OD.J
taienl de cruels repentirs dans Tâme de ce jeune homme, et comme il se rappelait tout ce qu'il avait tenu en son pouvoir et tout ce qu'il avait perdu ! Et comme il revenait lentement sur son voyatje d'Italie , et comme il se rappelait qu'elle ^tait plus belle et plus blanche que la Vénus de Médicis ! Et qu'il avait été assis à ses côtés pendant toute cette longue route 1 Et que plus d'une fois elle avait posé sa tète sur son épaule ! Et qu'elle lui souriait le matin et le soir , de son plus doux sourire! Et qu'elle lui prenait la main, comme fait un joli enfant 1 Et qu'elle s'appuyait sur son bras dans sa marche 1 11 se rappelait aussi qu'ils avaient vécu ensemble trois ans sous le même toit ; et qu'ils avaient mans^é à la même table; et qu'il aurait pu, s'il eût voulu, boire dans le même verre; et qu'elle avait des yeux de llamme, un sein de marbre et des doigts qui brillaient dans ses cheveux noirs; et qu'elle était avec lui abandonnée, souriante, joyeuse, triste, rêveuse; et que le matin elle venait à lui dans mi élégant désordre, l'œil encore humide du sommeil do la nuit; cl qu'à ^nidi rllc rcNcnail à lui toiil cNriliéc en iVedoiinant
— 55G — sa chanson ; elque le soir elle se parait de tout son éclat de vingt ans; et quelle lui demandait conseil pour savoir quelle robe et quels rubans elle devait porter; et qu'il la promenait au bois dans sa calèche; et qu'il galopait à ses côtés sur son clieval pendant que la plume noire de son chapeau flottait au vent ; et qu il la menait à l'Opéra le soir ; et qu'elle pleurait devant lui , doucement et en silence, comme une fille sous l'aile de sa mère; et qu il la menait au bal , et qu'au bal c'était elle qui rinvitait à danser, car il était un habile valseui' et alors elle se penchait sur lui , s'abandonnant sans crainte et sans réserve avec lui à tout Tentraînement de la valse; et tout d'un coup, au milieu même de la fête , quand cette foule de jeunes jjens, ivres d'amour, sollicitait encore un sourire, encore un regard , encore une fleur tombée de ce bouquet de roses et de dahlias ! Elle quittait la foule et elle prenait le bras de Prosper , et il la ramenait haletante, mais non pas lassée , dans sa maison , et alors s il eût voulu il eut pu assister à sa toilette de la nuit et voir tomber une à une, tant de dentelles jalouses; et tout cela , tout cela avait été à lui !
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loul cela aurait poi'lé son nom , s'il eût voulu ! Il ;jui'ait pu, à toutes les heures du jour et de la nuit, se jeter à ses pieds , et les baiser avec adoration vl s'écrier en pleurant : — Je t'aime , Lœtitia ! je faime d'amour! je l'aime pour toi ! j'aime ta beauté, pour ta beauté! Tu es ma femme, tu es ma maîtresse, tu es mon Dieu; car à coup sur c'est toi qui as créé le soleil et la terre! Et il aurait pu être heureux avec elle ! Et il n"a voulu être (|ue puissant et riche! Et tout cela , tout cela , il l'a jeté aux autres, il Ta laissé prendre à la loule ; il en a été le gardien stupide, comme l'eunucpie du sérail. Oh ! se disait-il , qu'elle doit m« Jiaïr, cette femme! Et qu'elle doit me mépriser ! Va qu'elle doit me trouver un étie vil cette femme (|ui pouvait être à moi! Et je lui ai ])référé <pielijues arpents de terre et les sourires de queUpies hommes puissants! Oh ! (juaiid elle se reijarde et «ju'elle se voit si belle, (ptand elle se sourit à ellemême et qu'elle pense qu'elle pou\ait nie sourire Jiinsi ; (juand elle se dit : bonjour, Lo'tilia! et (ju'elle j)ense quelle pouvait me dire ainsi : bonjour! (Hiand elle pose ses deux mains sur son
