‹ Le chemin de traverse (volume 3)Chapitre 14 sur 37 · LETTRE IX · texte numérisé non relu

LETTRE IX

GeUe lettre sera ttès-longue peUl*ètre , si Je puis dire tout ce qui se passe là ! Yoid trois jours que je suis plongé dans la stupeur la pim profonde. Ce que j*ai ?u et ce que j*ai entendu est en mdoie temps si étrange et si simple que je ne sais plus que penser. Où suis-je ? où sonunes-nous? Yraimeni, pourquoi doneleCielm*a-t-il laissé tomber ici, pauvre âme isolée , pour ne me donner ni appui, ni soutien , ni fortune , ni pouvoir , ni état, ni maison , pour faire de moi un paysan trop savant et trop faible pour être un paysan , pour me dmmer des habits qui me font rougir ? Pardonne-moi cet emportement, cher Christophe ; mais , hélas ! contre qui veux-tu que je m'emporte , si Je ne m'emporte pas contre toi , mon ami?

Je Vsi raconté que madai«e la comtesse, ma protectrice f reyenait des bains de Dieppe. On m*aTait averti de son retour. EUe arrivait le soir , le lendemain elle serait visible; J^vais hâte de la voir cette femme d*où dépendait ma destinée ! non pas que J^eusse envie de la connaître; mais J*aval» besoin qu'elle me connût. Ma protectrice allait être ma seule ressource ; mes ressources s*eB liaient <^aque jour ; je n'avais plus le lin filé par ma mère ; les deux vaches de mon père étaient parties; le ^ pourceau du bon curé me restait ; mais il était sî petit et si faible! Hélas! pensai-je en moi-même, il faudra tout une année à ma bonne mère pour filer autant de chanvre , mon père n^a plus de vache à vendre , et tes pauvres de M. le curé ne s'apercevront que trop Thiver prochain quil n-a pas tué son porc de tous les ans.

Il fallait donc en finir et tenter cette grande dame. Je pris mon courage à deux mains pour la seconde Ibis ; je me fis aussi élégant que je pus ; puis je cherchai mes lettres de recommandation ! je ne trouvais pas mes deux lettres. Je m'inquiète , je me tourmente , où sont-elles ? Je suis perdu si mes lettres sont perdues ! Toute ma vie est dans ces lettres. C'est là qu'on dit ce que je suis ; sage et fort , et rangé , et savant , et honnête ; c'est là qu'on me donne toutes les qualités de l'esprit et du cœur ; ces lettres , mon espérance , où sont- elles ? où est-il mon brevet pour l'avenir? Là est mon nom , ^rand Dieu ! jus* qu'à mon nom que j'ai perdu 1 Si je l'ai perdu le nom de mon père , il me faudra huit jours pour l'envoyer chercher par la poste. J'ai passé ainsi une heure horrible à force d'angoisses. Je me suis jeté tout conft)ndu sur mon lit défait ; je prenais mille résolutions diverses tour à

158 LM aama db tbathsb.

tour ! Tout faire plutôt que d^aUendre encore! plutôt que de fatiguer mon père de nouveau , plutôt que dMnquiéter mes amis de là-bas ! Je pensais déjà à me faire soldat , si on voulait me recevoir et me donner trente fk*aiics d^avance ; quand tout à coup je retrouvai mes leilrea de recommandation dans une des poches de mon habit*

Je sortis mal remis de cette secousse. Je traversai encore une fois la foule; toujours la même ftmle, oisive , en guenilles et à jeun , qui court et qui s'amuse^mème à jeun 9 de tout ce qu*eHe voit en courant , et je n*ens pas Tespril de me demander :

— Commeni vit-^Ue , celie-làf

J^arrivai à fhôtel de madame la comtesse. Une voitare m'avait éclaboussé en passant j je perdis l>eaacoup de temps à m*essuyer avec mon mouchoir. Oh! qu'il en coûte pour être présentable à celui qui est pauvre ! quel gré on devrait lui savoir de Téclat de ses souliers et de la propreté de ses habits ! Un peu restauré , j'entrai à l'hôtel par les cuisines en demandant mon ami et protecteur Gaspard Touzon.

