II
Aucun détail de celte désolation n'échappa à Prosper, après une si longue absence de cette maison qu'il avait vue si splendide et si magnifique. Le frisson l'avait pris en franchissant le seuil abandonné, mais que devint-il quand il se vit en présence de son oncle , de cet homme qui avait été à la fois son secours et sa perte, et dont les funestes conseils n'avaient pas peu contribué à le jeter dans la triste voie qu'il avait suivie? Etait-ce bien là son oncle ? Était-ce bien là ce brillant baron Honoré , qu'il avait vu naguère si rempli de joie , d'esprit, de saillies et d'audace ? Était-ce bien le même homme qui ne doutait de rien et qui ne croyait ni à la gloire ni à la vertu? Tout était mort chez lui , comme autour de lui. Cet œil qui jetait des éclairs et qui voyait toutes choses était éteint; ce sourire, rempli de sarcasme et de moquerie, s'était arrêté comme glacé sur sa figure ; toute cette figure riante et sereine était triste et morne et pâle , de cette pâleur sans espoir et sans remède; ces belles mains s'étaient ridées, cette grande personne s'était amoindrie , ces cheveux épais étaient tombés et les cheveux , qui restaient n'étaient pas
même devenus blancs ; ils n'avaient pas eu le temps de blaneiiir, tant la vieillesse avait pris cet homme à rimproviste! A cette vue Prosper recula d'un pas ; il ne s'était pas préparé à avoir tant de pitié pour cet homme dont le souvenir lui faisait peur. Mais quand il le vit ainsi couché et tenu par le mal , ainsi liarassé dans son fauteuil , ainsi saisi par la mort, sa colère fît place à un sentiment moins dur ; il n'eut pas pitié de cet homme , mais cet homme lui fit pitié 1
— Mon neveu, dit le baron Honoré, je n'espérais pas vous voir avant de mourir, et à vrai dire, je serais mort sans vous prévenir, si je n'avais pas appris de vos nouvelles ce matin même. Savezvous, mon neveu , que c'est un bien bon tour que vous avez trouvé là? Et qu'en effet vous avez fait du monde une {grande duj)e? Faire passer une femme perdue, pour une honnête femme 1 Les laisser venir tous autour de cette femme comme des cliiens à la curée, puis quand chacun s'est bien pris à cette glu, dire au monde tout haiii : iu es ma dupe! Oui, c'est un bon tour, et pour tout au monde, je voudrais l'avoir fait dans mou bon temps. El
moi, je te croyais tout simplement un homme habile comme tout le monde ! mais par le Ciel ! j'aurais dû penser que ma parole ne serait pas tombée en mauvaise terre et qu'elle porterait son fruit, tôt ou tard ! Recevez donc tout mon compliment pour cette belle action , mon neveu ; seulement je suis bien inquiet de savoir ce que le monde va faire avec vous, et ce qu'il va dire de vous h présent , et peut-être ne vivrai-je pas assez longtemps pour le savoir.
A cet éloge cruel et bien mérité , Prosper baissa la tête ; il comprit que son oncle n^était plus assez vivant pour disputer avec lui ; et que quoi qu'il pût dire à présent, il ne pourrait pas se défaire de son estime; Festime de son oncle! Il lui restait donc à supporter cet ignoble éloge comme la première punition de son forfait et qui devait l'habituer à toutes les autres.
— Monsieur, dit-il au baron , si j'avais su plus tôt que vous aviez besoin de moi , je serais accouru sur-le-champ; car, enfin, sauf Thonnête éducation que je vous dois et les tristes exemples que vous m'avez donnés , je suis votre débiteur, et cette
partie de ma dette est sacrée, monsieur. Permettezmoi donc de vous dire que je suis désolé que vous m'ayez fait appeler si tard.
