II
Le frère Christophe ne pouvait se consoler du départ de Prosper. Dans sa douleur , il appelait en vain à son secours les grands poètes et les beaux vers, naguère sa consolation et son orgueil; Timaj'e de son ami absent , le souvenir de ce noble jeune homme qui était parti ainsi tout d'un coup , venaient s'interposera chaque instant entre le pauvre frère ignorantin et son Virgile. Pour lui , Virj]ile n'avait plus de bergers , d'heureux bergers qui dorment mollement étendus à Tombre du hêtre. Pour lui , le vieil Homère n'avait plus de héros , ces héros ou plutôt ces géans qui se battent en duel avec les dieux , et qui les appellent à haute voix dans la mêlée. Pour lui, le pauvre frère Christophe, ame dédoublée, le village n'avait plus ni printemps, ni été, ni automne; ni fleurs, ni fruits, ni fêtesjoyeuses, ni espérances ; il était seul à présent. Il était tout seul , personne ne l'aimait plus comme un frère, il naimait plus personne avec cette confiance naïve qui lui rendait si douce l'amitié de Prosper. Eh, je vous prie, de quel droit, lui, le pauvre savant caché, le pauvre mendiant qui n"a pas le droit de mendier, 1 humble
chrétien parmi les plus humbles, oserait-il à présent aimer à cœur ouvert, et quel est ie paysan qui voudrait de l'amitié fraternelle du frère Christophe?
11 était donc seul , sans espoir et sans avenir. Chaque jour il se promenait aux mêmes lieux, où ils se promenaient jadis lui et Prosper, mais , hélas ! on ne voyait plus qu'un pas dans le sable , le pas léger de l'aimable enfant avait disparu! Chaque jour Christophe , murmurait tout bas les vers qu'aimait Prosper, mais, hélas! il n'était plus là l'éciio vivant, animé , passionné , qui répétait chacun de ces beaux vers avec une noble confiance , les jetant au ciel d'un regard assuré. Christophe avait perdu , en perdant Prosper , sa fortune , son repos , son bonheur , sa poésie ; il avait perdu plus que cela , il avait perdu son frère; il avait perdu son élève; plus que cela encore, il avait perdu son ejifant.
Que de fois il se prit à maudire, non pas à maudire, il n'a jamais maudit de sa vie, mais que de lois il se prit à pleurer tout bas, en pensant qu'il ne lui était pas permis d'aller rejoindre là-bas
dans la ^^rande ville, son compagnon qui Tattendail ! Que de fois il aurait voulu briser les liens de fer qui rattachaient à cette école de méchants enfants sans intelligence et sans cœur 1 Mais dans Tame du frère Christophe , le sentiment du devoir était gravé si profondément , que Tidée ne lui vint pas une seule fois qu'il pouvait être libre , lui aussi , libre comme on est libre quand on n'a rien , quand on n'est rien en ce monde , et qu'on n'a besoin pour vivre que d'un morceau de pain chaque jour.
Et il se soumettait ainsi à la nécessité... et il pensait à Prosper... et il attendait des nouvelles de Prosper ! . . . et il allait souvent voir la mère de Prosper... et alors c'étaient de belles heures 1... ils parlaient entre eux de Prosper , et ils se disaient , l'un l'autre, combien c'était un enfant d'esprit , de gaîté et de bonnes grâces. — Et comme il était savant, madame! — Et comme il était bon, mon pauvre Christophe 1 — Mais Christophe n'allait pas souvent chez la mère de Prosper , le père Chavigni ne voyait pas de bon œil l'ami de cet enfant qu'il avait rendu si savant malgré son père.
Cliiistoplie était donc privé môme du bonheur de revoir à son gré la maison deProsper.
Cependant les lettres de Prosper, écrites au jour le jour , n'arrivaient pas... ces lettres , vous le savez , restaient sur la table de Prosper, à mesure qu'elles étaient écrites. Vous jugez des ennuis de Christophe. Attendre si long-temps ! attendre toujours ! Il en serait mort , le pauvre homme , sans un événement que nul ne pouvait prévoir, et qui le jeta dans la liberté.
Un lundi matin, le frère Christophe se rendait à son école, comme à l'ordinaire ; il était tout triste et tout pensif, quand , à la porte de son école , il fut arrêté par un ordre venu de ses supérieurs de Lyon. Dans cet ordre, il était enjoint au frère Clirislophe de partir sur-le-champ , et de venir rendre compte de sa conduite à M. le supérieur du petit séminaire de Lyon. — Et on ajoutait : Le frère Christophe doit s'attendre à ne jamais reparaître dans la commune d'Ampuij.