Quand j^entrai , Gaspard était occupé à la cuisine ; le chef était revenu avec sa maîtresse. Gaspard avait repris son rôle de subalterne ; il était retourné à son poste d'esclave; c*étail bien le même bonnet, le même tablier , mais ce n'était plus le même visage radieux ; pauvre et humilié Gaspard !

Cependant , il me reconnut, mais en toute hâte , à la dérobée , en tournant la broche. Quant à sa protection , elle se bornait, ce jour-là, à ce simple signe de tête ; puis il me désigna la porte de l'antichambre, et il revint à son gibier qui tournait.

LE CBBinr DE TEAVEEBE. 159

Toilà où était tombé mon protecteur , le protégé du général baron de Talont , aide-de-camp , officier de la Légion-d'Honneur et cbevalier de Saint- Louis*

Et moi , j'étais bien plus tombé que lui encore , moi le protégé du curé de Saint-Nicolas , de Pierre Touxon et de frère Christophe Tignorantin !

Et je serrais dans ma poche mes lettres de recommandation ; car je n'espérais plus qu'en elles depuis que je ne pouvais plus compter sur mon ami Touzon.

J'entre dans l'antichambre > à moins d'entrer à ge^ nous , il est impossible d'entrer plus respectueusement quelque part , même à la chapelle ardente , le Vendredi- Saint.

Personne ne me regarda dans l'antichambre*

Il me semble que je demandai quelque chose , madame la comtesse , par exemple. — Personne ne me répondit. Cependant je tirai mes lettres de ma poche* Mes deux lettres sur du gros papier à compter les journées des ouvriers y que nous avions eu tant de peine à trouver à la ferme. ~ Je tendis une de mes lettres seulement, personne ne tendit la main pour la recevoir. — Alors ma pauvre lettre retomba dans mon chapeau ; mon chapeau la reçut d'un air si timide que je me pris à prendre en pitié ma lettre de recommandalion.

Quelle minute j'ai passée là ! quel horrible moment I épuisé , haletant , honteux , muet , la bouche dévorée par la fièvre , le cœur palpitant , le sang soulevé , pâle , à demi mort , je m'assis sur une banquette qui élait là pour le service des domestiquies ; l'antichambre trouva que j'élais bien hardi I

160 LB CHUnH DE ntAYSlSK.

On entrait chez madame , les éea% poHes s*oiivraietit et les personnes qui étalent dans le salon roisin se levaient ; on* annonçait le nouveau venu ; je penchais Ta tète, je voyais le coin d*mi tableau, je voyais un fauteuil. Je voyais une fleur du tapis ; puis les deux battants se refermaient, tout était dit; l*antichambre redevenait antichambre et les laquais redevenaient laquais.

Cependant ils me souffraient là avec eux : ils m'avaient vu quelquefois avee mon ami Touzon.

Combien cela eût-il duré ? je ne sais. Tétais là sans pouls , sans regard , sans âme; là comme dans un rêve. Tout à coup, un grand bruit de carrosse se fait entendre ; deux chevaux fringants, traînant une petite voiture, entrent dans la cour ; un homme entre dans rantichambre.

— Madame la comtesse est-elle visible ? dit-il.

Le valet , avec le plus profond respect : — Oui, monsieur.

Ils se lèvent tous. Moi je ne me lève pas et |e regarde.

Il faut que ma figure , à ce moment-là , ail eu une singulière expression de misère et d'accablement; il faut que mon oeil ait révélé quelque peu les passions de mon âme ; car , tout à coup , ce monsieur qui allait entrer en toute hâte , cet homme élégant et riche , à qui les laquais eux-mèmee portaient tant de respect , il me regarde ! il s*arréte ! il s^approche de moi ! Jamais , non jamais , regard pareil n*a passé sur ma tète ! cet homme était là m*étudlant avee un regard fixe qui me faisait frémir. 11 resta ainsi tout un siècle à me regarder. Moi , tout entier soumis à celte étrange fascination, j*y suc-

LB CBSHlir SS TBATBUS. 141

combais en silence : on eût dit un coupable qui attendait son arrêt de mort.