— Eh! mou neveu, reprit le baron, c'est que je croyais que tu étais devenu tout simplement un honnête homme ; je te croyais marié et légitimement, avec une belle et honnête femme, et je me disais : Ne les troublons pas dans leur bonheur et dans leur vertu ! Mais à présent que tu as fait les preuves d'intrigant habile et acharné à sa proie, tu redeviens tout-à-fait mon neveu, mon élève, mon fils bien-aimé et je nhésite pas à remettre mes derniers moments entre tes mains ; car voistu , mon neveu , à nous autres intrigants , notre vie est heureuse et gaie , tant que nous sommes jeunes, puissants et forts ; mais en revanche notre mort est dure et triste ; c'est un secret que j'ai voulu te dire tout bas à loreille et que je te laisserai en mourant, comme le plus utile héritage que je puisse laisser à un homme tel que toi. Il est vrai que la vie est pour nous autres intrigants, un chemin de fleurs, chacun nous tend la main etnous sable la route; les uns nous aiment ; les autres ont peur dû
nous ; ceux qui nous haïssent sont obligés de nous sourire, pour faire comme tout le monde. Nous autres les intrigants nous laissons de côté, pour marcher plusvite, toutbagage inutile. Pas d'amour, à quoi sert Tamour? Pas de mariage. Excepté des amours utiles, commeles tiens ; excepté un mariage facile à rompre, comme le tien ; pas de famille, pas denfants, excepté peut-être un beau neveu qu'on rencontre en passant et qu'on samuse à façonner de ses mains; pas damis^ surtout pas de père, pas de mère, pas de frères, pas de sœurs; des intrigants comme toi et moi , mon neveu , ne doivent avoir de dévouement pour personne ; ils ne sont dévoués qu'à eux-mêmes , à eux seuls ; que voulez-vous qu'ils s'embarrassent d'un inutile fardeau d'amitié ou d'amour? Tout cela est donc bien beau tant qu'on est jeune. On se félicite d'avoir brisé de bonne heure tous les liens qui retiennent le vulgaire dans ce cercle trivial de probité et d'honneur. A chaque instant de la vie , de tristes exemples de douleurs vous maintiennent dans votre égoïsme! On voit un fils qui pleure son père ou qui trouve que son père vit trop long-temps; et Ion se dit à soi-
même avec joie : Je n ai jamais eu de père ! On entend autour de soi mille histoires de femmes qui trompent leurs maris , de parens qui se déshonorent les uns les autres, d'enfants rétifs qui ruinent leurs familles , et Ton se dit à soi-même en bénissant le Ciel : Je n'ai jamais eu et je n'aurai jamais ni femmes, ni parents, ni enfants. Voilà qui va bien! On compte les trahisons, les adultères, les ruines, les désjionneurs , et Ton se dit : Je suis tout seul ! Mais aussi, écoutez-moi bien, mon neveu, nous autres las intrigants, qui comptons une à une toutes les misères de la famille, en revanche nous ne comptons pas les dévouements qui sauvent les familles , les amours qui brillent comme des étoiles dans la vie , les amitiés qui vous enveloppent comme un chaste manteau , la piété filiale qui est le rempart de tous les hommes , le retranchement contre la mort , voilà ce que nous ne voyons pas nous autres , du moins tant que nous sommes jeunes ! Mais vienne la vieillesse , et pour nous les intrigants elle vient vite ; regarde-moi , mon neveu! Alors toutes ces pensées oubliées nous reviennent, et il nous semble que nous sortons
d'un songe funeste! C'est si triste d'être seul quand on est vieux et de n'aimer personne ! C'est si triste de n'être aimé de personne! En vain je croyais avoir fait de grandes provisions pour ma vieillesse , provisions de science et de poésie , de philosophie et de souvenirs , de bien-être et d'incréduHté; je le vois à présent , j'aurais mieux fait de mettre de côté un peu d'amitié , un peu d'amour. Toutes ces vanités de mon temps de puissance se sont évanouies comme une vaine fumée. Tous mes amours d'autrefois m'ont quitté sans retour. Ces poêles que j'aimais tant ne sont plus qu'un vain son qui bourdonne à mon oreille; ces grands historiens, où je voyais si petite la nature humaine, ne m'amusent plus de leurs mensonges ; ces chefsd'œuvre de l'art qui flattaient ma vue ne sont plus aujourd'hui que des lambeaux de vieille toile ou des morceaux de marbre ; cette fortune que j'avais ramassée s'en est allée comme elle m'était venue , sans que je puisse dire ni comment , ni pourquoi? Oh ! que ne donnerais-je pas à présent pour avoir à mes côtés, seulement une vieille femme qui m'aimerait, la [>lus vieille mégère, eùl-elle les yeux
— 37T — rouges , les mains ridées, un jupon sale et le caractère d'une femme qui n'a jamais été belle ni jolie, ni aimée! Oui, ce serait une joie pour moi d'entendre cette femme gronder tous les jours , pourvu que je puisse me dire : Elle m'aime ! Oh 1 que ne donnerais-je pas pour avoir à mes côtés , là, devant moi , là , sur mes genoux, un enfant à aimer? Je ne demande même pas un joli enfant, mon Dieu! une de ces têtes bouclées , un de ces sourires tout roses, une de ces joies printanières, qui vous regardent avec un œil bleu sous ses longs cils noirs ! Je ne vous demande qu'un enfant malade, idiot, perclus de tous ses membres, affreux; mais un enfant à moi et que je puisse aimer, et dont la souffrance soit ma souffrance, et dont l'insomnie soit mon insomnie. 0 mon Dieu, fais-moi le père de la dernière créature humaine; fais-moi le père d'une prostituée qui me frappe quand elle est ivre, et qui le reste du jour, fasse de moi le jouet de ses amants; oui, mon Dieu, fais cela, et je te bénirai ; car à cette prostituée , roj)probre du monde , j'aurai encore le droit dédire : Ma fille! O désert!
6 solitude ! o abandon 1 ô misère ! ô mon pauvre corps ! ô mon cœur !