Tel était l'ordre : il fallait partir ! Aussitôt le pauvre frère dit adieu à sa petite école; et parmi ces enfants confiés à ses soins, enfants objets de
tant de soins , ce fut à qui battrait des mains à ce départ, car c'était gagner deux ou trois jours de congé, pour le moins. Le bon frère ne vit pas la gaîté de ces ingrats. Il rentra chez lui , dans sa pauvre chambre , et il prit à la hâte son manteau troué , et ses vieux livres tout usés , avec lesquels il remplit ses deux poches. Plusieurs de ces livres portaient le nom de Prosper. Tel était le bagage du frère Christophe 1 Léger bagage; et pourtant il n'avait jamais été si riche!
Quand on sut dans le village que le frère Christophe allait partir , il y eut peu d'étonnement et pas de chagrin. Le frère Christophe déplaisait au village. Il était toujours à rêver ou à lire ; il se promenait toujours seul sur le rivage ; il se cachait dans la foule le dimanche , il ne chantait pas au lutrin ; il n'était le tlatteur de personne , ni le parasite de personne ; il ne demandait jamais rien à personne ; il vivait comme une ombre ; il apprenait aux enfants tout ce qu'il devait leur apprendre, sans distinction d'enfant, et le plus riche n'était pas mieux traité que le plus pauvre. Enfin , dans tout le village et depuis si long-temps
qu'il 1 habitait , on n'avait jamais pu ni niédiiv du frère Christophe, ni calomnier le frère Christophe, ni avoir pitié du frère Ciiristophe. Dans les causeries, dans les intimités , dans les rivalités el dans les oisivetés du villa{ïe, le frère Christoplu' ne comptait pas.
Race injirate de paysans! Ce pauvre homme qui s'en allait à moitié vêtu , sans un morceau de pain dans sa main , sans une pièce de monnaie dans sa poche, il était depuis six ans l'humble esclave de ce village ; il en était le paria ! 11 lui avait donné sans compter les plus belles années do s.i jeunesse. Il s'était chargé bénévolement de la parlie la plus pénible de ces travaux rustiques. Pendant que les autres suivaient la charrue dans le sillon, au chant des oiseaux du ciel , le frère Christophe, enfermé dans les ténèbres de sa classe, usait sa vie à dégrossir, tant bien que mal, toutes les intelligences de ces petits rustres de sept ans qui le prenaient en haine, comme le bœuf prend en haine celui «|ui le pique de Paiguilion. Pendant qu'au dehors (ous les travaux se faisaient en commun, les seinaillesel la moisson, Christ()|)heao('()n)plissaittoul
seul sa tâche aride, et toujours il en était réduit à ensemencer cette terre infjrate, et jamais le jour de la moisson ne venait pour lui. Et appelé le premier à cette vigne rebelle, après avoir supporté toutes les ardeurs du jour , il n'était pas payé de son labeur, même le dernier ; le père de famille n'avait pas pour lui un rerjardou une consolation. Les enfants qu'il élevait, et qu'il appelait ses enfants toute l'année , une fois sortis de sa tutelle, l'oubliaient, comme fait le moineau franc qui a pris son vol. Son départ fut donc bien triste. Personne n'était là pour lui tendre la main , et pour lui dire : — Adieu , frère !
Seulement, arrivé au bas du village , sur le bord du ruisseau qui va se jeter dans le Rhône en murmurant sa complainte inarticulée, à l'ombre des cinq noyers qui servent de confin à cette simple commune , Christophe trouva une femme qui était venue l'attendre là, pour le voir une dernière fois. Cette femme, c'était la mère de Prosper. Cette mère qui cachait son désespoir et qui dissimulait ses angoisses; cette mère, veuve de son fils, à présent que son fils n'était plus là , qu'avait-elle à
faire de Christophe? Et cependant, pendant que chaque habitant du village s'enfermait ou courait aux champs , pour ne pas rencontrer le digne frère , !a mère de Prosper était sortie de sa maison , et sur la route elle avait été attendre Christophe. Et , au moment où il allait passer ce Rubicon villageois qui le séparait encore du nouveau monde dans lequel il allait entrer , madame Chavigni arrêta Christophe, et elle lui dit adieu dun mot, d'un regard , d'un geste. Cela voulait dire : — Parlez de moi à mon fils, si jamais vous le retrouvez , Christophe î — Elle regard de Christophe voulait dire aussi : — Madame , je reverrai votre enfant ! Après quoi , elle remit à Christophe les provisions du voyage : un pain blanc, du veau froid, une bouteille soigneusement remplie, et quelques vieux écus de six francs tout neufs qu'elle avait conservés pour son fds. Le bon Christophe n'avait jamais vu tant d'argent ; aussi l'idée ne lui vint pas que cet argent était pour lui ; il pensa que tous ces gros écus étaient destinés à Prosper , et il les serra bien précieusement dans le recoin le plus caché de ses \ieux habits.