' Ob! c'est là une étrange position , à laquelle je ne voudrais pas revenir. C'est là un supplice que je ne voudrais pas éprouver deux fbis ! moi , courbé en deux sous ce regard ! moi , qui souvent avec (oi ai regardé le soleil en face. Oh ! la misère ! la misôre ! comme elle flétrit un homme , et les plus jeunes et lesmieux nés ! comme elle I^ole • leur âme ! comme j'ai tremblé , moi , devant cet homme que je ne/connaissais pas , qui ne me connaissait pas. Pourquoi aussi, malheureux que je suis, rester dans Tantichambre ? pourquoi me flétrir là tout seul ? pourquoi ne pas oser frapper à cette porte qui s'ouvre toute seule pour tant de gens ? pourquoi me surprendre à être vil pendant deux heures ? vil tout seul ? Yoishtu ? Christophe, s'il fallait encore soufifirlr cequej'ai souffert eh cet instant , j'aimerais mieux mourir !

Je ne sais pas si l'étranger comprit ce qui se passait danr mon coeur , s'il eut pitié de mon violent et muet désespoir , ou bien s'il attendit pour me parler qu'il m'eût assez vu ; il s'approcha encore de moi , et avec une voix très-douce , le geste le plus poli et Taccent le plus affable : — - Monsieur , me dit-il , vous attendez peut-être que votre tour soit venu pour entrer chez madame la comtesse?

Ce ton poli , cette voix si douce , ce regard bienveillant, toute la grâce de sa personne, me calmèrent tout à coup. Mon cœur, qui bondissait dans ma poitrine, devint plus calme ; je me sentis mieux, j'eus la force de me lever et de répondre , tremblant encore :

-*• Hélas ! monsieur, je n'ai pas de tour pour entrer ;

lia U CHBHIll M TlATIft».

f mirerai quMd madtae la emnicMe te vMdra. Oc|iefidant , monsieur ^ j'aurais grand besoin di HM porler.

et je me remettais peu à pe« en pariail. Pour lui , il me regardait toqjoiirs , mais d^à a?ee moins d'attenUen et d*un air plus nmioal.

-^ Eh bien I me dii4l ^ puiscpie tous êtes Ici atant moi , piitoqlle c*est à vous à entrer , je nme demanderai la permisetod d'entrer avec tous , si tous le toulez bien ?

En même tea^>s, il ouvrait la porte du premier salon. Le valet de chambre annoDoe « — Af . te éonsu é9 te jBsrfèfMiofte /

M. le baron s*arrêu sur le seuil de la poftè et-se re-» tournant veri moi : «-*- Passez le premier , Je vous prie , me dit-il.

Le premier salon n*éCait guère qu'une antichanibre plus élégante que la première et mon conducteur ne s*y arrêta pas.

Une perte s*ouvrit j il méprit par la main en me disant £ -^ $uivei*moi !

Je le suivis.

Je ne te décrirai pas ce que Je vis alors. Tu as lu asseï de poètes pour avoir le droit de nt pas me croire ; ee qui nous gâtera toHJours toutes les histoires du monde , à nous autres hommes simples et ignorants , ce sont les conles des MUle et wie Nuits, Mets donc la bride sur le cou de tmi imagination , et laisse^moi décrire ce que j*ai vu.

C*est une grande diambre , m grand lit qui renem» Me à un autel recouvert du daie de la Fête-Dieu ; une femme , qui n'était ni vêtue ^ ni toute nue , était assise noQcbalamment dans un grand fauteuil $ t^ deux pieds

JM ùaama we nAvnai. 16S

H eroîsaknt \\m aur Taiitte ; elle écoutait ; elle parlait, elle regardait , elle voyait tout ; elle ne me yit pas.