<loux visage ; quand elle déploie ses beaux cheveux sur ses blanches épaules; quand elle marche sur le sable du jardin et qu'elle retourne doucement la tête pour chercher la trace de ses pieds ; quand elle sent son cœur qui bat , son œil qui s^anime , sou sein qui se soulève , les larmes qui lui viennent , perles tombées de sa paupière ; quand elle voit son ame et son corps à découvert , une ame aussi belle que son corps ; et qu'elle se dit : s'il avait voulu , il serait là à mes côtés^ là dans mon cœur! S'il eût voulu, ma vie serait sa vie, ma joie sa joie , mon espoir son espoir, ma beauté sa beauté , mon amour son amour ! S il eût voulu , à la lace des dieux et des hommes, il était à moi et j'étais à lui 1 Et quelle sera sa surprise si par hasard elle jette les yeux sur moi à présent et si elle me voit tel que je suis, en effet, humilié, vaincu, écrasé, oublié par le monde, oublié par elle , par elle qui a porté mon nom et qui peutêtre, si je lui demandais à présent Taumône de son amour, me demanderait avec son désespérant sourire italien : — Comment t appelles-iu , seigneur? El si je lui dis que je m aj)polio r!'<)S[)(M- ('.ha\i-
oliy! quelle terreur dans ses traits! quelle épouvante dans son cœur! 11 me semble l'entendre crier : au secours ! afin qu'on vienne la délivrer de l'homme qui Ta déchirée à plaisir. Chavigny! Chavigny! c'est un nom qu'il ne faudra jamais prononcer devant elle. C'est un nom de honte et d'opprobre. C'est un nom de mensonge et d'irréligion. C'est un nom de douleur et de désespoir. 0 malheur! malheur sur moi! Malheur sur toi Prosper! Malheur à ton ambition qui a tout brisé en toi, même l'espéraneeî A présent que vas-tu faire? De Tambition? Mais la porte t'eji est fermée. De l'amour? L'amour t'est défendu aussi ! L'amour est mort pour toi ; lu as tué Tamour , Prosper. L'amour, ce grand orgueil des hommes qui sont jeunes; l'amour qui est la fortune de nos \ingt-cinq ans; Tamour, cette grande supériorité humaine; plus d'amour pour toi, plus de rêveries, plus de tendres regards, plus rien. Tu ne verras plus les jeunes filles te sourire, tu ne verras plus les femmes te saluer avec grâce, tu Il auras plus rien de comnum avec ces élégantes \erhis (I(> Paris si rcmj)!!»'.^ di'spril; (<> \oiià la
— 5(iO — proie des femmes perdues et du vice du deuxième ordre. Prosper lu as tuélamour! Lœtitia elle-inème, Lœtitia ton œuvre, ta création, ton ouvrage, elle le déleste , elle te méprise, elle ne voit pas tes larmes, elle n'entend pas ta prière. — Puis se tournant A ers cette porte fermée, le malheureux s'écriait : — Lœtitia! chère Lœtitia! pardon, pardon, je t'ai outragée! je t ai sacrifiée à ce monde qui ne vaut pas un de tes regards. Pardon, ma Lœtitia, pardon, ma femme; pitié! pitié! Mais sa plainte élait vaine, personne ne Tentendait ; et la porte de Lœtitia restait fermée impitoyablement à son amour et à son désespoir.
A chaque instant il demandait ses lettres et on lui répondait qu il n y avait pas de lettres pour lui. Il demandait ses cartes de visites , on lui répondait que personne n'était venu le voir. A la fin cependant un domestique lui remit le Moniteur et une lettre.
11 ouN rit d'abord \<d Moniteur. Son ambition mal éteinte lui revint un iiîslanl et il se rappela cette parole de M. le duc de Cliabri;>nt ; — J/. de Chuvifliiij , lisez demain le Moniteur! A la partie officielle
— 5(31 — ii y avait : — Le roi a iiomnié M. le baron Cliri;-;lophe eoiiseiller-trétal.