— Adieu, mon fils, disait la mère deProsper à Christophe. Alors Christophe devint hardi. Personne ne le voyait et ne l'entendait que Dieu. — Adieu . ma mère , dit-il à la mère de Prosper ! Puis , se mettant à jjenoux : Bénissez-moi , lui dit-il !
Et il fut béni en effet, sur la terre et dans le Ciel.
ir
Manière! ma mère! disait Clirisloplio C él.iil la première fois de sa vie qu'il prononçait ce mol là : ]\Ja mère! Cependant à mesure qu'il marcliail son pas devenait plus léjyer , comme son esprit. Ce noble esprit sortait enfin de sa prison , il s"épanouissait au ;;rand air, il prenait ses belles ailes de printemps. Christophe vovaiJ onfin non pas déjà
— 1â — d'autres hommes , mais déjà d'autres troupeaux et d'autres arbres ; il côtoyait le Rhône , et il lui semblait que déjà le Rhône prenait un air plus imposant; il allait voir une grande ville enfin , il allait voir sou supérieur , enfin !
Il marcha ainsi tout le jour dans le plus beau pays de ce monde ; riches vallées , opulentes campagnes, sources limpides, grande route animée, frais sentiers, dix belles lieues à parcourir quand on est jeune et tout chargé de poésie ! si bien qu'arrivé à Lyon il se dit à lui-même : Déjà!
11 était déjà bien tard quand il entra dans Lyon, où l'appelait l'ordre de ses supérieurs. Quand le pauvre frère se trouva à l'entrée de cette cité bruyante et quand il sentit d'un coup d'œil ce vaste gouffre dans lequel il allait entrer, il recula d'épouvante. 11 eut peur. Ce bruit , ce mouvement , cette poussière , ce nuage là haut et là bas , ces deux fleuves qu'il trouvait tout d'un coup sous ses pas , au lieu du fleuve qu'il avait quitté , tout cela lui parut bien étrange! Il resta longtemps sur le pont à voir ces deux eaux se heurter, s'attaquer, tourbillonner ensemble , prendre
enfin leur parti et se mêler au loin en grondant. Plus il avançait et plus il était témoin d'incroyables merveilles. Des voitures, des chevaux de luxe, des cris de joie, des femmes parées , des rumeurs sans fin et sans cause. Il avança tant qu'il put dans ces mystères , il avança sans peur , car il était homme de couras^e sans le savoir. Le bruit de cette ville qui le surprenait ainsi tout d'un coup , lui , Tenfant du village , lui fit oublier toute la fatigue de la journée. 11 avançait, il avançait toujours. 11 eut bientôt arpenté toute cette longue allée Perrache , qui mène de la campagne lyonnaise à la ville. C'était le soir , le ciel était calme et pur, la lune jetait un grand éclat. Le soleil avait été chaud tout le jour. Toute la ville se laissait aller mollement à ce doux abandon méridional qui ne se fait sentir dans ces murs qu'à certains jours marqués. C'étaient des éclats de joie , c'étaient des chansons dans les rues , c'étaient mille concerts dans les airs ; Christophe, tout ému, se demanda en lui-même : quelle était la fêle qu'on célébrait?
H arriva ainsi, sans demander son chemin à
— u — personne, tout eu suivant la foule, au milieu de oelte petite place des Célestins entourée et parée et fêtée chaque soir comme une courtisanne à In mode. Cette place des Célestins joue , à Lyon , le rôle du Palais-Royal à Paris. Elle éclate, elle brille , elle sent le vice et les fleurs , elle est fière de ses courtisannes et de ses joueurs, elle marie le son de la guitare au son de lor, elle est entourée de joie et darbres verts; il y a une fontaine qui murmure lamour , il y a un théâtre qui se remplit, il y a des cafés qui étincellent, il y a là un rendez-vous général de toute 1 harmonie de la ville; les femmes y apparaissent léger vêtues , dans un lointain vaporeux qui les fait paraître charmantes ; ce sont des voix qui chantent, ce sont des ivrognes qui rient, ce sont mille sévères et joyeux propos d'argent ou d'amour. Ce point-là de la France est un des points les plus vicieux et les plus riches de ce monde; cest la place Saint-Marc aux beaux temps de Venise, c'est le Palais-Royal en petit.