Puis iî ajouta avec un sourire amer : — Et voilà la mort qui nous attend, nous autres ambitieux 1
Il dit encore ces mots à Prosper : — Et voilà pourquoi , mon neveu , malgré ton.habile conduite avec cette femme que tu as déshonorée l'autre jour, moi, à ta place, et avec l'expérience que j'ai à présent, je n'aurais pas été si cruel ; car il faut, à coup sûr, que cette femme ait pour toi quelque sentiment bien tendre, pour t'avoir faitainsi un honneur aux dépens de son propre honneur et une estime aux dépens de sa propre estime. Je ne crois pas avoir entendu jamais parler d'un pareil dévouement ; et dans quelques années , quand tu seras seul comme moi et ruiné comme moi et vieux comme moi , j'ai bien peur que sur ton fauteuil de douleur, tune te mettes à regretter cette femme et à te dire à toi-même, que tu donnerais ton reste de vie, pour tenir sa main dans la tienne, un instant avant de mourir. O mon neveu! mon école
d'ambition est une école funeste, elle sacrifie tout au présent sans jamais penser à Tavenir.Nous oublions trop, nous autres les ambitieux , qu'il y a deux choses dans la vie de l'homme , la jeunesse et la vieillesse ; la vie et la mort.
Disant ces mots, le baron Honoré fut saisi par une de ces horribles douleurs auxquelles il était en proie depuis deux ans et qui suspendait en lui le mouvement et la pensée. — Il est mort! s'écria Prosper, — Hélas! non , répondit le domestique ; en même temps il jetait le baron Honoré sur son lit.
Prosper rentra chez lui, bien plus calme qu'il n'en était sorti ; à présent son sort était fixé , irrévocablement fixé; il venait d'entrevoir la vérité sur le lit de mort de son oncle , il savait à présent quel avenir Tattendait. Il marchait d'un pas calme. Sa tristesse n'avait rien de solennel, rien de dramatique. Il prit le plus long chemin pour ro-
— 58i — tourner à sa maison , celte maison qu'il avait habitée à deux, et dont il n'avait plus à présent que la plus triste moitié. A peine , en entrant dans sa maison , eut-il un regard pour les fenêtres de Lœtitia. Tout était tranquille là-haut, si tranquille que Prosper se dit à lui-même : C'en est fait , elle ne pense plus à moi !
Plusieurs jours se passèrent ainsi et la maison fut toujours silencieuse. Pas un des amis de Prosper ne vint frapper à sa porte ; la porte de Lœtitia était assiégée , mais elle ne s'ouvrit pour personne. Une fois seulement , le dernier jour, M. le duc de Chabriant fut reçu. Prosper le vit entrer, heureux et triomphant chez Lœtitia. Il y resta longtemps et pendant tout ce temps Prosper, versant des larmes de rage , ne savait à quel parti sarrêter. Tantôt il voulait aller attendre, dans la cour, Thomme insolent qui profitait de sa défaite; tantôt il était sur le point de briser la faible cloison qui le séparait de l appartement de Lœtitia , car enfin cette porte seule les séparait. Dans ses moments de modération . il prenait son chapeau pour aller, lui aussi . rendre ses hommages à sa belle voisine. S'il
eût osé , il aurait été se jeter à ses pieds en lui disant : Pardonne-moi !
Ce fut là un cruel moment d'amère et atroce jalousie. Sentir qu'il aimait cette femme , à présent qu'elle était redevenue la maîtresse de ses volontés et de ses amours ; la savoir aimée par un autre, à {"instant même où il venait de comprendre combien ilTaimait! Et cet autre, était un vieillard î Et cet autre, était un homme puissant à la cour! Et cet autre, était un ami du roi! Et cet autre venait relever cette femme que lui Prosper, il avait brisée! Et cet autre venait rendre à cette femme le repos, que lui Prosper, il lui avait ôté ; et cet autre venait enrichir cette femme , que lui Prosper, il avait ruinée; il venait consoler cette femme que lui Prosper, il avait jetée dans Tabîme et dans le dés honneur! 0 douleur! ô misère! Et toutes ces choses se passaient chez lui , dans sa maison , devant lui témoin muet et impassible! Et à présent il en venait à envier le sort de cette femme, sa victime; car enfin c'était lui qui était la victime , c'était elle qui était la triomphante; c'était lui qui était lo déshonoré, ollo (jui dnil In resp(»c(éo; o'é-
tait lui que tout le monde abandonnait et c'était elle qui était Tobjet de tous les hommages! Et il s'écriait tout bas dans son cœur : — Lœtitia ! Lœlitia î
Il était ainsi plongé dans cette horrible angoisse , quand on vint lui dire que son oncle , qu'il allait voir tous les jours , le demandait pour la dernière fois. — Et venez en toute hâte, monsieur, disait le domestique , le pauvre homme n'a pas longtemps à vivre, à présent.
— Et que m'importe? s'écriait Prosper, il s'agit bien de la mort de cet homme? 11 s'agit de cette femme qui est là en tète à tête avec le duc de Chabriant et qui l'écoute lui parler , et qui sourit à ses paroles comme une Italienne qu'elle est. Dis à ton maître qu'il meure sans moi de son côté; pour moi, je meurs ici de jalousie et d'amour, disait-il tout bas.
