II
j>remière fois , à côté d'elle , un cœur qui ne battait que pour la vertu; quand elle comprit confusément qu'elle était là sous un regard chrétien, sous une pitié chrétienne, et aussi sous un pardon chrétien ; la fièvre la quitta tout à coup, le calme revint à sa tète et à son cœur , ce calme inconnu depuis vingt ans; elle se montra , en un mot , telle que Tavait faite la mort, une femme qui voit l'éternité qui va s'ouvrir.
— Mon père , dit-elle, je crois en Dieu ! bénissez-moi ! pardon ! je n'ai pas besoin de confession ; vous voyez où je meurs ; vous voyez qui je suis ! Heureuses celles qui ont quelque chose à apprendre au prêtre qui vient les voir à leur lit de mort ! Pardonnez-moi ! pardonnez-moi !
Et de son coté, Christophe, prenant les deux mains de cette misérable, lui parlait du Dieu de l'Évangile, de ce Dieu qui pardonne; et, en récompense de toutes les souillures, de toutes les hontes , de tous les mépris que cette pauvre créature humaine tirait de sa fange pour les déposer aux pieds du Christ , le frère Christophe lui promettait le ciel.
En même temps , ce pauvre liomme si bon , et qui ne son»]eait guère aux dangers qui l'attendaient, s'acquittait envers cette malheureuse de toutes les fonctions d'une garde-malade attentive . ou plutôt d'une véritable sœur de charité. Il humectait d^une eau fraîche ces lèvres brûlantes; il relevait ce lit défait; il donnait de l'air à cette chambre infecte, et même ce fut en ouvrant la fenêtre étroite et basse de ce triste réduit , que le frère Christophe aperçut dans l'ombre de la rue, cette foule bourdonnante, qui s'assemblait autour de la maison.
Or, voici ce que disait cette foule :
— Monsieur l'abbé ! monsieur l'abbé 1 dormezvous, monsieur l'abbé?
Et partout, dans la rue, on n'entendait que ces mots : —L'abbé! l'abbé ' l'abbé!
— Mon père, disait la mourante , croyez-vous que le Ciel me pardonne? et croyez-vous qu'au sortir de cet enfoi' mon ame passe dans un autre enfer?
— Ma fille, (lisait Christophe, la miséricorde de Dieu est infinie ! il a bien pardonné à la INLideleine qui n'a pas tant souffert que vous!
— 5G — Et toujours la foule , dans la rue, répétait en chœur :
— Monsieur Tabbé ! monsieur l'abbé ! dormezvous , monsieur Tabbc?
Mais , lui , tout entier à son œuvre , préparait à la mort cette pauvre femme , qui tremblait et qui le bénissait. Tout à coup cependant la porte de cette maison est enfoncée; la foule se précipite pour chercher le prêtre qu'on lui a dénoncé. A ce bruit affreux , toute la maison sort de son sommeil de fange ; on arrive , on accourt, on entre. — Et Ton voit Christophe, aux genoux de ce lit de douleur , qui répétait , les mains jointes, la prière des agonisants.
A ce spectacle inattendu , la foule s'arrête ; tous les jeunes gens qui étaient là et toutes ces malheureuses femmes qui étaient accourues dans le désordre de la nuit , font silence. Alors cette femme mourante , qu'avaient ranimée la prière et l'air du soir, s'appuyant sur l'épaule de Christophe , se releva , à demi sur son séant ; son œil , creusé par le désespoir, jetait un sombre éclat; ses deux mains amaigries se croisaient sur son sein
flétri ; ses cheveux flottaient sur son front. Ainsi animée, elle était belle encore!
— Respect, dit-elle, à l'homme qui prie à genoux pour celle que vous avez perdue ! respect à celui qui ferme les yeux de celle que vous avez souillée! respect à celui qui a pris en pitié la mourante, dont vous avez dévoré la jeunesse et la vie ! respect à celui qui vient vous délivrer , à votre heure dernière , du remords d'avoir perdu une unie immortelle! Respect pour lui! priez pour moi !
A ces mots, elle retomba sur sa couche.
— Un prêtre! un prêtre! s'écria Christophe, un prêtre, mes frères, par pitié!
La mourante regarda son sauveur pour la dernière fois :
— Vous êtes mon prêtre , dit-elle , vous êtes mon confesseur ! Adieu donc , et que votre main me ferme les yeux !
Elle expira. Ses compagnes se mirent à genoux; les jeunes gens de la ville se retirèrent en silence, honteux de ce guct-apens dont l'infamie retombait sur eux. Christophe fermait les yeux de
cette malheureuse créature de Dieu qui n'était plus ; après quoi il acheva les paroles des agonisants.
L'aurore le surprit encore à genoux.
C'est ainsi que le monde civilisé se montra pour la première fois à Christophe, dans toutes ses misères , dans toutes ses hontes, dans tous ses dégoûts. Cette nuit d'horreurs l'iiiilia hien j)lus complètement et bien plus vite aux plus abominables infirmités de la nature humaine, que n'aurait pu le faire toute une vie |)assoe même dans les
— ÂO — rangs les plus infâmes de la Préfeclure-de-Police ; Christophe vit tout d'un coup, cette nuit-là, rabaissement des femmes et la lâcheté des hommes, dans ce que cet abaissement a de plus affreux !
Quand tout sou devoir fut accompli , c'est-à-dire quand sa dernière prière fut achevée , le bon Christophe sortit de cette maison, sans honte et sans peur , comme il y était entré. C'était la première fois peut-être qu'un homme de sang-froid franchissait ce seuil abominable , en plein jour , sans se couvrir la face de ses deux mains , et sans précipiter ses pas dans la rue. A peine le bon frère secoua-t-il son manteau ; après quoi, il s'achemina sur les hauteurs de Fourvières : c'était là en effet que demeurait ce maître souverain de sa destinée , qui l'avait fait venir en toute hâte à Lyon.
Les hauteurs de Fourvières sont simples et belles. La sainte montagne domine un des plus grands paysages qui se déploient sous le soleil : à ses pieds s'étend la ville, comme un entrelacement de petits nids d'oiseaux qui se sont réunis pour résister à Torage; tout au loin se découvrent les vasles plaines et les montagnes moins hautes , et les
grands arbres , parmi lesquels circule le grand fleuve , et les petits villages qui ont Tair si calmes et si reposés vus de loin. Aussi , à mesure qu'il gravissait la montagne , notre naïf aventurier sentait son cœur battre plus vite, son regard s'animait d'un enthousiasme inconnu ; il voyait le monde à ses pieds pour la première fois. Pour la première fois il était au-dessus de la foule , au-dessus du bruit, au-dessus de toutes les vaines rumeurs des bommes. Hélas! jusqu'à })résent , il avait toujours été au-dessous d'elles, n'était la nuit dernière qu'il avait passée tout entière au milieu de ses passions et de ses grincements de dents que maintenant il foulait à ses pieds.