Que devint Christophe par cette belle nuit et dans cetle chaude atmosphère? Vous savez déjà
que le vice (glissait sur cette belîe aine , comme l'eau glisse sur le marbre de Paros, sans jamais le ternir. Christophe ignorait ce que c'est que le vice; il a vécu en l'ignorant. La muse latine, celte muse qui brave l'honnêteté , et dont Christophe savait les secrets les plus cachés, ne lui avait rien appris. Quand donc il se vit arrivé, sans le savoir et sans le vouloir, dans ce beau lieu d'harmonie et de parfums, quand il se vit au milieu de toute cette vie à la fois calme et bruyante, passionnéeet joyeuse; quand il entendit tous ces hommes qui chantaient, qui riaient, qui parlaient, qui se tendaient leurs mains , leurs âmes , leurs femmes et leurs verres , il fut sur le point de s'écrier, comme dans l'Evangile : — Scigneîir,nons sommes bien ici , dressons-ij^ s'il vous plail, trois tentes! Arrivé là , il eut faim et il voulut se reposer.
11 alla donc s'asseoir modestement sur la dernière marche de la fontaine dans un angle obscur où il était à peine visible ; là , tout en remerciant le Ciel de l'avoir conduit })ar la main au but de son voyage, il tira de son panier la bouteille de vin d'Ampuy, qu'il n'avait pas cncori' débouchée delà
journée; il plaça sa bouteille dans le bassin de la fontaine en riant lui-même de sa sensualité ; puis il étenditsur la dalle fraîche, plutôt qu'humide, tous les trésors de sa corbeille : son pain blanc, son veau froid, son grain de sel,icar il avait du sel, et il mangea avec Tappétit d'un jeune voyageur qui s'est arrêté à peine tout le jour pour manger quelques bouchées. En même temps, la fontaine chantait doucement à ses côtés : des voix de femmes chantaient doucement là-bas ; tout ceia était murmure et poésie, et fraîcheur et repos, et doux ombrage. De temps à autre , des femmes passaient , et leurs robes neuves frôlaient le pauvre dîneur ; mais ces femmes ne le voyaient pas , tant elles devinaient qu'il était pauvre ! De temps en temps aussi , il prenait sa bouteille et il aspirait lentement cette douce chaleur, en se disant à lui-même : Baccimm in remotis carmina fontibus. Depuis le départ de Prosper , notre ami Christophe n'avait jamais été si heureux.
Peu à peu cependant la nuit tombait ; les oisifs s'en allaient , les chants s'arrêtaient, les lumières disparaissaient l'une après lautre , la ville entière
retombait dans son repos. En même temps , Christophe, qui avait dîné, se demandait en quel lieu il passerait cette nuit-là , dans une ville où il n'avait pas un ami, pas même un élève? Dormir à la belle étoile , il n'eût pas mieux demandé ; mais son manteau était si clair, si étroit et si fragile! Et puis au moins s'il avait une botte de paille ! Cependant il se levait , il renfermait dans son panier les débris de son repas , il remettait sa bouteille à sa place , et il murmurait , avec la reconnaissance des bons cœurs , la prière que ne fait jamais le riche après ses repas. — Gratias agimm tibi ! Douce prière faite tout exprès pour le pauvre qui demande son pain de chaque jour.
Le frère Christophe était donc dans cet embarras d'un gîte , lorsqu'au plus fort de son embarras , le bon Christophe vint à penser qu'il était en effet un frère de la doctrine chrétienne , et qu'il voyageait pour les affaires de la communauté et par les ordres de ses supérieurs , et qu'ainsi il avait le droit de demander à ses frères de Lyon une place en leur lit , ou tout au moins une botte de leur paille. Restait seulement à savoir en quel IL 2
lieu et dans quelle maison demeuraient ses frères de Lyon?