A la fin cependant, le duc de Chabriant prit congé de Lœtitia. Prosper le vit sortir prêt à s'élancer sur lui , comme sur une bête fauve , et à le déchirer de ses mains. Mais cette fois le visage du duc était moins rayonnant de bonheur et d'espé-
rance, l'œil le plus prévenu, n'eût pu lire sur ce visage que le regret et le respect ; il y avait même tant d'abattement dans la démarche de ce noble personnage que Prosper le prit en pitié et lui pardonna. Alors délivré de cette vision funeste , il se rappela qu'on lui avait dit que son oncle se mourait et il résolut d'accomplir jusqu'à la fin le triste devoir qu'il s'était imposé. Il avait promis à cet homme de lui fermer les yeux et il voulait tenir sa parole. D'ailleurs cette mort l'affranchissait lui aussi, de son dernier serment. Il s'était promis de ne pas mourir avant son oncle et de lui épargner au moins ce remords. Il arriva donc en toute hâte à cette maison désolée et déserte, mais il n'était plus temps. Le baron Honoré avait appelé en vain sa dernière amitié, sa dernière espérance, 11 avait compris qu'il fallait mourir tout seul. Et avec cet horrible sang-froid qui avait été sa vie, il s'était fermé les yeux lui-même, sans plainte contre les hommes, mais aussi sans prière pour le ciel. Quand Prosper arriva , il trouva son oncle mort; mais tiède encore et ses deux yeux cachés sous sa main décharnée. Toul était dit.
— 5HG — A l'instant même Prosper s'occupa des funé railles du baron car il voulait en finir avec tous ces détails. Le baron , en homme rangé jusqu'à la fin, avait laissé juste de quoi se faire enterrer. Il avait attendu pour mourir qu'il fût à bout de toutes ses ressources. Son neveu fut étonné, en y regardant de plus près , de la misère qui entourait cet homme et de l'habile et adroite manière dont il l'avait dissimulée. Chose étrange! La garde-malade elle-même , cette hyène avide qui sait à une chemise près et à un battement de pouls, la fortune et la vie de son malade , ne s'était pas aperçue de cette misère. Le baron n'avait rien voulu devoir à personne , pas même à son neveu ; il laissait un écrit dans lequel il expliquait comment le juif Salomon lui avait acheté son lit, ses livres, ses tableaux , tout ce qu'il laissait après lui, de quoi suffire aux frais de sa maladie et de son enterrement, qui devait être sinon magnifique, disait le codicile, du moins décent et honorable. Prosper laissa aux domestiques du mort l'argent du juif Salomon et il se chargea des derniers frais de cette mort. Ce qui fit que Ton fit au moins, dans sa
maison , le semblant de pleurer le baron Honoré. Quand tout fut bien arrêté pour la cérémonie funèbre , Prosper voulut voir le mort une dernière fois ; il s'approche de ce cadavre sur lequel la douleur avait imprimé son ongle de fer. Il jeta un dernier regard sur ce front intelligent que le remords avait sillonné de rides ; il découvrit tout Tennui qui avait pesé sur cet homme, pour le moins autant que la douleur. — C'est donc là la mort de nous autres les intrigants , se dit Prosper avec un sourire amer ! Cette mort ne sera pas la mienne. Non par l'enfer! je veux donner à l'ambition un cadavre plus vivant, un front moins ridé, un intrigant plus jeune , afin qu'au moins quelques-uns en ce monde , voyant passer ma bière et apprenant que trente ans à peine sont enfermés dans ces quatre planclies , me prennent en pitié et suivent mon convoi jusques nu bout de In rue, avec un regard d'intérêt.
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XXÏII.
La inalinée est Délie; on dirait un jour de lète. (1 est plus qu^uii jour de fêle pour Paris ; c'est un M^'ii table jour de j)rintemps. Ou dirait, quand le soleil est si éclatant, quand le ciel est si beau, «juand Tair est si pur, que Paris tout entier n'est |)lus qu'un modeste village au bord d'un beau IK'Uve abrité par de {yi-ands arbres et (ju il \ a
dans ce paisible et vaste hameau, de la vie, de Tamour , de Fespoir et du bonheur pour tout le monde. A ces heures si belles, mais trop courtes, on dirait qu'il n'y a plus dans Paris ni fjrands seigneurs , ni populace ; ni luxe , ni misère ; ni pauvres , ni riches; ni les Tuileries, ni la Salpétrière ; ni THôtel-Dieu, ni lOpéra; ni le Palais-Royal, ni la rue 3Iouffetard ; ni la Morgue, ni les Assises ; toutes les ambitions s'oublient alors, grandes et petites; tous les visages s'épanouissent à ce doux rayon de soleil qui tombe dans ce grand abîme; toutes les âmes veulent avoir leur part de ce printemps d'une heure; tous les fronts s'illuminent de cette transparente couleur rose qui vient du Ciel. Le prisonnier lui-même retrouve son sourire et le fossoyeur , appuyé sur sa bêche , contemplant des sublimes hauteurs du Père-Lachaise, ce vaste Paris enseveli dans cet éclatant nuage d'or : — Nous n'aurons pas grand ouvrage demain, se dit-il.
