérieuse. Ils ont tout juste le mystère de la mort violente, d'un arrêt fortuit partiel dans un système qui, continuant à graviter, tendra toujours à reprendre son équilibre : comme un beau corps humain peut mourir de vieillesse, mais qui meurt aussi d'accident, ainsi meurent les associations, les foyers, les villes, les Etats, les sociétés. L'ordre serait que ces compagnies ne disparussent qu'épuisées. Le fait est que tantôt elles se tuent ou bien on les tue. Avant de rechercher si ces accidents de l'essor vital, ces révolutions de l'Evolution s'enchaînent en un sens qui nous soit favorable, il est bon tout d'abord de voir si l'on y trouve un sens, quel qu'il soit. Les cassures sont-elles échelonnées suivant un système, réglées dans leur fréquence ou leur conséquence ? Ces désordres sont-ils formés dans un ordre ? Leur succession est-elle orientée quelque part et va-t-elle dans une direction définie ? Peu d'hommes sensés ont imaginé le savoir. A plus forte raison s'il s'agit de déterminer quel système de liaison présente une série dont il faut admirer surtout le décousu !
L'effet général de ce mouvement paraît être de rafraîchir les aspects du monde, d'en « renouveler la face » : on ne voit pas qu'il ait touché à l'essence de ses ressorts.
Sa leçon est d'agir sur nous en ajoutant à l'éphémère de la vie le sens de l'instabilité de ce qui la fonde. Les moralistes ont beaucoup exploité ce thème. Il a sa grave utilité, car il détourne de la présomption et de l'arrogance. Où l'utilité disparut, tourna même à l'inutilité onéi'euse, ce fut quand on s'obligea à traiter de la suite irrationnelle des choses et de leur caprice éminent
comme d'une pensée suivie, d'une volonté ordonnée. De ces montagnes de volumes résolus en torrents d'articles et de discours sur le propice flot des destinées de l'Homme, il ne s'est rien dégagé de vrai ni de sûr. Mais il faudra pas mal de temps pour liquider ces mythes du bon avenir qui alourdissent les imaginations et offusquent nécessairement la raison.
Le meilleur moyen de s'en affranchir sera d'en revoir l'origine. Ne manquons jamais de nous rappeler qu'elle procède tout entière de cet embarras où les adorateurs de la Vie sont jetés par l'évidence des lois fixes de l'existence. Pour voiler le présent certain, ils hypothèquent le futur ; mais, pour gager ce dernier gage, les habitudes d'esprit religieux leur font concevoir une Ame du Monde qu'ils se figurent (mais sans franchise ni précision) comme une espèce de vertébré monstre, invisible et mystiquement répandu et vaporisé dans les choses afin d'y exaucer (comment et pourquoi?) nos désirs. Cette sorte de providence, brute tout à fait inintelligible, est un simple succédané de l'intelligible providence surnaturelle. On ne la prie pas, on l'atteste pour s'en faire un appui idéal ou verbal contre l'évidence des Lois. Existe-t-elle ? On ne l'afïirrae même pas, et l'on ne se soucie pas de la démontrer. Nécessaire comme postulat, elle se dissimule dès qu'on lui demande ses titres.
Le dogme de Bossuet se tient et s'explique. Le nouveau dogme n'admet que la foi en l'air. Il est métaphysique mais se garde de l'avouer et, si on l'arrête à ce monde, il se heurte à tout le physique de l'histoire et au témoignage silencieux mais formel de nos sens : car où trouver les traces des bonnes féeries immanentes qu'il imagine au présent et pour l'avenir ?
Si je vois des progrès, j'aperçois aussi des reculs. Il y a progrès lorsque le gain total l'emporte sur la somme de la perte ; il y a recul lorsque la perte est l'excédent.
Cela est affaire d'expérience. En fait, si l'on prend les dernières crises du monde, y compris les incroyables boucheries d'hommes de nos guerres nationales*, nulle nécessité ne paraît avoir maintenu la course des choses dans l'axe du gain et, comme on croirait plutôt à la perle, c'est se moquer que de parler sans preuve du contraire. Que les barbares brûlent Rome; qu'après la reconstitution catholique la prédication d'un moine excité coupe en deux l'Europe et le monde pour les vouer à des conflits inextinguibles et à des malentendus éternels ; qu'en cent trente ans la France subisse, en sus de quatre révolutions, cinq ou six invasions, ces maux s'entendent bien comme d'honnêtes maux, mais deviennent totalement incompréhensibles quand on essaie de les ramener à la catégorie opposée et de distinguer là-dessous les traces d'un vaste système d'accroissement, d'embellissement ou d'émancipation de la vie des hommes. Il ne sert à rien de changer la thèse : soutenir que Rome était épuisée, que le Moyen-Age n'en pouvait mais, ou que la Monarchie française était à bout de forces redouble les obscurités, car si tout cela était mort comment a-l-il fallu se donner tant de peines supplémentaires pour ne le tuer qu'à moitié ? Il se peut, certes, si tout se peut, que ces écroulements immenses soient liés à l'économie d'un plan mystérieux, très sage, très bon et très beau, voulu ou souhaité par quelque dieu d'en bas. Mais je vois qu'on ne le voit pas, personne ne saisit ce plan s'il existe, personne ne le définit, personne n'allègue de raison suffisante pour affirmer qu'il soit.
Quelqu'un a-t-il su dégager la loi dynamique de l'Homme conçu comme un seul être et s'accroissant toujours ? Parce qu'un jeu de causes pareilles, en amenant des effets pareils, nous permet de prévoir beaucoup de