Justement, plusieurs jeunes gens, échauffés par le vin , sortaient à Tinstant môme d'une maison voisine. Pour Pintellioence de la cruauté qui va suivre, il faut se rappeler que ceci se passait en pleine restauration , à ce moment terrible pour la royauté, où toute opposition à la royauté était devenue légitime. En ce temps -là, la réaction était partout. Deux temps passés , le passé de 89 et le passé de 48i5 se défendaient à outrance contre les envahissements non pas du temps présent, mais d'un troisième passé , plus passé, plus vaincu, plus oublié que 89 et ^81o, ces nobles passés d'hier, qui étaient si près d'être encore une fois le lendemain. Telle était la lutte! Et dans cette lutte , chacun apportait les armes qu'il jugeait les meilleures, ou plutôt chaque parti apportait toutes ses armes , car des deux côtés on voulait en finir pour long-temps. Ainsi, le roi apportait son obstination , sa noblesse , son clergé , sa force au dehors, ses alliés tout prêts à repasser le Rhin... et qui no Tont pas repassé ; le peuple apportait
son esprit, son courage, sa faiblesse, son sarcasme. ses orateurs, son vieux Voltaire ; mieux que cela , il apportait sa patience , cette arme de Dieu et des peuples !
Quand donc ces jeunes gens de Lyon, espèces de méridionaux goguenards et mal élevés , qui savaient toutes les chansons de Béranger par cœur , et qui avaient fait leurs études catholiques dans les livres de Benjamin Constant , découvrirent au milieu de cette place de joies et de fêtes , en ce lieu , à cette heure, un panier sous le bras ( de ce panier sortait la bienveillante bouteille qui n'eût pas mieux demandé que d'aller se reposer aux lèvres d'un pauvre homme ) , quand donc ces jeunes gens aperçurent notre frère Christophe , en longue soutane noire , en long rabat , la tête couverte du chapeau déshonoré de Bazile , ces jeunes gens ne surent d'abord que penser. D'ailleurs, il faut leur pardonner, ce pauvre Christophe s offrit à eux dans In nuit sombre , ils ne virent ni sa figure ni son regard, ils ne virent que son habit et son ombre. Ainsi ils pensèrent entre eux qu'ils allaient être les témoins acharnés, impitoyables et bienheureux (b-
quelques-unes de ces grandes erreurs ecclésiastiques dont le journal d'opposition faisait ses délices chaque matin , et qui étaient son orgueil le plus littéraire et le plus philanthropique. Ils s'apprêtaient donc à aborder M. l'abbé, ne sachant pas encore quelle vengeance ils allaient en tirer, quand le frère Christophe , dans toute sa naïveté et dans toute Tinnocence de son cœur , alla le premier au-devant de ce piège cruel.
— Pardonnez-moi mon indiscrétion, leur dit-il, j'arrive de bien loin, et je suis fatigué; je suis un pauvre frère ignorantin, comme vous voyez, messieurs , et je viens du village d'Ampuy rendre compte de ma conduite à mes supérieurs. La nuit est venue , et j'ai été surpris sous ces ombrages , sans savoir où j'irai coucher. De grâce, indiquez-moi la maison des frères de l'école chrétienne, que j'aille leur demander asile pour la nuit ?
Ainsi il parla ; et, sans nuldoute, cesimple langage aurait apaisé déjeunes et innocents libéraux de sangfroid , mais ceux-ci étaient échauffés par le vin , et d'ailleurs , il se trouvait dans le nombre une de
ces fortes têtes pour lesquelles on dirait que le Dictionnaire philosophique a été imprimé tout exprès à l'envers ; race de bons vivants à qui il ne manque qu'un peu d'intelligence et de sens commun pour être des hommes de beaucoup de grâce et d'esprit ; esclaves intrépides et insipides de toutes les oppositions , héros aussi niais qu'exaltés de toutes les opinions ; bonnets rouges de tous les régimes ; et tous ces efforts , et tous ces dangers, uniquement pour faire preuve d'esprit, notez-le bien ! Ces gens-là, après avoir été l'orgueil de leur famille et la terreur de leur commissaire de police, finissent toujours dordinaire par être d'excellents commis voyageurs quelque part.
Ce fut donc l'homme desprit de la bande qui répondit au frère Christophe :
— Mon frère , lui dit-il très-poliment , vous ne pouviez pas mieux vous adresser; la maison que vous demandez est voisine, elle est pleine de frères et de sœurs qui seront trop heureux et trop heureuses de donner l'hospitalité à vous, à votre bouteille et à votre panier. .le serai donc très-flatté , mon frère, de vous servir de guide c<'tle nuil.