Ce lut là le dernier nionient dambilion de Prosper Cliaviouy. En voyant à la place de son nom le nom de son ami Ciiristoplie : — ■ C'est juste, se dit-il à lui-même; celui-là est arrivé par la belle route et moi j'ai pris le chemin cpii conduit au précipice. Puis il continua de lire le journal et il vit (jue toutes clioses allaient leur Irain ordinaire, et que rien n'était chanfjé dans le gouvernement, bien qu'il n'en lit plus partie et (|u"il n'y avait en tout ceci qu'un ambitieux de moins. Ce lut la dernière lois de sa vie qu'il lut le Moniteur. La letti'e qu'il avait reçue était là devant ses yeu^ ; mais cette lettre d'où vejiait-elle? Et qui pouvait encore lui écrire, à lui, le rebut de la société? A nioins <|ue ce ne soit une letlie anonyme! mais non, il n'était déjà plus ni assez puissant, ni assez en\ic, pour être le but de cette lâcheté des plus lâches. Etait-ce une prière? 11 savait trop bien (pie la |)rière est plus habile et «[u elle lie s adresse pas à la disgrâce, l'^tail-cc une lettre (raniilie fxi (ranionr ? Ce n éliiit pas ! ecri-
lure de Christophe , ce n'était pas non plus une (le ces mystérieuses enveloppes dont le mystère s'échappe sous le léger parfum de la personne aimée. Mais cette lettre était pour Prosper comme le dernier écho du monde, comme la dernière pierre de Tédifice qui venait de s'écrouler devant lui, comme le dernier débris de sa fortune, et voilà pourquoi il hésitait à l'ouvrir.
0 surprise! c'était une lettre de son oncle, le baron Honoré, qu'il n'avait pas revu depuis son départ pour l'Italie. — Si vous voulez voir votre oncle, disait la lettre, avant sa mort, hâtez-vous ! — Mon oncle , mon onclel se dit Prosper tout bas et comme s'il eût peur d'être entendu. Ah! pour le coup je vois bien que je suis au bout de ma forlune. H faut en effet que je sois bien complètement déshonoré pour que, même à son lit de mort, mon oncle ait osé demander à me voir. C'en est fait, me voilà entièrement perdu, puisque je suis retombé dans les mains de cet homme. Allons, Prosper, allons, encore cette fois , prends couraj^fe! Dans la position désespérée où tu le trouves , ce n'est pas trop de coura{^e d'avoir tous les courages. Eh bien
j'irai , j'irai le voir cet homme qui m'a perdu. J'irai lui montrer ce qu'il a fait de moi et comme ses leçons m'ont profité. Et puis, je ne suis pas fâché de savoir, par l'exemple de cette mort, comment je dois mourir un jour, et quels poignants remords doivent s'asseoir à mon chevet!
11 s habilla et sans dire où il allait il sortit de sa maison.
En effet, le baron Honoré de la Bertenaclie touchait à sa fin. Comme tous les hommes d'intrigue, rintrijTue était sa vie, et du jour où de plus jeunes intrijjants que lui eurent pris sa place, ce malheureux homme, sorti de son élément, ne sut plus que languir. L'édifice de sa fortune si facilement élevé s'écroula aussi vite, pendant que Teslime du
monde, qu'il avait si péniblement acquise, s'en allait en toute hâte, comme n'étant venue que forcée et contrainte. Le pouvoir occulte qu'il avait exercé dans ses jours de puissance n'ayant laissé autour de lui ni traces ni souvenirs, il avait vieilli tout d'un coup comme un homme inutile à luimôme et aux autres et ceux qui ne le regardaient pas comme un infâme , le méprisaient tout au moins comme un oisif. Ce qui se passait dans sa conscience , Dieu le sait , bien que ce fut une conscience faussée par le sophisme et par le paradoxe. Mais une peine plus apparente frappait cet homme, qui toute sa vie n'avait été que mollesse et vanité; cette peine c'était la misère ! Sa maison , naguère si brillante et si remplie , était déserte et silencieuse. Ses amis si nombreux, l'avaient tous abandonné, oui tous! Tant de portes qui lui étaient ouvertes à deux battants s'étaient refermées pour jamais devant lui , une fois qu'on eut compris qu'il n'était plus à craindre. Si bien que cet esprit si actif et maintenant si délaissé avait été obligé de se dévorer lui-même. Le passé pesait sur lui de tout >on poids et c'était chose bien misérable de voir