Arrivé au sommet de la montagne , Christophe entra dans l'église. C'est une vieille église toute remplie d'^x v&lo, et qui compte plus d'un miracle; c'est une église à pèlerinage ; il y a de belles femmes qui y viennent les pieds nus implorer le pardon des péchés de leur première jeunesse. Le matelot qui est venu le premier déposer à cet autel un bateau d'écorce d'arbres, ne se doutait guère qu'audessous do 00 mcxb'sfo n.iviio, volé à h Viorgo peu-
dant Torage , flotteraient un jour tant d'orgueilleuses chevelures , précieux ornement de jeunes têtes de vingt ans : ainsi est faite Téglise de Fourvières. C'est un mélange de toutes choses grandes et petites ; c'est un assemblage sin^mlier de force et de faiblesse, de courage et de crainte, de vœux profanes et de désirs pour l'éternité ; de maladies de Fanie et de maladies du corps ; mais la sainte (%lise est placée à une si grande hauteur, que toutes les faiblesses s'y purifient et y prennent je ne sais quel air de mystère et de grandeur qui les rend presque respectables. Il n'y a pas de temples sans respects sur les lieux hauts.
Dans 1 église de Fourvières , le frère Christophe s'agenouilla au coin d'une petite chapelle sombre et déserte, sans ej} vota et sans renommée. Cette chapelle avait été abandonnée à un vieux prêtre qui venait y dire la messe tous les jours , une messe obscure qui n était qu'une prière isolée. Humble était l'autel , humble était le prêtre : 1 autel était à peine couvert, et aussi le prêtre; ils étaient ignorés l'un et l'autre; ils étaient pauvres l'un et l'autre. Ce fut à cette chapelle que son humble esprit saint
guida Christophe ; il avait le sentiment de toutes les pieuses exceptions. Il était donc là, à genoux sur la pierre , quand le vieux prêtre entra tout seul flans la chapelle; ce jour-là , il n'avait trouvé personne, ce qui ne Tétonnait pas, pour servir sa messe. Il venait donc à l'autel résigné et prêt à répondre lui-même à sa prière , et prêt à verser luimême, sur ses mains nettes et tremblantes, l'eau bénite. Mais à peine le vieux prêtre eut-il vu Christophe à genoux, et dans cette attitude recueillie , mais non Immiliée , que n'a pas l'hypocrite , qu'il lui fit signe de venir prier Dieu avec lui sur les degrés de l'autel. Christophe comprit cet ordre; il servit la messe du vieux prêtre. Ces deux hommes, qui ne s'étaient jamais rencontrés , accomplirent ensemble le redoutable sacrifice. Ils prièrent seuls, sans témoins , sans autre témoin que Dieu ; ces deux pauvres, si humbles de cœur, agenouillés dans cette pauvre chapelle, s'entendirent sans se parler. Sans doute le vieillard pria pour ce jeune homme qui savait prier loin du regard des hommes , cl qui cherchait, pour s y agenouiller, l autel le plus désert ; Christophe pri.i pour Inme de celle
femme misérable à laquelle il avait fermé les yeux. Quand la messe fut finie , Christophe accompagna le saint prêtre jusqu à une petite porte qui se referma sur lui, puis Christophe sortit de Téglise; et , descendant à droite une avenue de petits arbres chétifs et battus par le vent , il se trouva devant une maison sévère et triste , et il frappa légèrement à une porte de chêne : la porte s'ouvrit, et Christophe se trouva dans une cour étroite , formée de hautes murailles. Cette cour servait d'antichambre à une vingtaine déjeunes gens en rabats , en soutanes, en longs manteaux, en chapeaux à trois cornes; ces jeunes gens avaient pour la plupart d'assez laids et tristes visages , dans lesquels il eût été facile , à un œil exercé , de découvrir les traces de bien des passions mauvaises : l'envie , l'avarice , l'ambition , et surtout cette lèpre de certains états privilégiés, la lèpre de la cour et de l'église , l'hypocrisie , cette maladie honteuse de la restauralion.
Dans cette cour où entra Christophe , le silence était grand. Tous les hommes enfermés dans ces quatre murs se signaient, priaient, s'agenouil-
— ^5 — laient, comme jjcns qui savent qiruii œil les regarde et qu'une oreille les entend. Dans les prisons de Denys le tyran , un prisonnier qui aurait su être écouté de Tespion royal n'aurait pas agi avec plus de circonspection et plus de réserve. Ces pauvres séminaristes baissaient la tête, leur regard était baissé, leurs mains étaient jointes sur leur poitrine, le chapelet pendait à leurs mains, ils avaient sous le bras un épais bréviaire ; quelques-uns étaient à genoux, dans une humiliation plus que chrétienne. A peine quelques regards furtifs furent-ils jetés à Christophe quand il entra dans cette cour; et encore ces regards le trouvèrent hardi et insolent, d'entrer ainsi la tète levée et le regard assuré. Hardi et insolent Christophe !
D'abord , il voulut demander à parler à M. le supérieur ; mais , bien que sa voix fût naturellement douce et pure comme la voix d'un enfant de seize ans , toute cette basse cour trouva que celui-là était bien hardi de parler si haut. A la voix de Christophe , les corbeaux d'en haut s'en allèrent en criant, et les corbeaux (Feu bas firent le signe de la croix. On ne lui répondit pas; on no daigna
pas le regarder. 11 y en eut de plus habiles , qui firent un détour pour ne pas passer à côté de cet homme effronté ; cependant , comme de temps à autre un homme noir sortait de cette maison , et comme un autre homme noir y entrait, le bon Christophe comprit qu'avant d'entrer là, et de parler à son supérieur , il devait attendre , lui aussi , que son tour fût venu.
Or , c'était la première fois de sa vie qu'il était enfermé ainsi dans une cour. D'ailleurs , déjà, depuis vingt-quatre heures , Christophe , sans le savoir, avait goûté de la liberté, ce noble fruit si doux aux âmes bien faites ; il se trouvait donc bien mal à l'aise dans cette cour remplie d'un silence tout noir. D'abord il alla s'asseoir sur un vieux banc de pierre adossé contre la muraille; mais sur ce vieux banc étaient deux jeunes prêtres qui lisaient leur bréviaire, et, les yeux fixés sur leur bréviaire, ils se parlaient à eux-mêmes en mauvais latin, mais pas si mauvais que Christophe, l'ignorantin, n'entendît très-bien ce qu'ils se disaient.