En même temps, il marchait devant Christophe, et celui-ci , simple et bon , qui plus d'une fois avait lait à pied des lieues entières pour remettre dans sa route un voyageur égaré , Christophe , incapable de mauvais soupçons , suivait ce jeune homme en le bénissant tout bas dans son cœur. Après quelques détours , ils arrivèrent ainsi à la porte d'une maison d'assez triste apparence pour tout le monde , mais qui parut un palais au frère Christophe. Au premier coup de marteau , une vieille femme vint ouvrir.
— Ma sœur, dit le loustic de la bande , je vous amène un pauvre frère ignorantin qui demande à passer la nuit dans votre maison.
A quoi la vieille répondit , en regardant Christophe de haut en bas :
— Entrez !
Christophe , arrivé au bout de ses peines , prit congé de ses nouveaux amis , et ceux-ci , en se retirant , lui disaient tout haut :
— Bonne nuit ! bonne nuit ! monsieur l'abbé ! Cependant la vieille femme, qui avait ouvert la
porte de cette maison au frère Christophe , le cou-
duisit en silence dans une fort petite chambre, assez mal meublée en velours d'Utrech ; ce velours couvrait tant bien que mal deux ou trois fauteuils et un vieux canapé vermoulu , qui à coup sûr avaient servi à Dubois de Crancé, le terroriste, et sur lequel s'étendit le frère Christophe , après avoir fait sa prière , à genoux devant je ne sais quelle nudité rouge et violette , que le bon frère avait prise pour quelque madone italienne. Sa prière fut calme et longue : il remercia le Ciel qui l'avait protégé dans tout ce voyage, belle journée qui avait été pour lui une fête perpétuelle. En effet , n'avait-il pas trouvé auprès du ruisseau la mère de Prosperqui lui avait donné son pain et sa bénédiction? N'avait-il pas rencontré tout le long du chemin des oiseaux qui chantaient , et des hommes qui labouraient , et des fontaines jaillissantes , et do l'ombre sous les vieux arbres? do si beaux tapis de verdure à sa gauche et à sa di'oite ? et au-dessus de sa tête un beau soleil tout joyeux qui le regardait? Et en effet, arrivé dans cette grande ville dont il n'avait aucune idée et qui de loin lui rappelait IJabylono etiNiiii\o, les deux
— u — cités anéanties, n'avait-il pas retrouvé le Rhône . son beau fleuve? Même , le Rhône n'avait-il pas suspendu un instant son hymne éternel avec une rivière étrangère, pour le regarder, lui,Prosper? Et qui donc , sinon la Providence , Tavait conduit , comme par la main, dans cet élysée d'harmonie et de joies et de chansons avec accompagnement de lyres célestes; et sous ces ombrages frais où il s'était assis, où il avait pris ses repas du soir? Et qui donc lui avait amené là tout exprès ces nobles jeunes gens , à l'instant même où il avait le plus besoin de repos, pour lui indiquer cette maison hospitalière , la maison de ses frères? Et maintenant ils dorment , ajoutait-il , mais leur maison est restée ouverte pour moi, et ils m'ont reçu dans leur plus riche intérieur I Demain, nous dirons en commun la prière du matin !
Ainsi priant , ainsi rêvant , frère Christophe s'arrangea de son mieux sur le canapé souillé qu'il recouvrit de son manteau , pour ne pas le profaner, et bientôt il s'endormit comme s'endort toute conscience honnête , tout noble cœur , toute pensée pure et bienveillante à vingt ans.
Tîl
Il dormait à peine depuis un quart d'heure , le noble et chaste jeune homme, quand il fut réveillé en sursaut par une étrange vision : il lui sembla que , dans sa chambre , était entrée une femme ! Oui , par Satan ! une impudique femme toute nue 1 toute nue , les cheveux épars sur tout son corps, excepte sur sa l^oroc ; clic IcJiait à la
main un flambeau qui jetait sur son visage tout rouge le nuage d'une fumée infecte. Cette créature (le Tautre monde essayait en vain de sourire, le sommeil fermait ses yeux. Je ne sais quoi de blanc et de huileux lui servait de robe entr' ouverte ! c'était un démon, à coup sûr, c'était un fantôme pour le moins. Jamais Christophe, le simple et naïf Christophe, n'avait vu, même dans les plus obcènes pages de l'antiquité qu'il avait lues avec tant d'innocence , quelque chose de plus affreux et de plus immonde. Cette masse horrible n'était d'aucun sexe et d'aucun paysetd'aucunîige, c'étaient des chairs mal nourries et pantelantes, c'était sur son visage un fard crasseux et sans éclat , c'était , sur toute cette créature anéantie , une misère si profonde , qu'il eût fallu un œil beaucoup plus exercé que l'œil du bon Christophe , pour aller chercher le vice primitif que recouvrait ce tuf de hideuse et crasseuse pauvreté. Que devint Christophe à cette vue? Je vous ai dit qu'il n'avait jamais eu peur de sa vie; mais que pensa-t-il ? Il était là ébahi , étonné, stupéfait, il regardait, il s'était dressé debout sur son nrabat de velours, il attendait.