Heureux celui qui peut dater son jour de bonheur par un de ces beaux jours! Cependant l'église de Saint-Rooh se pare de fleurs. Le vaste portail est encombré de curieux et de pauvres. Voilà un
riche mariaoe (jui se prépare, déjà l'Eglise se remplit d'une foule brillante. On n'attend plus que le mari et sa jeune épouse. Voyez-vous venir de loin ce long cortège de voitures? Les chevaux frémissent d'impatience et relèvent joyeusement la tête, sous leurs guides de soie. Aux panneaux des voitures brillent les pompeuses armoiries ; dans ces voitures tout est plumes et velours. Les vieux parents viennent d'abord , les jeunes gens viennent ensuite , Voyez-la descendre! voyez-la descendre! C'est elle, comme elle est belle! elle est toute blanche, elle est plus blanche que ses blanches dentelles, plus blanche que la fleur qui pare son côté! Le vent effleure à peine son voile et alors on s'aperçoit qu'elle est émue et que sa joue est rose et que ses cheveux sont noirs. Qu'elle est belle! La vieille mendiante du porche oublie à la voir de réciter sa prière monotone ; j'ai vu le moment où le vieillard, qui lui offrait de l'eau bénite, laissait tomber l'eau bénite sur sa robe. Qu'elle est belle! Sa modestie n'a rien d'affecté; son regard, naturellement baisse, sait pourtant voir et saluer dans la foule tous ceux qu'elle doit voir. Qu'elle est belle ! On se
-- Ô92 — presse sur soîi passaj;e pour la voir; on oublie Tautel pour la voir; à peine elle a touché le parvis du temple que Torgue éclate en frémissements. Soudain les cloches s'ébranlent dans les airs en joyeuses volées , les chants commencent ; qu'elle est belle et d'où vient-elle! et qui est-elle? Et qui donc a osé demander la main de cette noble fille? Ainsi elle avait à sa suite tous les cœurs, tous les hommages, tous les respects, tous les vœux.
Son mari venait après elle, un beau et simple jeune homme qui marchait tète levée et qui avouait son bonheurà la face de Dieu et des hommes. A vrai dire, il était aussi beau qu'elle était belle; il était aussi modeste qu'elle était modeste; ajoutez que dans toute cette noble foule il était le seul de sa race; au milieu de toute cette noble famille il était le seul de sa famille; mais quoi ? N'avait-il pas mieux pour lui que la plus illustre famille? N'availil pas mieux que la plus noble origine? N avait-il pas cette femme? et cette jeune femme ne valaitelle pas tous les amis, tous les blasons, tous les parents, tousjes ancêtres? C'était donc à bon droit
qu il était aussi fier et aussi fort que s il se iùt appelé Montmorency !
Cependant sur le derrière de Téglise, bien loin de la grande entrée mondaine et éclairée , dans une modeste petite chapelle cachée entre deux piliers, par une petite porte étroite, abandonnée même par ses mendiants ordinaires^ on avait apporté un cercueil recouvert d'un morceau de drap noir. Et ce cercueil était arrivé dans cette chapelle , apporté sur un char funèbre et suivi d'une douzaine de voitures de deuil , mais les voilures étaient vides et pour tout cortège, un seul homme s'était pi*ésenté. Par un de ces hasards qui ne sont pas des hasards dans ces églises si occupées , la double cérémonie avait lieu à la môme heure ; le mariage se faisait au grand autel ; la messe du mort se disait à la modeste chapelle. Cette fois, c'était la fête qui suivait le deuil; le deuil lui-même avait un air de fête et ce n'était pas tout-à-fait une messe des morts, celte messe accomplie aux sons de cette douce musique. Hélas! demain peut être l'église aura chan^;é de face. Le somptueux enterrement aura remplacé le somptueux mariage au grand
— 59-4 — autel, le mort saisira le vif et peut-être aussi à la même heure, dans cette mômechapelle, deux jeunes amants seront unis au son lugubre du : Dies irœ, et du : De profundis!
Prosper avait accompagné le corps de son oncle jusque dans la chapelle, personne autre que lui n'était venu jusqu'à l'église ; ni un ami, ni un serviteur; personne. Prosper assis dans un coin de la chapelle attendait patiemment que le prêtre en robe noire eût fini sa messe, et que les porteurs vinssent reprendrele cercueil pour Taccompagner encore jusqu'au cimetière. Il aurait voulu trouver quelque prière dans son cœur pour cet homme qui n'était plus, ce fut en vain : comment offrir au Ciel une prière inutile? Ce qu'il avait de mieux à faire auprès des restes d'un homme qui n'avait eu dans sa vie aucune des croyances qui font la gloire , la force et le salut des hommes, c'était de penser au néant et de se répéter que tout finissait avec nous. Ainsi pensa Prosper ; le néant, ce fut l'oraison funèbre qu'il fit à son oncle. Hélas ! La pensée du néant n'est pas féconde en réflexions et en extases. C'est un mot qui passe vite, c'est une idée qui
dure peu, cesl un coup de tonnerre sur Tintellijjence humaine. Il n'en est pas de l'idée du néant comme de la prière , par exemple, cette chose sainte et durable , qui peut durer autant que la vie d'un homme. La prière , cette espérance sans cesse renaissante qui fait paraître si courtes les heures passées au pied des autels! Aussi Prosper, une fois qu^il eut répété devant ce cadavre : // nij a rien d'immortel! trouva-t-il que cette messe était bien longue pour un pareil mort!