A la tve du baron , elle 3e leva à demi de son siège en «ourlant; elle tendit sa main au baron en souriant.

— Eh ! bonjour ! Et comment allez-vous ? Et pourquoi ne vous a-t-on pas vu de toute la saison, méchant ?

Moi , je me retirai dans le coin de la cheminée et je me fis tout petit. J*étaia tout entier à la scène qui se passait.

Outre la oomlesse , il y avait encore lA une dame d\m certain âge , en robe de satin nmr ; uta tout Jeune homme en habit d*officier qui était penché sur le siège de la vieille dame ; un peu plus loin , dans un vaste ftinteuil à ramages , un évéqne , oui , un évéque , portant sa large croix d*or sur sa poitrine, lisait tranquillement son jonnaU

A proprement dire , madame la comtesse parlait seule , et M. le baron écoutait seul. Les autres personnages étaient des personnages muets , qui se parlaient et qui s*écoutaient tout bas.

Moi , rethfé dans mon coin , je voyais tout; je suivais le moindre mouvement de cette femme de tant de pO»* voir, fille était blanche et vi?e , elle avait Toeil noir et net , les dents très-belles , le port très-haut , la voix d^un timbre éclatant. C'était une grande dame-

Après eHe , ce qui m'occupait le plus , c^ait monseigneur révèque, entends^tu , Christophe I un évéque sans rochet, assis sur un fauteuil , dans une chambre , avec des femmes et lisant un journal ! Quel spectacle pour nous qui n'avons vu un évéque que le jou r de notre confirmation 9 à genoux devant M et recevan t le petit soaf-

flet chrétien , et baisant sa bafpie verte ! — Moi , Je ne pouvais me rassasier de la Yue de cet évéque.

Le reste de. la société ne prenait pas plus garde à lui quUl ne fallait , on le traitait comme un autre homme* Cétait étrange !

La conversation allait toujours. — Et ce qui t*étonnera , c*est que tout en ne perdant aucun geste des interlocuteurs , je ne perdis aucune de leurs paroles. Tétais double ! Te rappelles-tu un jour que j*étais malade que le médecin prétendait que nous avions sis sens ! Tavais retrouvé mon sixtèode sens , en vérité !

Mais , comment te donner une idée de ce jargon , de ce murmure , de ce badinage , de ce bruit , de ce silence ? On croirait d*abord, à les entendre , que ces gens-l^ parlent français , et qu'ils parlent le français de tout le monde ; mafs on voit bientôt que c'est un langage audessus de la portée de tous les hommes. L*tdée , la pensée , le mouvement , la forme de cette parole, tout cela est inexplicable. Les mots n'ont plus le même sens , et puis c'est une parole coupée , entrecoupée , allant ça et là par sauts et par bonds , se repliant sur elle-même sans fin et sans âme , et revenanlifii chaque instant à son point de départ par un détour. Te rappelles-tu ce jour où tu voulus apprendre l'hébreu , mon ambitieux Chris* tophe ? Déjà tu lisais le livre saint dans son magnifique alphabet , mais c'était tout. Tu n'avais pas l'intelligence de ces nobles sons que tu venais de découvrir. Ainsi étais-je moi , entendant tout ce monde parler de politique , de royauté , de religion , de poésie , d'amour , de mille passions étranges et brûlantes dont le nom m'était à peine connu ^ et cependant personne n'avait encore

d«igoé me Jeter un regard, personne ne savait encore que j*étai8 là ; quand tout à coup , madame la comtesse., tournant par hasard ses yeux à demi fermés yen lé coin où j'étais assis , laissa tomber ces. mois avec une négligence et un mépris que nulle parole humaine ne saurait expliquer :

— Que nous veut ce monsieur ? En même temps elle était sur le point de faire un geste comme pour me monr trer du doigt.