— Cave ! prends garde à cet homme qui écoute!
— Cet homme , c'est un irère ignoranlin : Homo omnium stultissimus.
— lîectè , bien dit. Nous disions donc que tu voudrais avoir la cure de Saint-Galmier?
— Optime. Si lu me pousses , je te donne la cure de Saint-Jean-le-Chateau : douze pièces de vin par an, du blé à revendre, des poules, un cheval, une maison toute blanche , et le reste : Innuptœque piiellœ.
— Ut iibet. Mais si tu vois le premier monsei- {jneur , raconte-lui combien j'ai fait brûler de Voltaire, et de Rousseau, et de Benjamin Constant.
— Et toi , Quœso, n'oublie pas de lui dire combien j'ai refusé de sépultures chrétiennes , et combien d'ames j'ai envoyées en enfer.
— O fraterl quelle triste vie !
— 0 (rater l '\ a\v[\Gra\s mieux être soldat. Christophe se leva de ce banc, épouvanté de celte
conversation en si triste morale et en si mauvais lalln.
Alors il se mit à se promener de louf^ on larf^c; cl, tout en se promenant, il comprenait <pie (ou-
tes ces prières qiroii faisait autour de lui étaient menteuses, que toutes ces génuflexions étaient des génuflexions d'hypocrites ; partout il découvrait Torgueil caché sous ces regards baissés , et tantôt il allait des prêtres aux frères ignorantins, et tantôt il allait des frères ignorantins aux prêtres ; et il comprenait sans peine que les uns méprisaient les autres , et que ceux-là étaient jaloux de ceux-ci , et, au-dessous de tous ces mépris et de toutes ces jalousies, il découvrait tant de plaies cachées , il voyait tant d'inquiétudes misérables, tant de mains tendues et tant dépassions étouffées, uniquement pour avoir du pain , qu'il finit par les prendre tous en pitié, car il était bon, modeste et simple de cœur !
En moins d'une heure, Christophe les avait tous jugés; mais bientôt cette triste étude le fatigua, lui , le naïf savant , qui n'aimait à étudier que les beaux livres au bord des beaux fleuves ; alors il se rappela qu'il avait dans sa poche des trésors , et il tira de sa poche , non pas un bréviaire , mais un Homère, un livre qui sentait son livre profane d'une lieue. 11 en est des livres comme des hommes ,
avec un peu d'habitude , vous pouvez les juger tous à leur pliysiouomie. Les livres sont comme les hommes : Tun est riche et vide, Tautre est savant et sévère; il y a le livre de la petite-maîtresse, tout doré, mais sans cervelle; il y a le livre populaire , mais souillé , le livre du cabinet de lecture; enfin , il y a encore le livre que tenait le frère Christophe, le livre pauvre, mais décent ; un lambeau au dehors, une perle au-dedans ; le chefd'œuvre mal vêtu , mais le chef-d'œuvre ; les nobles pages dévorées nuit et jour, que le doigt n'a pas souillées, que le souffle n'a pas ternies , parce que ce souffle était pur, parce que cette main était Iionnéte, parce qu'un bon livre ne j)eut être que le compagnon d'un honnête homme, parce qu'un livre, c'est un homme, et ce n'est pas mieux qu'un homme. N'avez -vous donc jamais vu, dans la boutique d'un bouquiniste, au milieu d'une liasse de bouquins poudreux , éclater et briller tout d'un coup quehjue précieux petit volume dont !a forme, dont la grâce, dont l'odeur, dont la tenue décente et correcte , obtenaient toiil d'un couj) vos svm|)atliies cl vos
hommages? Tout d'abord vous allez ù ce livre, tout comme dans une foule d'inconnus vous allez à une physionomie ouverte et prévenante, pour demander le nom de votre inconnu si simple et si grand esprit ; il vous dit qu'il s'appelle Lamartine! ainsi vous ouvrez le livre que vous venez d'acheter, et, à la première page vous trouvez inscrit en toutes lettres le nom de la marquise de Presle, le chaste amour de Louis XV, ou le nom du président Séguier.
Nos jeunes gens d'église , tout ignorants qu'ils étaient dans le fond de leur esprit , comprenaient confusément cette grande ressemblance d'un livre à un homme. Aussi, quand le bon Christophe fut bien plongé dans la lecture de son Homère, et quand sa belle figure fut bien rayonnante de ce poétique enthousiasme^ voilà nos renards tonsurés qui s'approchent à pas de loups de cet homme et de ce livre, ne comprenant rien à la tranquille béatitude de cet homme, et voulant savoir quel ('lait ce livre qu'on osait lire en ce lieu et qui donnait tant de bonheur. En effet, Christophe relisait, pour la centième fois peut-être depuis le
départ de Prosper , les leiidrcs [)laintes d'Achille, quand il apprend la mort dePatrocle. Touchante poésie si remplie de terreurs ! Et plus il lisait, plus il sentait retentir dans son ame les nobles accents de la muse antique , et plus il était observé de près par ses compagnons de sacerdoce, et plus il oubliait qu'il n'était que le frère ignorantin Christophe, qui attendait, au milieu de frères ignorantins comme lui , le bon plaisir de son supérieur.
Les choses en étaient là, et les psautiers et les bréviaires s'indignaient en silence de ne pas reconnaître V Iliade (je le crois bien !), quand une sourde rumeur se répandit dans cette cour , ou , si vous aimez mieux, dans ce séminaire, tant cette cour était remplie des petites passions du séminaire ! Un nom circula d'abord ; le supérieur demandait : — M. Christophe? Qui était M. Christophe? qui s'appelle M. Christophe? où est M. Christophe? Christophe cependant assistait à la vengeance d'Achille, et déjà il se rassurait sur la cruauté de son héros, en pensant «jue tout à l'heure le vieux Priam va venii- baiser la poussière des pieds
d'Achille, et que la prière du noble vieillard ne sera pas rejetée. Cependant, après avoir murmuré tout bas : — M. Christophe ! M. Christophe ! on commençait à murmurer tout haut : — M. Christophe? M. Christophe? Christophe était couvert des armes d'Achille ; il parlait aveeXanthe , son cheval. A la fin , une grosse main de sacristain tomba sur ses épaules, et une dure voix lui dit :
— On vous demande là-haut, monsieur I Lui , pauvre et résigné , acheva son vers commencé ; c'était le dernier vers de la strophe homérique. Il ferma son livre avec soin ; il le remit dans sa poche , après quoi il se disposa à suivre l'homme violet qui l'avait interrompu. Les autres cependant s'étonnaient du sang-froid de Christophe et du peu d'empressement qu'il mettait à obéir à un ordre venu de si haut. 11 est vrai qu'à la place de frère Christophe , ils auraient brisé en deux leur prière la plus fervente , pour obéir plus tôt à leur maître tout-puissant qui était là-haut!