Au même instant il entendit à l'extrémité de Téglise les hymnes joyeuses qui se chantaient au son de l'orgue , il comprit alors que cette force qui lui manquait en présence de ce cercueil , il la retrouverait peut être là-bas ;, au milieu de ces chants de fête. Il laissa donc , entre les cierges funèbres, le corps de son oncle, au milieu de la chapelle et se glissant le long de ces murs humides, il arriva jusqu'à la grille du maître-autel. Toute l'assemblée était à genoux ; Prosper se mit à genoux , et alors sur les marches de l'autel , recouvertes de velours, il aperçut cette jeune femme (|ui priait à côté de ce jeune iiomino et (ju un
vieux prêtre allait bénir. Deux enfants tenaient un (lais suspendu sur ces deux jeunes têtes ; Prosper les voyait à peine, mais il y avait dans 1 attitude des nouveaux mariés tant de bonheur et de recueillement, que toute rassemblée était émue. Le vieux prêtre prononça quelques paroles d'une voix grave et sereine ; il parla du bonheur dun saint mariage et de la jeune famille que le Ciel promettait aux deux époux. Sa parole fut écoutée parce qu'elle était simple et convenable. Ce qui se passait dans lame de Prosper à ce momentsolennel, ne saurait se décrii'e. Voilà donc le sacrement dont il s'était fait un jeu! Voilà donc 1 union chrétienne dont il s'était servi pour parvenir ! Mais quand les deux amants prononcèrent d'une voix modeste et assu rée la dernière parole qui devait les unir, Prosper sentit SLS genoux fléchir : il reconnut ces deux jeunes voix qui à cette heure n'avaient d'écho que dans le Ciel ; en effet c'était la voix de Louise , c'était la voix de Christophe !
La douce cérémonie s'acheva aux sons joyeux de l'orgue. Christophe emmena sa jeune femme , précédé et suivi de cette belle foule qui leur faisait
coi'tége; Prosper relouniu dans la chapelle dései'le pour rejoindre son mort où il Tavait laissé.
Le mort était seul dans la chapelle. Le prèlic s'était hâté de dire sa messe, pour déposer plus vile son étole noire. Quand les voitures du mariaoe furent parties , on fit avancer les voitures de deuil , ces voitures vides dans lesquelles Prosper tenait une si petite place et le cortège se dirigea vers le Pèrc- Lachaise par le plus court chemin.
La route est longue , surtout pour celui qui la parcourt sans regret ; ce n'est plus alors qu'une triste promenade que Ton fait malgré soi. Tous ces cadavres qui passent dans toutes sortes d'appareils vous hlesscntla vue, quand vos regards ne sont pas troublés par des larmes. Les yeux de Prospeiétaientsecs. 11 n'avait eu pour son oncle, ni un regret ni une prière. A quoi boïi prier le Ciel quand la conscience vous dit que votre prière est inutile? Arrivé dans ce vaste enclos de la mort où les pl;:ces sont si pressées , Prosper vit descendre le corps de son oncle dans la fosse qu'on lui avait préparée; il le vit disparaître peu à peu, sous cette terre anjoiicelée et il pensa (|uo jusqu à la consoinïnation des
siècles, celui que le fossoyeur venait deufouir à cette place, y pouvait demeurer sans avoir à espérer une prière ou un souvenir sur sa tombe ! — Allons , il faut que celui-là attende, pour s'éveiller, la trompette de la vallée de Josaphat!
Comme il allait quitter pour jamais cette terre fraîchement remuée, le jardinier de ces tombes amoncelées à l'ombre des cyprès, dit à Prosper : — Ne jetez-vous pas quelques fleurs sur la tombe du mort? Et en même temps, il offrait à Prosper des couronnes d'immortelles ! Prosper trouva que c'était là une invention commode pour la douleur et il jeta les fleurs du jardinier sur la tombe de son oncle, — Maintenant, monsieur, reprit cet homme, vous plairait-il de me charger de jeter tous les jours des fleurs sur cette tombe ? Mieux que cela , voulez-vous que je fasse de ces six pieds de terre un vrai parterre, dans lequel je planterai des œillets et des roses , ou les autres fleurs que le défunt aimait le mieux ? Et pour ce qui est de mon exactitude , regardez autour de vous : ces arbustes si bien taillés, ces gazons si touffus , ces emblèmes fleuris de la douleur ; c'est nioi qui ai planté ces arbres , c esl
— 591) — moi qui ai semé ces pazons, c'est moi qui ai placé là ces Heurs. Les parents inconsolables ont tant de confiance en moi, qu'après deux ou trois visites à ces tombes récentes , ils cessent de venir s'assurer par eux-mêmes de Tentretien de leurs jardins funèbres. Ainsi donc voulez-vous que nous fassions un traité , monsieur , pour cette tombe à laquelle vous vous intéressez ?
