‹ Le chemin de traverse (volume 3)Chapitre 10 sur 37 · LETTRE V · texte numérisé non relu

LETTRE V

Je te disait dans ma précédente lettre que ma future protectrice n'était pas à Paris quand j*y arrivai. On Tattendait de jour en Jour : sa maison était toute prête à la recevoir. Et quelle maison , grand Dieu ! cela s*appelle un hôtel. Tous les grands seigneurs de Paris ont un hôtel à eux tout seuls ; ils logent là-dedans avec leurs domestiques et leurs chevaux , presque aussi à leur aise que mon père dans sa ferme. G*est Justement là ce qui fait que ma petite chambre est si petite à Paris. Admire le hasard ! rétais sorti le matin de bonne heure pour foire ma visite. Je m*étais habillé de mon mieux avec mon bel habit des dimanches , quand ma mère me donnait le bras pour aller à la messe. Je marchais sur la pointe du pied pour arriver tout éclatant dans cette maisour J*arrive. Je parle

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au domestique qui est à la porte. : « Madame la comtesse de Macla, s^il vous plaît? — Elle n*y est pas ! — Quand rentrera-t-e11ey monsieur, s^il tous plaît? — Elle ne rentrera pas! » Alors je remis dédaigneusement mon chapeau sur ma tête , et je fis tous mes efforts pour avoir Pair aussi insolent que ce laquais.

Cependant les valets du dedans accouraient à la porte; les oisifo du dehors entouraient la porte ; moi , je cherchais un exorde à ma colère dans le genre du : quo usguè tandem ? Je ne trouvais pas mon exorde , ma colère attendait donc son exorde , les passants attendaient ma colère. Heureusement ma colère ne vint pas plus que mon : uêquè tandem ! ce qui dut contrarier vivement les passants.

J'ignore combien de temps cette hésitation ridicule eût duré si- un domestique de la maison , un cuisinier , ma foi ! en bonnet et en tablier blancs , ne m*eût reconnu à mon air naïf, et ne fût venu à moi en me tendant la main. — Eh , mon Dieu ! s*écria-t-il , c*est monsieur Prosper , lui-même ! Bonjour , monsieur Prosper , mon camarade Prosper , quand nous allions à Técole. Et comment se porte le bon frère Christophe ? comment se porte M. le curé et la vieille Marguerite ? Mais comme vous voilà grandi et beau garçon , monsieur Prosper ! Mais . entrer donc ! entrez , n'ayez pas peur , vous êtes chez moi. — Messieurs , disait-il à ses camarades , je vous pré* sente Prosper, mon pays; viens donc, Prosper , tu déjeuneras avec nous! Ce fut ainsi , qu'en un instant, mon digne pays me faisait passer, en présence de ses associés, par tous les degrés de l'échelle de l'intimité.

Ce digne garçon , si parleur, si bavard et si ofiicieux à

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présent , et de manières si distinguées ( tu ne le eroiras jamais), ce n'était rien moins que Gasiurd Touion , le grand Gaspard , Gaspard la bète , comme on disait chez nous, le quatrième et le dernier enfent de Prosper Touzon, le garde^basse à la Batte-auz-Iiapins; Ven souviens-tu?

Tu te rappelles comme il était sournois , mélancolique, butor ; à présent , c*est un boute*en^train , il a de Pesprit et il est Tif comme un poisson. Je lui ressemblerai peutêtre un jour.

Quel qu*ait été son accueil , son accueil m*a touché: au milieu de cette foule qui me regardait en dedans et en dehors , j*ayais grand besoin d*étre reconnu par quelqu'un ; mieux encore valait-il être reconnu par.Gaqtard Touzon que par un autre. Je me laissai donc embrasser par Gaspard tant qu'il voulut m'^nbrasser ; trop heureux de passer cette fèis devant le concierge sans lever mon chapeau I

Telle ftit ma première visite chez la grande dame qui doit me protéger un Jour , et fSiire de rien quelque chose, hélas !

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