Le frèi'C Christophe suivit le sacristMiii , sou iiiliodueleui' : il Iraversa silencieusement deux ^a'aiitles salles froides et humides , qui sentaient Tencens; dans une de ces salles il rencontra le j)otil curéde Saint-Galmier ; celui-ci était radieux!
Christophe ne put s'empêcher de lui jeter tout has un rcfjard de mépris , avec ces mots : — Sic
ilur ad aslra ! Mais le curé de Saint-Galniier ne comprenait que le latin du curé deSaint-Jean-Ie- (ihateau ; et puis !e curé de Saint-Galmier était si heureux cette fois ! monseigneur avait rendu si complète justice à ses pieux incendies et à son zèle! (lomment donc se serait-il inquiété du croassement d'un vil frère ignorantin?
Une dernière porte s'ouvrit devant Christophe : il entra la tète haute , car il avait naturellement la tète haute , et alors il se trouva en présence d'un Iiomme singulier et étrange, dont il me serait bien impossible de vous donner une description.
C'était un petit homme sec , ridé , ardent et contrefait ; sa tète était plus grosse que son corps , son œil était si enfoncé dans sa tête , que d'abord on ue voyait à la place du regard , qu'une cavité profonde. La seule habitude de cet homme, son seul besoin, sa seule passion, c était la volonté; la volonté, c'était aussi sa grande force. Il était né tout au bas de l'échelle sociale, mais il avait voulu monter, et il était monté; il avait tant de volonté, qu'il n'était ni fourbe, ni menteur, ni lâche; ii i^llait droit à sou but sans jamais dévier ; et ce but,
c'était l'asservissement de l'intelligence du grand nombre à rintelligence de quelques-uns , et Tasservissement de ces intelligences d'élite à sa propre intelligence à lui, la plus haute de toutes les intelligences, parce qu'elle était servie par la plus ferme volonté. Dès sa jeunesse , et môme avant qu'il fût sérieusement question de l'église dans le monde réel , cet homme avait compris qu'avec toute la volonté possible, il n'y a qu'une chose 5 vouloir, l'autorité 1 11 s'était dit que l'autorité, c'était Tesprit , c'était le génie , c'était la force. L'exemple de celte grande volonté qu'on appelait l'Empereur, avait porté à la tête de cet homme, comme il a porté aux plus pauvres têtes de ce siècle qui se sont crues des têtes de fer : ainsi il était. Comme il n'avait d'ordinaire qu'à manier les cires molles de l'église, comme il était le chef de la corporation lyonnaise , et que c'était de la cour de sa maison que partaient tous les membres secondaires du clergé, il n'avait guère trouvé de résistance dans sa vie : on lui obéissait à genoux ; il n'avait pas encore dit : Je veux! (\\\\\ était obéi; on lui obéissait avec Iremblenient ; il élnit 1(^ maîlrc de
toutes ces cioyaiices en soutane; il faisait battre à son jjré tous ces cœurs sous !a bure ; il arrangeait, il dérangeait , il gaspillait selon son caprice toutes ces existences éphémères qui recevaient de lui , et de lui seul , la vie et le mouvement ; il était si entièrement le maître , que le curé de paroisse tremblaitàsonnom, que Tévéquele redoutait, que Tarchevéque de Lyon lui-même , le primat des Gaules^ ce Napoléon tonsuré et exilé, n'osait pas lui envoyer sa bénédiction de Rome, son exil ; tel était Tbomme : dune activité infatigable , d'une persévérance incroyable; un homme qui commandait pour commander , qui voulait pour vouloir, qui aimait Tautorité non pas comme moyen, mais parce que c'était l'autorité, et comme on aime la vertu ; en un mot , un homme qui , dans ces circonstances difficiles et dans cette haute position , n était ni un hypocrite , ni un ambitieux.
Tel était l'homme sur lequel tomba Cliristophe : cet homme était assis, ou plutôt perdu, dans un immense fauteuil recouvert en cuir ; ses deux mains étaient posées sur une table chargée de papiers ; sa petite taille, courbée en deux, l'aurait fait prendre
pour quelque enfant myope et mal élevé ; il parlait tout bas et sa voix était claire et criarde; ses cheveux étaient encore tout noirs et descendaient sur son col maigre , dont on pouvait entrevoir les tendons. Vous jugez si Christophe dominait cet homme de toute sa hauteur !
— Vous êtes M. Christophe? dit cet homme, sans lever ni la tète, ni les yeux, mais d'une voix assez calme, et de Taccent le plus naturel.
— Oui, monsieur, répondit Christophe.
A ce mot monsieur ! monsieur 1 1 homme releva la tétel Cette grosse tête était à peine au niveau du cœur de Christophe, ces deux gros yeux , qui erraient vaguement sur le papier , s'arrêtèrent sur les yeux de Christophe , qu'ils ne firent pas baisser. L'homme comprit tout de suite que son attitude nonchalante avait donné sur lui une supériorité marquée à ce grand jeune homme qui osait ainsi le regarder en face! Il crut pouvoir réparer celte faute en disant à Chistophe : — Asseyez-vous !
C'était la première fois qu'il avait dit à un frère ignoranlin : — Asseyez-vous!
Christophe, sans comprendre ciicoïc (pi il v ( ùl
— IB — lutte entre lui et cet homme, prit im laiileuii : c'était le premier frère ignorantin qui se fût assis (levant son supérieur !
Mais quand le frère Christophe fut assis dans ce fauteuil , le vieux prêtre fut bien étonné de le voir encore plus grand que quand il était debout. 11 était si habitué à perdre à peine un coup d'œil sur ses tristes recrues ! il était si habitué à leur parier de haut en bas , ou , ce qui revient au même, de bas en haut, que, se voyant tête à tête et face à face avec ce jeune homme qui le regardait simplement et silencieusement, sans haine comme sans amour , sans effroi ni étonnement , il sentit un instant qu'il allait rougir lui-même!
Heureusement il comprit aussi que le jeune homme qui était devant lui ne savait rien de ses angoisses, et, quelque peu rassuré, il reprit la conversation en ces termes :
— Vous êtes le frère Christophe?
