LETTRE VII
Je ne suis pas fâché d^étre à Paris tout seul et libre ayant d*en(rer sous le joug qu*on appelle la protection . J*at(end8 donc patiemment le retour de madame la comtesse. Je viens et je vais. G^est une cohue dont on ne voit rien ; c^est une ville à laquelle on ne devine rien. Cependant , je ne m^ennuie pas. Je suis comme le voyageur qui ferait le tour de la muraille de la Chine ; c'est toujours la même pierre ; mais la masse impose et occupe. Paris , pour un pauvre jeune homme comme moi ,. est une muraille sans issue. Tout est fermé pour moi et pour les gens de ma fortune ; les théâtres sont fermés , les palais sont fermés , les boutiques sont fermées , tout est fermé , les jardins publics même sont fermés. — L*âûtre jour , je veux entrer dans le jardin des Tuileries , la sentinelle me
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barre le passage : — On nepasgepoê ! j*étais en Tesle. J*ai yu de loin les orangers du Jardin qui sonl en fleurs.
Vois-tu 9 c*est un désert pour moi, cette grande cité , cette immense ville ! tout y est sonore et yide. Cliacun passe comme Téclair sans se voir ; la débauche tend ses pièges au coin des rues pour celui qui passe. Pièges hideux pour tout le monde , dangereux pour chacun , excepté pour le pauvre. Celui qui n*est pas vêtu comme les autres ne vaut pas un beau chien , dans cette ville ; on récraserait sous les pieds des chevaux qu*on iia le ramasserait que comme on ramasse des immondices; on vous heurte , on vous pousse , et sans vous voir. Tous mourriez de foim au coin de la borne qu*on ne se douterait pas que vous mourez de faim ; J*étais bien moins seul , au milieu de nos bois , que je ne suis seul ici dans ce désert peuplé !
Dans nos forêts, il n*ya pas une place inhabitée ou inconnue ; on sait Tâge de tous les arbres, on peut saluer de son nom le moindre insecte ! Tout vous sourit, la nuit et le jour ; le jour , c^est Toiseau qui chante là-haut dans Tarbre , là-haut dans le ciel ; la nuit , c'est l*oiaeau qui chante , c'est le ver qui jette son àme et son phosphore en sillons lumineux ; c'est rétoile qui file et qui tombe comme une de nos villageoises qui se foule le pied dans un bal ! notre forêt déserte ! quelle ville habitée , quelle ville hospitalière , quelle bonne et douce ville , et populeuse et bruyante , et hospitalière , comparée à Paris ! La forêt vous donne pour rien son ombre séculaire , et son tapis de mousse , et son eau fraîche. Paris vous vend très-cher son ombce pelée, sa chaise de paille , son eau
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fétide ; la forêt étend sous vos pas ses modleux petits sentiers qui courent au pied de l*arbre comme les poussins autour de la poule; Paris vous enseigne de mauvaise grAce sa rue infecte et sombre que vous clwrcliei ! la forél c*estla ville, c*est rhospitalilé, c*est le monde, c*esl le bel art, c*est la vie ; la ville c*ost lemeurtre, c*est le désert , c*est le mensonge , c^est la mort. /
Te souviens-tu , Christophe , de la cabane verte que roule le berger çà et là, dans les pâturages lointains ; c*est une maison sur deux roues , qui se mène à bras oà Ton veut. Quand le berger a bien placé sa maison sous un bel arbre , sur une pente heureuse , il s*entoure d^un grand parc sinueux , aux formes variées. U fait en petit ce que les autres font en grand ; il a sa maison et sa clôture tout autour de sa maisoo. Que de fois, par Forage, nous soBunes-nous réfogiés dans cette petite maison toujours ouverte, sans même demander la permission du propriétaire absent !
Te souvient-il encore des huttes de torchis et de bois que le charbonnier se construit dans la forêt ? on les prendrait de loin pour les ruches de quelques abeilles malhabiles. Dans ces huttes vivent ensemble et le père et Tenfaut et la mère ; ils y couchent Phiver et Pété i ils sont entourés de feux couverts par la cendre, tout comme le berger est entouré de ses agneaux bêlants ! Ils vivent seuls , pauvres, errants et nus comme le berger. D*heure en heure , et quel que soit leur sommeil , ils sortent pour voir si leurs feux couvent toiyours sous la cendre. C*est une pénible vie que celle des charbonniers ! Certainement , ceux-là ont le droit d*être durs envers les honunes pour qui les hommes sont 4 durs ! certaine-
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ment ceux-là ont le droit de fermer la i)orte de leur ruche aux hommes qui leur ferment la porte de leurs maisons ; ces pauvres sauvages sont tout noirs , ils sont maigres , ils ont faim ! Que de fois, cependant, nous ontils dit avec un blanc sourire , et en se pressant autour de leur foyer : — Jeunes gens , prenez place et soupe» avec nouê !
Eh bien ! cette petite cabane , si petite qu^elIe soit, celte pauvre hutte si humble qu'elle soit, si étroite qu'elle soit, Paris est bien grand , bien grand ! tu chercherais en vain dans tout Paris vingt pouces de terre où reposer ta hutte ou ta cabane , ne fftt-ce qu'une heure !
Souvent , quand je m'arrête dans les places publiques, on me montre au doigt et l'on se dit tout bas : — Voilà unpajrsanl
Paysan ! c'est mieux que si on disait : — Foilà un Cafre !
Il faut que je te rassure sur mes ressources pécuniaires. Dieu merci , elles sont encore fort grandes. Mon père a vendu deux vaches avant mon départ, souvieRs-t*en ! Souviens-toi aussi que ma mère a filé tout cet hiver. Le curé et Marguerite voulaient acheter un cochon , ils ne l'ont pas acheté. — cœurs humains et touchants sacrifices I tout cela pour me donner le droit de vivre vingtquatre jours à Paris , sans y mourir de misère et de froid.
Gaspard m'a prévenu par une lettre que ma bienfaitrice arrivait après-demain.