Tu me croiras si tu veux , Christophe , je n*ai jamais senti plus complètement le mépris humain, le mépris dans toute sa lourdeur, le mépris aigu, incisif, pénétrant , aiguisé , trempé dans le venin , d*une grande dame, qu'en entendant ce : Que noua. veut ce monêieurt

Elle avait , en disant cela , les lèvres rapprochées, les yeux écartés , les dents serrées, Toeil à 9e& pieds ou aux miens; j'entends encore et j'entendrai siffler longtemps à mes oreilles ce : Que noua veut ce monsieur f

J'étais bien bas dans l'antichambre , j'étais encore plus bas dans le salon. La société , en entendant : Que noua veut ce monaieur f me jeta un demi-regard ; le colonel m'apergut à travers les cheveux boufiants de la vieille dame \ la vieille dame me regarda dans les yeux du color nel ; l'évéque lui-même ne me vil qu'à travers son journal ,* j'étais muet , accablé , perdu !

Le baron de la Bertenache , tout seul, me regarda avec compassion , avec bonté, et , qui plus est, avec politesse ; car il est certaines positions dans la vie où la politesse soulage plus que la pitié j je l'éprouvai pour la seconde fois; et, soit instinct, soit terreur Je laissai le baron

i66 1.1 cnmm us tiatum.

répondre potip mot ft oette quettion : Quê nouêimêi ee

— J*ai troiiTÔ monslettr éans Tantldiambre , assis à côté 4e vos gens , madame , répliqua*t-il ; certainement ee n*était pas là sa plaee, et f ai cm servir tos Intentions bienTcillantes en IMntroduisant avec moi. De grftoe , madame , feiles que je n*ale pas trop présumé de mon crédit auprès de vOus; regardei mon protégé dVin mil plus Ah ▼orable ; voici bien longtemps qu*il attend une audience ! soyei bonne pour loi comme vous I^étes pour tant de gens qui ne le valent pas. Regardez-le , de grAoe , e*est un beau jeune homme de vingt ans à peine , un enftint encore, plein d*ingénuité et de tendresse, timide, mais bomme de eœur , J*en suis sûr... Regardez comme il tremble, madame, et que sa p&ieur est belle, cette pâleur de IMnnoeenœ ! e*est abscriument le teint que tous avez vous-même après une pénible nuit de sommeil !

Sn roémé temps , Il se levait , et , me prenant par la maio , il me plaçait Justement devant la comtesse : j'étais ébloui.

A la voix de mon introducteur, Pattention de la société me devint , sinon plus favorable , du moins plus honora* ble et plus directe ; on me regarda en face , et , qui plus est, la comtesse, toujours hautaine cependant, m'adressa directement la parole. — Que voulez-vous , monsieur ? — et qui étes-vous , monsieur?

Je sentis qu'il fallait fsife un effort pour répondre , ou mourir ; je tendis mon âme de toutes mes forces, et dhine voix ferme , et qui peu à peu me rassurait moi-même , à mesure que je m'entendais parler, je répondis :

— Madame^ je suis le fils d'un fermier, dont le père

LK cmaïf ra tratbrsb. 107

était l8 lefmier de votre père. MoDpèie , me trouvant trop faible pour travailler à la terre^ Bi*a envoyé à Paris pour choisir un état. lie irère ignorantin Cbristophe, non mentor et mon ami ^ m'a appris ^ lire et à écrire , et le grec et le latin ; il dit que je suis bon à quelque diose, et , comme vous avec été bonne pour lui i il a osé me donner une lettre pour vous , madame*

En même temps, je clierdiait mes deux lettres dans ma poche ; elles étaient restées dans mon chapeau , mon chapeau était par terre ^ au coin de la cheminée; j'aUai prendre une de mes lettres et je la présentai à la comtesse.