— Oui , mon père !
— Vous étiez le frère de lécole d'Ampuy? — • Oui, mon père!
— En ce cas , frère Christophe , me direz-vous
si c'est bien à vous, le frère ignoranlin de lécoîe d'Ampuy , que ces lettres sont adressées?
En même temps il montrait à Ciiristophe la collection complète des lettres deProsper.
Vous vous souvenez peut-être que Prosper Chavigni , arrivé à la fin de sa correspondance, avait remis ses lettres à un jeune prêtre du séminaire de Lyon qui avait promis de les faire passer au frère Christophe. Le jeune prêtre n'avait rien trouvé de mieux que de faire sa cour avec ces lettres à monseigneur le supérieur. Il les avait donc remises bien précieusement à son maître qui , en revanche, lui avait donné sa bénédiction, en attendant la cure de Saint-Galmier. Voilà comment les lettres de Prosper étaient tombées entre les mains de son supérieur. Et celui-ci , us-ant de son autorité ecclésiastique , avait porté un œil impitoyable dans cette naïve et chaude correspondance. Et vous jugez de Tétonnement de ce prêtre , quand il découvrit qu'il y avait, dans le nombre des frères ignoranlins, un frère ignorantin qui avait un élève comme Pi-ospcr de Chavignv!
Voilà p()ur<pioi aussi Irèro C-hristophc avait été
— GO — appelé , en toute hâte , pour venir rendre compte (le sa conduite à qui de droit.
Mais lui , à la vue de ces lettres , et quand il reconnut récriture de son ami , de son élève bienaimé, de son frère, de son enfant, il sentit son cœur se briser de joie, il sentit ses yeux se mouiller de larmes :
— Prosper ! dit-il, Prosper... mou enfant... mon ami... des lettres de lui!... il ne m'a donc pas oublié , Prosper?
En même temps tout transporté, hors de lui , il se précipitait pour s'emparer de ces lettres; mais le vieux prêtre l'arrêta d'un regard, et cette fois, c'était bien un regard d'homme tout-puissant : — Et savez-vous ce qu'il y a dans ces lettres? lui dit-il.
Et savez-vous ce qu'il est devenu , votre élève? savez-vous qu'il a tué un homme? savez-vous qu'il a donné dans tous les vices et dans toutes les corruptions de tout genre ? savez-vous qu'il s'est damné cent fois par jour? savez-vous que de vos mains impies il a passé dans d'autres mains impies, o( que là on lui a appris le mensonge, le parricide ,
Tathéisme , les voluptés de tout genre et le blasphème? savez-vous qu'il est perdu tout entier de corps et d'ame? Et c'est vous, malheureux! que cet enfant a choisi pour son complice? et c'est à vous qu'il raconte sans frémir toutes ces horreurs? et c'est vous qui avez élevé ainsi ce jeune homme , et qui l'avez préparé à toutes les détestables maximes de ce monde de vices et de corruption? et vous ne rougissez pas? et vous venez ici aussi calme que l'enfanta son jour de baptême? et vous entrez dans ces murs avec le front de la vertu? et vous osez vous asseoir devant moi? et même à présent , c'est à peine si vous êtes ému^ quand je vous dis, quand je vous répète, que l'église n'a pas assez de foudres, et l'enfer pas assez de flammes, pour expier tous les péchés que contiennent ces lettres? En vérité, vous voilà aussi audacieux que votre ami Prosper ! En même temps , cet homme , hors de luimême, et qui peut-être ne s'était pas mis dans sa vie une seule fois en colère , se levait tout droit sur son fauteuil et se promenait de long en large, étonné de n'être le maître de personne , «le nV'lnpas même le nuiilrede sa Inreur.
Quand il eut tout dit, Cliristoplie, qui n'avait compris dans tout ceci que le malheur de Prosper, se mit à penser que peut-être Prosper avait besoin de ses secours, et que son enfant était proscrit, malheureux, perdu; alors il se retourna vers le prêtre qui revenait près de lui :
— Où est Prosper? lui dit-il.
— 11 ne sagit pas ici de Prosper, dit le prêtre, il ne sagit pas ici duu perdu , dun damné, d'un vicieux; qu'il aille en paix, il nest pas des nôtres ! Mais il sagit de vous, malheureux! il s'agit de vous , qui avez déchiré votre robe nuptiale , qui avez violé votre mandat, qui avez tralii vos vœux! il s'agit de votre châtiment en ce monde, si vous voulez éviter le châtiment dans léternité.
— Mon père, dit Christophe, je nai pas violé mes vœux, j'ai fait vœu de pauvreté et d'humilité chrétiennes ; je n'ai pas trahi mon mandat, j'ai élevé les enfans des pauvres dans la crainte de Dieu ; je nai pas déchiré ma robe, c'est la misère qui l'a déchirée. J'ai eu faim, j'ai eu froid, j ai prié; j'ai été seul , j'ai partagé mon pain avec le pauvre ; ma con,>ricn('e ne me reproche rien, mon père,
ne parlez donc pas de chûlimenl ici-bas; quel cliûliment mortel trouverez-vous pour qui n'a rien à espérer ni à craindre? Quant aux châtiments du ciel , c'est à Dieu qui est le maître à récompenser et à punir.
— Mais, reprit le vieux prêtre, vous aviez juré aussi obéissance et ignorance, et pourtant vous avez étudié les lettres profanes , les sciences qui vous étaient défendues vous les avez apprises ; vous avez rougi de n'être qu'un frère ignorantin , et vous vous êtes fait un docteur?
Le frère Christophe baissa la tête :
— Il est vrai, dit-il, que je n'ai pas pu fermer mes faibles yeux à la lumière; j'ai pris la science qui m'est venue comme un bienfait du ciel ; mais, je vous prie , quel mal cela faisait-il que je fusse initié aux mystères de l'antiquité qui a fait saint Augustin, saint Jean Chrysostôme et Bossuet? El puis, faut-il tout vous dire, mon père? mon esprit était trop faible pour résister à ces grands poètes, à ces grands orateurs, à ces grands hisloriens, qui m'appelaient en si beau langage, et qui me tendaient leurs mains vénérables. Ils venaient ù nioi du fond de leur «gloire, à moi si pauvre,
si abandonné! ils m'appelaient, et moi je lenr ai dit : me voici ! encore une fois, où est le crime? où est le péché? et de quel droit, moi qui avais la mission d'instruire les enfans du pauvre , n\iurais-je pas eu le droit de m' instruire moi-même sans me condamner à une damnation éternelle?