cet homme qui toute sa vie avait su viii^jt-qualie heures avant tout le monde les secrets les pins cachés de la foule, réduit maintenant à vivre du bavardage de sa servante et de son portier. Lui aussi , il était une victime du monde , de ce monde auquel il avait tout sacrifié, même Finnocence et la vertu. Il avait vécu entouré, fêté, redouté, écouté, il avait vécu aussi vitequ^on peut vivre au milieu des affaires et des plaisirs et maintenant il mourait seul, il mourait lentement sur i\n lil mal fait et sans pouvoir donner à personne ni inquiétude ni espérance. 11 ne pouvait plus être ni bon ni méchant, ni amié , ni haï; bien plus il ne pouvait plus être un homme d'esprit pour personne! Cette parole intarissable qu'il avait reçue du ciel et cette verve impitoyable et cette ironie digne de Voltaire, tous ces trésors de Tespritqui avaient fait son autorité dans les salons, retombaient maintenant de tout leur poids sur sa solitude et sur son abandon. La vieillesse était venue tout dun couj> pour lui qui avait été toute sa vie un jeune homme et avec la vieillesse était venue la maladie, celle dernière maladie sans s<nila;;(Mnent el sans es|)oir
que chaque minute aggrave et qui vous enlève le peu qui vous reste, la vue, Fouie, Todorat, le toucher, la pensée, tout, excepté le remords. Et avec la maladie était venue la ruine , dernier sujet d'abandon. Car si le pouvoir a ses déserteurs, la fortune aussi a ses déserteurs et ceux-là sont les plus vils de tous. En général, les fortunes que fait le hasard sont bâties sur le sable, un souffle les fait crouler. La fortune du baron s'en était donc allée comme elle était venue, au jour le jour D'abord il avait dit adieu à son luxe extérieur, à ses chevaux, à sa voiture, à sa livrée, à tout ce qu'on jette d'éclat et de boue aux passants qui vous le rendent en imprécations et en estime. Plus tard il s'était défait de son luxe intérieur. Il avait fondu sa vaisselle, il avait changé contre de l'acajou ses vieux meubles , son orgueil ; si bien que dans ces meubles neufs et mesquins, on l'eût pris pour un parvenu de la veille. Hélas! c'était un homme ruiné d'hier. Peu à peu il avait tout perdu, sans rien vendre. Son tapis s était usé, sa pendule s'était arrêtée d'elle-même, son chien était mort, ses oiseaux avaient cessé de chanter, le feu avait
pris à sa robe de chambre, la goutte avait goiillé ses pieds et rétréci ses pantoufles ; ses doigts ne pouvaient plus supporter Tor et les camées et les bagues ; son vin de Bordeaux si précieux avait tourné dans sa cave; ses grandes glaces avaient jauni ; les portes de sa maison si bien fermées laissaient passer Tair et le froid ; sa montre qui allait si bien retardait d'une heure chaque jour, et les jours lui paraissaient éternels ; son linge avait perdu son éclat, ses habits avaient perdu leur forme, son chapeau était vieux et pelé;sa canne de jonc, dont il était si fier, n'avait plus de fer au bout, et plus de cordon à son sommet; la vétusté s'était emparée de toute cette opulence qu'on eût dit éternelle. Le froid avait pénétré dans cette maison si chaude en hiver et si fraîche en été; riierhe avait poussé dans cette cour si bien tenue, la mousse tapissait ces murailles si blanches ; ces cheminées si flamboyantes jetaient à présent plus de fumée que de flammes. 11 n'y avait pas jusqu'aux tableaux du salon qu'on n'eût dit tout d'un coup attaqués du spleen invisible qui s'était abattu , comme un nuage d'hiver, sur cette triste maison.