La comtesse faéstUét à la prendre» — Le baron la prit à sa place s

^ Permettef-^moî, madame , d*é(jre votre lecteur ce matin $ je m'intéresse à ce jeune homme ^ et je ne veux pas que vous laissiei sans la lire la lettre de son proiecleur Christophe.

alors il ouvrit lalettre , et cette lettre , que j*avais lu^ à peine et dont je ne t'avais pas remereié , mon sufù , si tu savais comme elle est belle , et bonne , et simple! tu aurais pleuré toi-*m6me , «î tu avais pu Tentendre lire ainsi ; pour ma party j*ai cru tout d'abord que ta cause était gagnée , et que Ton qe pouvait rien refuser à une prière ainsi faite ; toute la compagnie paraissait énu|e en récoutant , et moinnéme , moi , ton Prosper, j'en avais les larmes dans les yeux !

Quand la lettre fut achevée , il y eut un moment de silence , pendant lequel je me grandis de dix coudées . 1^ taille des héros d*flofflère , me sentent aimé et prot^^ par un homme tel que toi !

1<$6 LE CHimt» VÈ TRAYIBSI.

Après quoi, madame la comtesse, me parlant avec une plus douce Toix :

— Et que voulez-vous faire à Paris , mon enfant ?

— Madame , lui dis-Je , tout encouragé , c*est à vous que je demande conseil.

— Puisque vous êtes si savant , reprit-elle , puisque M. Christophe vous a si bien élevé , puisque vous savez le latin aussi bien que M. le curé d*Ampuy , ne voulezvous pas entrer au séminaire ? en ce cas , je vous reoom* manderai à notre saint oncle que voici.

• En même temps , elle regardait son oncle à qui la proposition parut fort peu agréable.

— Madame ma nièce , dit monseigneur , en se relevant à demi sur son fauteuil , croyez-vous donc que le séininaire' soit ouvert ainsi au premier venu ', sans nom , sans patrknoine , sans famille , parée qu*il a été élevé par le frère Christophe ? Le séminaire ! lé séminaire ! ne dirait-on pas quMI n*y a qu*à frapper à cette, porte pour que la porte 8*ouvre ? Prenez-vous le séminaire pour une caserne ; je vous prie ? Et encore , quel inoment cholsitën pour recommander ce nouveau venu on ne sait d*où ? Le moment otr la religion se relève de toutes parts, à Tombre de tout:bon chrétien ; le moment où les séminaires se remplissent de jeunes gens de grand nom et de vastes espérances ; — croyez- vous donc qu*il en soit aujourd'hui du clergé de France comme sons Tempire ; ma nièce ? Sous Tempire , le dernier goujat qui avait peur d^aller à réfrmée était bon pour le sacerdoce ; ai:û<^urd*hui Tautel se peuple dans ce que la France a de plus noble et de plus grand. Cherchez donc une autre place pour monsieur , s'il V oiis platt. Au lieu de me Tadresser , pourquoi ne le

recommandei'Vons p|ui ^ votre cousine qu^ voilj^ , çiv |^ M. le colonel ? ^ Et montei^neuir se proqptepi^lt 49 lORg en large , tout émii , et s^n^ me r^9i*der9 Moi j*^Uif confûQdu ^e doni^er tant d^enibarr^s h un évêqve.

La Tieilie dani^ ^n robe noire répondit ^ monseigneur :

— Ce que vous nous demandez , moni«ignevr , est bien difficile y pour ne pas dire impossible. Nos bi|reauic sont remplis de soUici^urs recpmmançlés de si haut! |la*ya pas une place vacante qui ne soit demandée pour leurs protégés 9 même par des princes du sang ! Songez donc » monseigneur, à toute la misère qui entoure la V}e|IIe noblesse ! elle a tant souffert , elle au^si ! elle a tant d'enfants à pourvoir , tant de vieux serviteurs à nourrir , tant de besoins ! Tout ce que je puis faire pour M. Prosp^ , c*est de le recommander de toutes n^s forc^à inonsjlAiiir le colonel*

En même temps la vieille danie faisait un horrible sourire à M. le cfl^oneK ^.