Ainsi parla-t-il. Et en même temps son jeune front resplendissait d'une si noble auréole, que le vieux prêtre en fut comme ébloui. Alors vous auriez vu cet homme presque ébranlé, fermer les yeux pour ne pas voir, et les oreilles pour ne pas entendre II tenait sa tête a deux mains dans l'attitude de la méditation ; il cherchait en lui-même le moyen de tirer parti de cette intelligence rebelle et de dompter cette indomptable volonté , d'autant plus indomptable, que lui, qui s'y connaissait, il ne retrouvait dans ce jeune homme aucun des signes de l'orgueil , ce grand péché qui a perdu les hommes.
— Mon frère, dit-il enfin à Christophe, votre confession m'a touché, et vous me voyez tout disposé à venir à votre aide , si vous voulez non pas m'obéir, mais tout simplement obéir. Vous ne pouvez plus être à présent ce que vous aviez juré
dY'tre toujours, un simple frère ignoranliu ; je neveux pas cependant que vous soyez perdu pouir Église; voici donc ce qui peut encore vous sauver : vous allez entrer au séminaire, et là, recommencer humblement vos études; et là vous oublierez toute science inutile , vous recueillerez votre esprit et vous courberez votre tète. Le jour où TÉglise vous trouvera assez docile, elle vous pardonnera , elle vous donnera place dans le sacerdoce ou dans la chaire évangélique : alors vous serez humble et soumis dans notre Seijjneur.
— Mon père, dit Christophe, je n'ai jamais asj)iré aux redoutables honneurs du sacerdoce; aujourd'hui moins que jamais. Huand je n'étais (ju'un frère de là doctrine chrétienne, je me disais parfois que je n'appartenais qu'à Dieu et à ma conscience , c'est assez pour moi de ces deux maîtres. Ce troisième maître, que vous appelez l'Eîjlise, me fait trop peur depuis que j'ai vu l'esclavage dans votre cour, prier Dieu des lèvres, non du cœur; depuis que je les ai entendus qui se parlaient entre eux dans un mauvais latin du basenq)ire; non, je ne v<mix pas vivo d'une Eglise
IL i
— (ifi — qui recomiaît pour siens de pareils enfants. Ainsi, permettez que je reprenne le chemin de mon village, et que je rentre dans mon liumble école, et surtout , mon père , rendez-moi les lettres de Prosper.
— Ceci est votre dernière réponse? dit Tabbe.
— C'est ma dernière réponse , répondit Christophe.
— Ainsi , vous refusez le pardon que je vous offre?
— A quoi bon le pardon à celui qui n'en a pas besoin?
— Endurci!
— Dites convaincu, mon père.
— Rebelle !
— Non pas rebelle, seulement j'ai suivi m;s conscience.
— Maintemant donc écoutez en silence, Christophe, ce que je dois vous dire : — Vous ne faites plus partie de la communauté : — Vous n'êtes plus membre de la doctrine chrétienne : — Vous n'avez plus ni le pain, ni Teau , ni le toit, ni Thabit, vicdim e( vestitum . comme dit saint Paul.
— Vous n'avez plus le droit d'enseigner la jeunesse : — vous n'êtes plus rien que le dernier des hommes. — Allez donc et vivez en paix.
En même temps il montrait la porte à Christophe d'un geste impératif et d'un regard plein d'effroi.
— Monsieur, dit Christophe, j'accepte. Je renonce au toit, au pain , à l'eau , à l'habit et à renseignement; mais le ciel m'est témoin que tout ce que je perds aujourd'hui m'est arraché par la violence. Ainsi donc, je vais chercher le pain et l'habit que Dieu accorde à toute créature de ce monde qui sait travailler et prier.
En même temps le jeune homme se retirait , et déjà la terrible porte allait se refermer sur lui, quand tout d'un coup il revint sur ses pas :
— Au moins, dit-il à Tinflexiblc abbé qui le suivait du regard , les lettres de Prosper , les lollrrs de mon enf^int m'appartiennent! Je les ai bien payées, Dieu merci 1 Et avant que personne put s'y opposer, Christophe s'empara, sur le bureau où elle était exposée, de cette correspondance à laquelle il sacrifiait ainsi son travail , son toit et son pan» de chacpie joui'.
Et il sortit cette fois pour ne plus rentrer dans cette maison.
L'abbé , que l'action de Christophe avait épouvanté , un peu remis de son désordre , se précipita à la fenêtre qui donnait sur la cour , et le corps à demi -penché, les mains étendues pour désigner sa victime , il s'écria : Raca ! raca !
Au même instant Christophe traversait la cour, emportant sous son bras et dans son manteau les lettres de Prosper.
Raca! raca! A ce cri du maître , toutes les soutanes dressèrent leurs oreilles ; elles accourent enflammées de colère autour de Christophe , et c'étaient mille voix aiguës qui criaient à Christophe : — Raca ! raca !
Lui , Christophe , arrivé sur le seuil de la maison , fit volte-face en lançant à cette émeute de têtes rasées un sublime regard de pardon ; il leur dit d'une voix douce et calme qui fit taire toutes ces voix criardes et furibondes :
— Il est écrit dans l'Evangile : Tu ne diras pas à ton frère : Raca !
Il sortit, il était libre; la porte de cet enfer venait de se refermer sur lui.
*^Pl#l^£;i#f^S#
(5Mlfc
Christophe ne comprit [)as tout d un coup dans quelle liberté il venait d'entrer. Ce sentiment de la liberté avait été si fort comprinié chez le pauvre jeune homme, que ce fut d^abord dans son esprit quelque chose de va^jue et confus, comme est un rêve! Il savait seulement (pi'il venait de soutenir une pénible hilt(> conlr'? une volonlr de fer.
Il savait qu'il était sorti triomphant de cette lutte, mais qu'il y avait laissé son pain de chaque jour. Il savait encore qu'il venait de conquérir les lettres de son ami Prosper, et qu'enfin il allait apprendre ce qu'était devenue lautre moitié de son cœur , qu'il avait perdue depuis si longtemps. Voilà tout ce que savait Christophe de sa condition précaire. Cependant il descendait lentement la haute montagne de Fourvières. Peu à peu il revenait dans cet océan de bruit et de fumée qu on appelle la ville. En effet , toute cette longue journée Christophe 1 avait passée à attendre dans la cour du séminaire , ou à se défendre contre son inflexible supérieur.