— Par le Ciel ! dit Prosper , je comprends à présent l'éternité de ces douleurs de marbre et de buis vert! Il ne sera pas dit que mon oncle n'aura pas , lui aussi , quelques arbustes et quelques fleurs sur son tombeau. J'imagine pourtant que cela va bien étonner son ame immortelle!
Et il fît un traité avec le jardinier du Père-Lachaise. Il lui en coûtait beaucoup moins pour orner de fleurs la tombe du baron Honoré de la Berlenache, que pour donner à Lœtitia son bouquet de l'Opéra !
Et moi , dit Pros|)ereii quittant ce vaste enclos si rempli qu'il le faut agrandir chaque jour, et moi aussi? bientôt, je vais avoir ma place par-là, quelque part, un trou ignoré. Et si je veux qu'on jette des fleurs sur ce trou , il faudra (|ue je me les achète à moi-même avant de mourir! Il faudra que je me fasse mon épilaphc , si je veux avoir une épitaphc. IL 2(i
Ridicule ambition ! Mais , non , pas de Heurs pour moi ! je veux faire planter sur mon cadavre quelque plante grimpante et horrible à voir ; un buisson d'épines mais un buisson sans feuilles et sans fleurs ; je veux qu'on le plante au milieu de mes six pieds de terre , et qu'au pied de ce buisson on écrive en grosses lettres: — ambitieux et suicide! Cela fera diversion au milieu de toutes ces douleurs chamarrées et misérables! Et, qui sait? ce sera peut-être une leçonpour le premier jeune homme qui voudra lire et comprendre. Par le Ciel ! j'ai là une idée. Dans ce nombre innombrable d'épitaphes, ce sera la seule épitaplie qui dira toute la vérité et qui ne dira que la vérité. Cela étonnera en effet : une tombe dans ces milliers de tombes qui dira tout haut : — ambitieux et suicide ! Dans ce nombre sans fin de fils excellents, il n'y aura que ma tombe qui dira : — mauvais fils ! fils ingrat IFarmi tous ces épouxet tous ces amants fidèles , je serai là pour dire du pied de moii buisson : — J'ai vendu la femme que j'aimais et je l'ai trahie comme jamais femme n'a été trahie ! Au milieu de tous ces héros que recouvre cette terre, il v aura un homme dont la tombe dira : C'est un
kïclie ! et cet homme , ce sera mol sur ma tombe! Par Dieu ! voilà qui est bien pensé ! Et tout en pensant ainsi , il rentrait dans Paris par le beau soleil qu'il faisait et par les longs bonlevarts si remplis de iètes et de f^aîté. Les hommes étaient jeunes, les femmes étaient belles, les enfants poussaient en courant leurs joyeux petits cris , comme fait Pliirondelle dans Pair ; Prosper pensait alors qu'il avait encore huit jours à vivre pour le moins, et il se rassurait un peu.
Quand il rentra dans sa maison , i! était deux heures. Quelle fut sa surprise en voyant dans sa cour une chaise de poste attelée? Le postillon était sur son cheval et il attendait ; la voiture était charjjée et toute prête à partir. C'était Lœtilia qui partait, Lœtitia! Lœtitia ! elle s'enfuit ! où va-t-clle? Prosper était éj)erdu , hors de lui ; il ne voyait pas, il ne comprenait pas. 11 n'avait jamais compris que Lœtitia put partir !
Lœtilia partir! — àprésent où jamais, sedit Prosj»er, c'est bien le cas de mourir. Ilûtons-nousdonc. jMais hélas! rien n'était prêt pour sa mort. Mourir iiiiisi , en lond' liAlc, coininc un fou, ccMiinic un
niais, c'est impossible; cependant Lœtltia va partir ! Mourir ainsi , sans avoir dit adieu à sa mère , sans avoir embrassé son ami Christophe, son bon ange, sans avoir essayé une dernière prière au Ciel, c'est impossible ! Mais Lœtitia va partir! 0 mon Dieu ! si au moins elle ne partait que demain , oui demain , quand tu voudras partir, Lœtitia I — Et cependant le malheureux se hâtait de toutes ses forces; d'abord il tira son poignard du fourreau, mais ce poignard était encore tout couvert du sang d'un homme ! Il eut donc recours à ses pistolets; mais il fallait charger ses armes , et cela prenait du temps , etcependantLœtitiapouvaitpartir à chaque instant; car à chaque instanton apportait danssa voiture quelques-uns deces soyeux vêtements à l'usage de toutes les belles personnes ; son manteau pour la nuit, son voile pour la chaleur, son manchon pour le froid. Frosper était autant occupé à regarder dans la cour que dans sa chambre ; cette voiture qui allait partir, faisait battre son cœur, autant pour le moins que l'éternité qui allait commencer. Il coupait en deux sa dernière prière ; il allait de Dieu à Lœtitia, sans s'arrêter. Quelle misère! quel supplice! Cependant
Lœlilia ne partait pas encore, elle n'avait pas encore paru dans la cour. Mais elle pouvait partir, il fallait se hâter. — Et son testament qui n'était pas fait encore; il écrivit donc, les yeux sur la fenêtre. — Lœtitia, ma légataire universelle! 11 mil la date et sa signature, tout au bas de sou testament , avec toutes les précautions du Code civil. — H voulut écrire à sa mère, mais Lœtitia pouvait partir. — 11 écrivit : adieu, ma mère ! et encore il lui fallut dix minutes pour écrire cette lettre : car , à chaque instant, il lui semblait qu'on ouvrait la porte-cochère.