Le colonel , qui pens^ait à toqt ajutre chose * improvJi|[| tout à coup un brusque sourire , pour réppi^lre à ce(i|i de la dame. V^ffelde ces (jLeux sourires , T^q jf$l^ ay<fî t^nt d'art , ridé jusqu'aiix ofeilles , TautiTe br^q^e i;t |iibit , et qui se balfince à peii^^ au bqut de^ lèvref , qe;i deu^ sourires me firent horreur , surtout en pens^pt qy^ mu destinée était placée entre ces deux sourires.

Après quoi , le poJoQcl répondit nçqpttalafmo^t :

— Pour moi , je suis bien disposé à signer un en^afi^ment à M. Prosper , mais je ne lui copfeiUe psn ]% ç^ rière militaire : c^était bon il y a dix ans ; il y a iji' aos 9 on pouvait fort bien avoir été soldat et devenir siqi^g^ ,

170 U CHEMIli BE TRAVEME.

c*éCait la mode ; il y a dix ans , quand un coiiscrit foiaaii son sac en parlant , il y laissait toujours une place vide pour y chercher le bàlon de maréchal , c'était Tusage ; aujourd'hui tout cela est changé : vous parlez de réformer le sanctuaires, monseigneur ! et i*armée , donc ! à qui est-elle livrée encore, Tarmée ? quels hommes la commandent ? si Taulel a besoin de grands noujs, nous aussi nous en avons grand besoin ! Tarmée etrêglise, ce sont les domaines de la noblesse. Je ne conseille donc pas à monsieur de se faire soldat ; cependant, s*il le veut à toute force, je le rtcommanderai puissamment à moii sergent-m^jor.

Je voyais bien que la conversation languissait. — Je u*eus pas le courage d*y mettre lin , en-^ me retirant. C'était une vengeance bien innocente de tant de mortifications , n'est-ce pas ?

Alors madame la comtesse revint à son oncle : — Monseigneur mon oncle , ce Jeune homme ne convient qu'à vous : il est trop faible pour faire un soldat ; il est trop innocent pour faire un commis ; il sait le latin ; il explique Cicéron , mon oncle , Cicéron que vous aimez tant ! donnez-lui une petite place dans votre séminaire , cela fera un beau diacre ! un diacre tout blond , comme vous les aimez ! Aidez-nous un peu, mon oncle ; ce Jeune honmie va se perdre , si vous ne lui tendez pas la main , monseigneur ! donnez-lui seulement une bourse , — nous nous chargeons du reste , nous autres; — nous ferons une quête, nous ferons une loterie, nous jouerons sou trousseau à l'écarté, nous ferons tout ce que nous pourrons pour ce jeune homme; n'est -if pas vrai , ma cou« sine et messieurs ?

LE CHEttin DE TEAVEBSE. 171

Eicbaeun , par un sigoe de télé , de donner son cousenlemenl à celte bonne œuvre.

A ce mot de quéle , à Tidée de cette aumône qu*on voulait me faire en jouant , ]e ne me contins plus ; je relevai la tète enfin ! je retrouvai un peu d*orgueil enfin ! Je me rappelai enfin que j*étais venu à Paris pour être uli homme l j*étais si hors de moi que je parlai avec le plus grand sang-froid ; la sueur coule démon front quand j*y songe à présent.

~- Madame... mesdames... monseigneur... monsieur le colonel... dis-je lentement, je n'accepte ni votre aumône, ni votre pitié! Je suis un homme de cœur, qui aime mieux mourir de faim que de vous voir jouer entre vous à qui me donnera ma première soutane ! La nécessité m*a jeté à Paris ; mais c'est une nécessité honorable dont vous voulez faire une honte ; mes amis m*y ont envoyé , croyant avoir assez de crédit pour demander voire protection pour moi , et non pas votre aumône ; donc , je vous remercie de votre pitié , monseigneur , mesdames et messieurs, gardez-la pour d'autres ! Je sors.