Il était cinq heures lorsque notre jeune homme, s arrêtant presque au bas de la montagne , se souvint , pour la première fois , qu il n'avait encore rien mangé de tout le jour. Ses provisions de la veille, sa corbeille encore si bien garnie, son morceau de pain , son veau froid et son sel , et cette bouteille à peine entamée , tout cela , Christophe I avait oublié dans le lieu misérable où il avait cette nuit d'angoisses et de douleurs. Donc qu'ai-
luit- il devenir? Et conmieiit la Providence. !;i mère du pauvre, cette mère qui nourrit, qui protège et qui console , les mains toujours pleines, toujours ouvertes et toujours tendues, comment viendra-t-elle à mon secours à présent? pensait Christophe- La Providence ne manque jamais à ceux qui croient en elle. A Tinstant même où il se faisait humblement cette question: qui donc me donnera aujourd'hui mon pain de chaque jour? frère Christophe fut retiré de sa méditation par une main qui prenait la sienne. Cette main était celle diin bon vieillard à cheveux blancs et d'une belle physionomie : — Mon jeune ami , dit le vieillard à Christophe, c'est vous qui ce matin n'avez pas refusé de servir la messe d'un vieux prêtre. Le vieux prêtre vous en remercie. D'où êtes-vous? d'où venez-vous? qui étes-vous? Si j'en crois votre habit , vous êtes un frère de la doctrine clwétienne , vous en avez l'habit et Tlunnble pauvreté ; mais, si j ose le dire, vous n'en n'avez ni la tournure ni le regard. Ce matin même, au pied de lautel, j'ai été fraj)pé de la voix si religieuse qui
me répondait. A coup sur ce n'était pas là h prière crun homme qui prononce de saintes paroles, sans les comprendre. A coup sûr , vous saviez aussi bien que moi ce que notre prière disait au ciel ! Mais pourquoi êtes-vous parti si vite? A peine eus-je fini ma prière d'actions de {jrâces que je me mis à votre recherche , vous étiez parti. Béni donc soit le ciel qui me fait vous rencontrer à la porte de ma maison , ne me ferez-vous pas bien la faveur d'y entrer , s'il vous plaît?
A ces paroles , Christophe , tournant la tête à droite et à gauche et ne voyant pas de maison , — Mon père, dit-il, je ne vois pas le seuil de votre porte, — Baissez la tète, mon fils, dit le prêtre en souriant; et en effet, Christophe découvrit à sa gauche plusieurs marches taillées grossièrement dans le roc. Ces marches conduisaient à la porte étroite d'une caverne si étroite, si cachée, si humblement adossée à la montagne, à la place où la montagne fait le coude, qu'il était impossible d'apercevoir cette cabane au premier regard. — Voici mon toit, mon fils, dit le vieillard, hœc
mea vola ! En même temps il descendait 1 escalier d'un pas aisé, Christophe le suivit.
Une table de chêne, un crucifix sur la muraille -blanche, deux vieux fauteuils en bois de chêne, un petit lit dans un petit coin de cette cellule, deux grands coffres , quelques livres sur une tablette, une belle vierge dans un cadre d'or, le seul luxe de cette demeure , telle était la maison du vieux prêtre. C'était une pauvreté douce et tranquille, honorable et sainte. Quand la porte était fermée, le prêtre était séparé des hommes, el alors le regard enchanté se reposait magnifiquement sur le même panorama dont vous jouiriez au sommet de Fourvières. Ces bois, ces eaux, ces fleuves, ces mille clochers, ces prairies qui se perdent au loin , cette immensité lumineuse , ces fleurs, ces troupeaux, ces hommes, ce bruit qu'on entend là-bas dans le silence , ce silence à vos pieds qui représente tant de bruits, tel était le spectacle magnifique, immense, inépuisable, qui à chaque instant du jour et de la nuit récréait les yeux et Tesprit du solitaire. Cette échappée si grande cl si belle dans le inonde extérieur donnait
à celte humble cellule je ne sais quelle magnificence incroyable Cette solitude était remplie. Ce silence était éloquent. Ce désert était peuplé. Le vieillard était là depuis longtemps tout seul avec Dieu ; la terre Tavait oublié, mais non pas le ciel. Sa pauvreté était sa défense, sa vieillesse était sa force. Ainsi placé entre la terre et le ciel , entre la ville et le temple , il était également loin du volcan et de la foudre ; il était à l'abri des passions et du fanatisme ; il était à égale distance des incrédules d'en bas et des prêtres d'en haut. C'était une pensée saine, un esprit calme, une conscience honnête, une piété raisonnable, une vertu sincère, un esprit humble, un cœur élevé, un bon vieux noble et indulgent prêtre de J.-C.
— Mon enfant , dit le vieillard à Christophe , voici riieure du repas , la ville est loin encore , partagez, je vous prie, le dîner d'un solitaire, laissez-moi vous servir ce soir à mon tour comme vous m'avez servi ce matin. A tout autre jeune homme ma prière serait sans doute importune ; partager le dîner d'un vieillard, c'est jeûner avec lui; mais vous me paraissez si simple et si bon,
que j'ai toute confiance en vous. Ainsi donc , vous acceptez.
En même temps il tirait d une petite armoire . cachée dans le mur, des œufs durs , cuits de la veille, une salade cueillie le matin , un pain blanc qu'il avait acheté lui-même en descendant de la montagne, des olives de Provence, que de pauvres marins avaient apportées à Notre-Dame de BoiirSecours , un petit fromage qui venait d^Ampuy , comme Christophe, et enfin, pour complé ter cette fête , un morceau de pain bénit , que lui avait donné un bon chanoine de Fourvières ; c'étaient là ses trésors. Une eau claire remplissait la cruche de grès. Quand tout cela fut bien étalé sur une belle serviette blanche , les deux amis se mirent à table, non pas vis-à-vis Tun de l'autre, mais à côté l'un de l'autre , et vis-à-vis le soleil , qui jetait au loin ses dernières et transparentes clartés. Le vieillard dit les grâces, le jeune honnne répondit : Amen. Et les voilà, dînant de compagnie, avec la belle humeur de deux consciences honnêtes , qui s" épanchent Tune dans l'autre. Naturellement le frère Christophe raconta son his-
toire au vieux prêtre. Il lui dit comment il était lui Christophe , un pauvre enfant trouvé, élevé par indifférence, encore plus que par charité, dans un pauvre village. Comment il était devenu un pauvre frère ignorantin; comment , malgré sa robe et son état, il avait trouvé pour ami un jeune homme à peu près de son âge , Prosper Chavigni , et comment ils étaient entrés l'un et Tautre dans toutes les études permises à tous les hommes , et qui lui étaient défendues à lui Christophe. Christophe dit aussi à son nouvel ami comment il avait perdu son ami Prosper ; comment il avait été si longtemps sans avoir de ses nouvelles , et comment enfin et pourquoi il venait détre chassé du séminaire et privé de son titre et de son grade.