— Partir ainsi, Lœtitia partir! 11 faut écrire aussi une lettre à Lœtitia; et il lui écrivit la lettresuivante :
— Lœtitia, je t'aime, je te perds et je meurs ! — Et si j'envoyais cette lettre à Lœtitia qui est là? Et si je l'appelais pour l'embrasser avant de mourir? Mais non! Elle me dirait : tu m'as déshonorée! lu m'as perdue! tu m'as avilie! Non , non , je ne veux pas de toi , je veux partir! — 0 Lœtitia ! Lœtitia!
Un nouveau bruit dans la cour l'arracha à ces horribles réflexions ; la chaise de poste avait marché sous le perron et Lœtitia allait partir enlin ! Alors tout son saiiji-froid revint à Prosjter. — (Ton
est lait! s'écria-t-il , adieu! je ne verrai pas Lœtitia avant de mourir! Il tira le rideau de sa fenêtre, puis il se mit à genoux et il se mit à prier.
Vains efforts ! vain espoir ! Au milieu de sa prière, sa dernière prière , il entendait toujours ce bruit de voiture et de chevaux ; or il ne voulait pas laisser partir Lœtitia , sans que Lœtitia pût se dire : — Il est mort!
II voulait jeter un dernier coup-d'œil dans la cour, mais il eut la force de vaincre cette dernière faiblesse; tout était donc fini pour lui : alors il prit un de ses pistolets et il prêta l'oreille , afin de se tuer au premier bruit qui viendrait de la cour.
Et comme, dans le fond de son cœur, il était sûr que Lœtitia accourrait à Texplosion et qu'elle voudrait le voir mort, il plaça l'arme fa ta le sur son cœur. 11 aimait mieux se frapper au cœur, que de se briser la tête et d'épouvanter cette femme qui allait venir lui fermer les yeux.
L'attente fut lonjjue et cruelle, mais au moment où fatigué d'attendre ce signal, qui n'arrivait pas, il allait en finir, la porte de Lœtitia s'ouvrit dou-
cernent et il sentit une main qui arracliait de sa main l'arme fatale, c'était Lœtitia !
Oui elle-même ! les yeux baignés de larmes et qui , n'en pouvant plus , venait faire ses adieux à Prosper .
— Lœtitia! — Prosper!
— Tu voulais donc mourir? — Tu voulais donc partir? — Et elle tendit ses bras à Prosper, et Prosper Tembrassa en pleurant : — Lœtitia ! Lœtitia!
Comme ils étaient ainsi muets, étonnés, ivres de joie, se regardant l'un l'autre comme s'ils se voyaient pour la première fois , l'autre porte s'ouvrit et ils virent entrer Christophe et sa femme. Ils étaient dans leurs habits de fête ; Louise avait encore sa robe blanche et son long voile et les fleurs qui paraient son beau sein. A peine mariés, ils s'étaient dérobés à toutes les félicitations de leur famille et ils accouraient au secours de Prosper.
L'un et l'autre ils devinèrent tout d'un coup la scène qui venait de se passer.
— Il a voulu se tuer! madame, disait Lœtitia à madame de Chabrianl!
— Elle voulait partir! disait Prosper à Clirisloplie.
Alors mademoiselle de Chabriant , cette belle Louise ;, tendant ses mains aux deux amants : — Monsieur Prosper , lui dit-elle , voulez-vous accepter pour votre femme la garantie d'une honnête fenmie? — Voici la main de Lœtitia Laferti ; elle peut être votre femme, sur Thonneur! car si elle eût voulu l'autre jour accorder sa main à mon oncle, elle s'appellerait aujourd'hui madame la duchesse de Chabriant.
A ces mots, Lœtitia voulut baiser les mains de Louise, Louise la pressa dans ses bras. Jamais réhabilitation ne fut plus complète et ne partit de si haut. Dans cet embrassement , mademoiselle de Chabriant , ou plutôt l'heureuse et honnête femme de Iheureux Christophe , venait de rendre Ihonneur à Lœtitia et sa propre estime à Prosper.