Je ne te dis pas là tout mon discours ; j'ai mieux parlé encore que cela ; et puis , il fallait voir tout ce monde d*égQlstes dérangés dans leur oisiveté du matin ! Il fallatt voir le mécontentement de tous ces visages ! Moi , infime, qui déconcertais tout d'un coup leur vaniteuse charité , moi qui dérangeais leur partie de cartes projetée pour le soir ! j'ai eu là un moment de triomphe complet sur régoïsme de ces gens- là !

Ces gens- là , surpris un instant par ma colère et honteux de leur surprise , reprirent leur facile et commode altitude de mépns.

173 U CHUIH Vg TRATBRSB.

— Maûs Tniment , vouf ê(ea fou , monsieur Prot^er ! me dit la comtesse.

Ta lettre 9 qu'elle tenait jM»oore, lui échappa île la main.

Je ne répondis pas ^ Je ramassai ta lettre par terre, et je la baisai. — En relevant la tête, je vis le regard du baron qui ne m'avait pas quitté* — M»is , 4isait-U à la comtesse, mais voyez donc , m^daçie , comme il enl beau , cet enfant !

rallais sortir ; le baron se leva , et , se mettant élevant la porte , il m'arrêta.

— Monseigneur, dit-il , il estbieii convenu que vou« ne voulez pas de ce jeune bomme ?

—Madame la barpnpe , dit-il , il est bien conveiiuqu^ vous ne voulez pfis de ce jeune homme ?

—Monsieur le colonel , dit-ij , il est b^en çopvçpu qu« vous ne voulez pas de ce jeune bomoie ?

Et vous, madame la comtesse, il est bien convenu qix^ vous ne voulez pas de ce jeupe homme ?

Disant cela ^ il jeta sur moi un regard inexprimable de bienveillance et de pitié , un regard plein de regret et de douleur.

—Vous ne voulez pas, reprenait- il, de ce jeune bomme ! de cet enfant de vos domaines \ de ce petit Prosper si bien élevé par le frère Christophe , et qui j| mangé le blé de votre grange ?

— Vous n'en voulez pas : vous ne voulez pas donner une mère à l'orphelin , un appui au jeune homme isolé { vous'ne voulez pas ? Vous ne voulez pas faire droit à la prière du vieux curé qui vous prie à genoux , à la prière de ce bon Christophe qui vous prie à çenoux ? Vous vou-

LB CHBMIll DB TBATBB8E. 173

lez à toole force le laisser à lui-même dans tous les vices de celte infâme ville , le pauvre enfoni si blond , si innocent , si naif ? Gela est dit entre nous , n*est-ce pas , que vous abandonnez cet enfant, et que vous me le laissez cet enfant à moi , madame ?

— A vous ! à vous ! s*écria la comtesse d*un air effrayé.

— Et pourquoi pas à monsieur le baron^ reprit Tévéque. Oui , monsieur', ajouta monseigneur , cet enfant si plein d^orgueil , nous vous le donnons , à vous , en toute propriété. Vous êtes riche et puissant , nous vous confions son avenir. Nous avons bien assez de pauvres , nous autres, pour ne pas en refuser à ceux qui nous en demandent. Et maintenant, ma nièce, donnez-moi la main ; vous , monsieur le colonel , donnez la main à votre cousine , il est temps d*aller déjeuner.

Et ils sont tous partis pour aller déjeuner , sans me demander si J'avais jRaim ?

Tout cela te semble étrange, n^est^ce pas? et à moi donc! quand Je songe que tout cela m'est arrivé en un Jour ! quand Je songe que moi J*ai heurté à mon premier pas dans le monde une comtesse, une barôniiè, un évêqué et un colonel ! et quelle comtesse , et quelle baronne , grand Dieu ! et quel évêque , et quel colonel ! Les pluà grands noms de la vieille France , car la France se divise ai4ourd*hni en dedx Frances : la France noble et la France roturière , la cpur et la ville. La première France est tout , la cour est tout , le reste n'est rien. La toutepuissance royale et divine s^éparpille dans la nation tant qu*eUe peut, tendant ses filets et son Joug de toutes parts; cela est Men extraordinaire et bien incompréhensible pour toi , Christophe !

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