— Parce que je n'ai pas voulu abandonner mon enfant Prosper ! mon père , croyez-vous cela?
Ce simple récit parut toucher vivement le vieux prêtre. Il se demandait de son côté pourquoi tant de rigueurs envers cet honnête jeune homme? Puis après y avoir réfléchi quelque temps :
— Mon fils , lui dit-il , rien n'arrive aux honnêlos wns sans un décret de la Providence. Si
Dieu vous a tiré violemment de l'Jiumble état où vous étiez plongé, c'est qu'il voulait sans doute que les nobles facultés de votre esprit ne fussent pas perdues dans une école de village. Si Dieu ;i permis que votre supérieur fût injuste et cruel pour vous , c'est que vous n'étiez pas fait pour le sacerdoce. Ah! mon fds, quelle tâche à remplir! Se faire prêtre au moment où lÉglise est toutepuissante ! se faire prêtre au moment où il n'y a plus pour les prêtres de Dieu ni persécutions, ni outrages , ni injures , mais au contraire tous les encouragements et toutes les faveurs! quelle tache! quelle tâche! Et comment ne pas se laisser enivrer par ces prospérités inattendues? Et comment rester humble d'esprit, hunibledccœur au milieu de ce triomphe? Bénissez bien le ciel qui ne veut })as que vous entriez dans TÉglise triomphante. Béni soit Dieu, qui vous fait devenir un homme de raison et de courage. Allez donc , soyez homme, frère Christophe; allez, pénétrez sans peur dans ce monde , qui a besoin de tous les hommes de cœur. Entrez-y par la grande porte et par la belle route; allez, le monde ne vous demandera ni d'où vous
venez, ni qui vous êtes; mais bien ce que vous êtes. Le monde vous demandera de T honorer par vos vertus, et de le servir par vos lumières. Allez, allez chercher votre jeune ami Prosper , qui sans doute a grand besoin de son ami. Aidez-le à se sauver, vous, mon fils, et puis quand enfin vous vous serez fait votre place dans ce monde, qui ne demandera pas mieux que de vous en faire une, si vous la méritez, n'oubliez pas les jours de votre mauvaise fortune ; et , quoi que les hommes fassent pour vous, tendez à votre tour une main secourable aux plus petits que vous.
Ainsi parla le bon vieillard , pendant que Christophe , ému et charmé , attaquait sans pitié ce frugal repas. Quand ils eurent achevé leur dîner , et quand il n'y eut plus ni un morceau de fromage , ni une olive, ni un morceau de pain, bénit ou non , sur la table :
— Ça, mon jeune homme, dit le vieillard, puisqu'il vous est défendu à l'avenir de porter cette longue robe, et ce rabat blanc, et ce chapeau a trois pointes , voulez-vous sans façon , changer ^ivec moi ces habits contre d autres habits qui sont
là, mes habits daulretois , quand j'étais grand et droit comme vous, et quand j'étais plus jeune? A dire vrai, ces habits-là sentent encore un peu le prélat et la sacristie; mais cependant ils ne vous exposeront pas, comme la nuit passée, aux cruelles plaisanteries des beaux-esprits de la province. Ce disant , le vieillard tirait du fond d'un vieux bahut un habillement complet , moitié prêtre et moitié laïque. Pantalon de drap noir, habit noir très-ouvert , gilet noir très-long , cravate noire , et, ce qui ne fit pas moins de joie à Christophe, un chapeau rond , le chapeau de tout le monde , moins humble que celui qu'il avait porté jusqu'alors.
— Je fais mes adieux à mes vanités d autrefois, disait le vieillard.
Enfin il n'y eut pas jusqu'à une honorable paire de bas de laine et une paire de gros souliers , dont le vieux prêtre ne gratifiât Christophe :
— Vous avez beaucoup à marcher , mon fils. Puis voyant l'embarras du bon frère. — Soyez
en paix, ajoutait-il, il ne vous arrive ici que ce qui est arrivé au prince Charles-Edouard. Vou*^
aussi, mon eniant, gagnez votre royaume, moi aussi je conserve vos vieux habits , je vous les rapporterai dans votre palais de la Grande-Bretagne !
Quand sa nouvelle toilette fut achevée, Christophe fut tout à fait un autre homme. La misère glissait sur lui , il est vrai , mais non pas sans laisser sur ce noble corps je ne sais quel triste reflet. A présent, revêtu de ce gros drap, Jiabillé presque comme tout le monde , le frère Christophe avait un air de force et de liberté qu'il ne s était jamais senti. Cette subite transition de la robe noire qu'il faut relever d'une main , à un costume plus net et plus simple, lui parut, sans qu'il put s'en rendre compte, une révolution charmante. Dans cet habit, son corps était plus à Taise, et partant , son ame était plus à Taise dans son corps. II avait enfin des bras et des jambes , et une poitrine ; il venait même de conquérir sa tête, son os mblime , courbée si longtemps sous son chapeau équivoque. Son cou qui sortait si tristement de son rabat, maintenant captif dans sa cravate noire, avait pris je ne sais quelle grâce et quelle aisance inaccoutumées. En un mot , cette fois, et pour la
première fois de sa vie, frère Christoplie sortait triomphant de ses langes ecclésiastiques; cette fois frère Christophe redevenait foule et peuple , rien ne le sijjnalait plus dans son costume ni à Tattention ni à la haine publiques ; il était un jeune homme comme tout jeune homme pauvre et modeste, timide et fort. 11 marchait, il se retournait , il s'arrêtait. S'il y avait eu une {jlace dans la modeste cellule, je crois bien que mon frère Christophe s'y serait regardé.
Le vieux prêtre jouissait en silence de son ouvrage. — Voici, dit-il, qui va bien. Maintenant, jeune homme, vous n'appartenez qu'à vous et à Dieu. Faites en sorte d'obéir sur tout et toujours à ce dernier maître. On vous avait défendu de porter jamais ce chapeau, ce rabbat et cette robe; vous avez obéi en toute hâte, c'est bien. Reprenez donc votre argent (les gros écus de la mère de Prosper) , vos beaux livres et votre manteau fidèle, qui n'attend plus que vos ordres, car je n'ai pas de manteau à vous donner, et puis, si vous n'avez rien de mieux à faire , nous irons nous promener ensemble autour de la ville. Quand vous serez vieux .