Ouaiid il lut bien réveillé, il entendit ce taiitôiiie livide qui lui adressait la parole. Mais c'étaient là des paroles aussi étranges que la bouche qui les proférait. Évidemment, ces paroles et cette bouche étaient faites lune pour l'autre ; car, à coup sur, toute autre bouche qui les eût prononcées se fût flétrie à linstant même. Alors le pauvre frère , ne pouvant pas regarder et écouter à la fois , ferma les yeux j et, quand il eut fermé les yeux , il s'aperçut qu'on lui tenait un langage inintelligible , et il cherchait en lui-même h quelle langue d'enfer pouvait appartenir ce dialecte, et il se disait confusément qu'il avait lu autrefois quelques pages qui ressemblaient ({uelque peu à ce qu'il s'entendait raconter en ce moment. Mais où donc les avait-il lues ces horribles pages? N'était-ce pas dans le festin de Trimalcion? Et alors , voyant se dresser devant lui une de ces figures vineuses et fangeuses de Pétrone, qu'il avait entrevues à travers les orgies latines, le frère Christophe commença à se demander dans quelle caverne il était tombé?
Cependant une certaine rumeur se faisait entendre au dehors de cette horrible m.nsoii. Ia's jeunes
pfens de la ville, Irès-heureux du succès présumé de leur bonne plaisanterie , avaient été en faire part à leurs amis de café et d'estaminet : leur nouvelle avait bientôt volé débouche eu bouche : un prêtre ! îtn prêtre /un prêtre à surprendre en flagrant délit! un prêtre à calomnier ! un prêtre à charger de boue ! un prêtre à dévorer ! Chacun sortait de son lit, chacun s'habillait à la hâte... 0 les lâches! Le glas de la cloche aurait annoncé pour lincendie , que chacun d'eux se fût renfermé dans son lit et dans son sommeil !
Christophe entendit confusément ce bruit; il comprit confusément ce que lui disait ce monstre nu , qui avait fini par se taire et par s'asseoir sur le bord de ce pauvre misérable et royal manteau de vertu et d'innocence. Au même instant , le bon frère entendit dans la chambre voisine des cris lamentables , qui lui firent oublier tout-à-fait la rumeur de la rue et le monstre féminin qui était là et qui sendormait nonchalamment, nen pouvant plus.
Car cette fois , cétait le cri redoutable et solennel dune agonisante ; c élait le sanglot d'une
— §9 — femme qui va mourir, et qui meurt sans espoir ; Horrible cri qui ressemble à une menace 1 horrible moment celui-là! quand on voit une main avilie et jeune encore, qui soulève à grand'peine le fatal rideau de crêpe, derrière lequel est caché, à tout regard mortel, le fatal : Peut-être! d'Hamlet! Et cette mourante était là qui hurlait, qui se démenait dans la mort; son dernier instant descendait sombre et menaçant de ces lambris de débauche , sur ce grabat de débauche qui allait devenir un linceul cette nuit , pour reprendre son infâme métier le lendemain. Et cependant, dans cette maison, quand le dernier râle de cette femme perdue secouait les murailles lézardées, tout dormait, le vice repu et le vice à repaître! Le vice avait étendu ses vieux membres dans ses vieux draps, et il laissait mourir, à côté de lui, ce vice plus jeune, sauf à faire jeter demain son cadavre à la voirie! Par quelle puissance du cœur, Christophe , cet innocent , cet enfant , cet ignorant de toutes choses, comprit-il tout d'un coup toutes ces choses? Toujours est-il qu'il les comprit. El alors, laissant à son sommeil et à son repos la
prostituée qu'on lui avait adressée, immonde complément de cette honteuse hospitalité, il ouvrit violemment la porte de ce boudoir infect, et quel spectacle! le boudoir devint hôpital. Une odeur nauséabonde de fièvre et de mort, long-temps comprimée dans ces murailles , s'éleva de partout , et alors , à la lueur d'une misérable chandelle qui se mourait aussi, que vit Christophe? Il aperçut une malheureuse femme sur laquelle la mort jetait lentement son linceul. Cette femme, que la mort et la souffrance avaient arrachée au vice, purification d'une heure , était redevenue, à son heure dernière , une femme comme toutes les autres. La mort avait ouvert ces yeux fermés par la débauche; la mort déliait cette langue liée par la débauche; la mort faisait battre, sous sa main de fer , ce cœur de pervertie qui navait battu que pour la débauche ; la mort avait touché de son doigt ces oreilles souillées, ces lèvres infâmes , ce sein prostitué , ces mains tendues à Taumône de la borne , ces pieds fangeux , cette tête couronnée de roses ; la mort avait lavé tout ce cadavre ; elle en avait ôté le vice et les cica-
triées, les soufflets et les baisers, les guenilles et les dentelles , la boue et le musc ; elle en avait fait purement et simplement un cadavre , c^est-à-dire , quelque chose que la main la plus pure peut toucher sans se souiller , quelque chose dont on peut fermer les yeux sans remords , dont on peut entendre la voix sans rougir , dont on peut prendre la main sans infamie ; quelque chose pour lequel on doit prier , quelque chose que va défendre la douleur, c'est-à-dire , quelque chose de sacré et de solennel. Car ce sont là des caprices de la mort, elle jette sous son joug, qui est sa terrible faux , tout ce qui est grand et tout ce qui est petit , tout ce qui est vice et tout ce qui est vertu, tout ce qui est laideur et tout ce qui est beauté; et quand elle pèse dans ses mains toutes ces poussières, il se trouve qu'il y a bien peu de différence entre elles ; la mort était donc la seule garde-malade qui veillait au chevet de cette malheureuse fille de joie , quand le frère Christophe s'avança près de son lit. Hélas ! depuis bientôt vingt-quatre heures que le froid mortel avait saisi cette femme, pas une voix humaine, pas mémo la voix doses compagnes, no
s'était fait entendre à son chevet ! Cette mort dérangeait toutes les terribles habitudes du vice , hal)itant de ces demeures ; elle embarrassait cette débauche réglée ; ce cadavre immobile gênait les autres cadavres mobiles dont il faisait partie; on Tavait donc laissé là, sans lui dire : Meurs! Et en effet, obéissante jusqu'à la fin à ces voluptés de la foule quelle avait subies jusqu'à la fin , la patiente était morte en silence. Elle avait contenu ses cris d'angoisse pour ne pas troubler les cris de joie ; elle avait contenu sa prière , pour ne pas divulguer ses soupirs; elle s'était faite morte avant le temps pour ne pas troubler le hasard de ces demeures dont elle savait la fragilité et le caprice; elle expirait ainsi , sans se plaindre , au milieu des joies , au milieu des fêtes , au milieu des fleurs. Pendant qu'elle appelait en vain , sur sa lèvre livide , la goutte d'eau que demande Lazare , dans son enfer, elle entendait lorgie qui hurlait audessus et au-dessous de sa tête ! Et à sa voix brûlante répondait l'ivresse hurlante... et à ses plaintes étouffées répondaient des éclats de rire ! Et si elle venait à penser que pas une main amie ne se-
rait là pour lui fermer les yeux ou pour recueillir son dernier soupir, elle entendait le bruit des baisers qui se donnaient presqu'à son chevet, baisers vendus et achetés, et elle, qui en avait tant vendu, voici qu'à son lit de mort elle ne pouvait pas en acheter un seul! Quelle fin et quelle vie! Quelle mort digne d'une telle vie! Et la malheureuse mourait ainsi ; et ce f^rand cri qu'elle venait de jeter , elle Pavait coïitenu tout le jour dans sa poitrine , et ce fut la mort qui l'arracha de cette poitrine de feu, ce cri profond du désespoir! Et quand la mourante l'eut jeté, il lui sembla qu'elle était morte et que ses propriétaires allaient venir la prendre pour la précipiter par la fenêtre sur les immondices de la borne funeste où elle s'étalait le soir, dans ses jours de jeunesse et de beauté.
Mais quand , en ouvrant les yeux , la malheureuse vit à son chevet le bienveillant regard tout plein de pitié qui se posait sur elle ; quand elle se vit à l'abri de ce chaste jeune homme dont elle n'avait jamais vu lo pareil , même dans ses rêves de quinze ans; quand elle senlil bnlltc pour la