LETTRE X
Ten suis resté, dans ma dernière lettre , à rinstanl<oâ le baron la Bertenacbe venait de s'emparer de noa personne. Il me semblait que je venais de Jouer un rdie dans un de ces anciens contrais de vente, par lesquels les Romains vendaient leurs esclaves : on avait fait pis que me vendre , moi , on m*avait donné pour rien, et à qui donné? mais enfin on m'avait donné : mon maître m'entratnait hors de cette maison comme s'il avait eu peur que j'y voulusse rester ; il me fit monter en voiture avec lui , et nous voilà partis au galop.
Oui , parti avec lui , parti avec lui dans sa voiture, sans lui avoir dit oui ou non ! Parti ! et en chemin mes pensées se pressaient à flols« Que devenir, grand Dieu ! dans cette grande ^îllÇ ? Que faire ici? et à quoi suis-je
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bon ? et qui voudra de moi ? el qui roe donnera mon pain de chaque jour ? Oh ! c*est qu^alort je sentais combien elle est sublime cette parole du Pater : donnes-noua noire pain de chaque jour l Phis d^espoir, plus d^ayenir , plus rien pour moi , pas une âme qui me porte intérêt ! Tout in*est fermé , Parts et mon village ! Eh ! comment ne me serais-je pas abandonné à la première voix charitable qui me dit : Venez avec moi , Prosper !
Quelquefois je me repenfaîs de n*ayoir pas accepté faumône que voulaient me jeter ces c^ens-là ; je m*en voulais de mon orgueil ^ et je me disais que c*était par ma faute si j'étais tout à fait perdu.
Bffon protecteur me voyant si préoccupé , me laissait tout entier à cps tristes idées. Il abaissa les stores ne sa voiture pour me donner de Pair, puis il se mit à regarder de l'autre côté pour me laisser plus libre et plus maître de moi.
Nous arrivâmes ainsi à son hôtel dans le faubourg Saint-Honoré : c'est une maison du siècle passé , aux dehors élégants et riches ; une maison cachée au fond d'une vaste cour et parfaitement éloignée de tous les bruits et de tous les regards de Paris.
Nous descendîmes, il m^ fît entrer chez lui, me donnant toujours le pas , et me disant à chaque fbis : Donnez-vous la peine d'entrer.
Il me pria de lui faire l'honneur de déjeuner avec lui. On mit donc un second couvert , et l'on servit.
Le repas était exquis ; le vin était beaucoup plus vieux que le vin le plus vieux de mon père ; J'avais fatiq et soif ; j'ai bu el mangé ; mon hôte était si prévenant et si bon que j'oubliais tous mes chagrin^ ; je. me confiai en enfant
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) cèlfe noutélle protidence. Lui , v^e voyant boire et màtiget*, jotiiMall dé mon bon appétit , comme nousmt^tiVÈs, ChHslophe , quàOd nous donnions notre morceau de lard et ttotre grand morceau de pain bid au mendiant du grand chemin.
Mais vcilâ ce qui est plus incroyable , et quel ligne de crdix lu Tas hïte qiiand je t^aurai dit qui est cet boiiime , Toutefois , il faut encore que je te raconte notre conversation , je le dirai ensuite qui il est.
Quatid j*eus bien bu et bien mangé ( c*était le premier bon repas i^tte J*eusse fait depuis mon entrée à Parts.) — Ainsi donc, me dit-il ^ Vous Voilà comme Je vous veut, et ▼OicI déjà que vous reprenez cdurage ; et vous avez ralaon , mon etafaiit , Taveuir est si grand ! En effet , ce qui vous arrive aujourd'hui et ce que Vous regardez comme tiik irès-^nd malheur est peut-être un grand bonheur en e£Pet«
— Jré ne Vois guère, lui répondis-Je, comment c^st un grand bonheur pou^ moi ; être seul au monde, être privé du seul appui que je pouvais espérer dans ce monde ; bêlas! j^ai peut-être été bien imprudent tout àTheure aussi, et sans mon mouvement d*orgueil je serais peutêtt^e prêtre ou soldat à l*heure qu*il est.
^ Et c^est justement par ce mouvement d*orgueil que vous valez quelque chose , mon enfant ! J*a! tressalli de joie quand je vous ai vu , vous , pauvre jeune homme , rejeter dédaigneusement Tinsolente aumône de ces messieurs et de ces dames. BraVo ! jeune homme , me suis-je écrié tout bas. Bravo ! Jeune homme, crache au nez de ces misérables ! couvre-les de ton mépris comme d*une tache ineffaçable* Hontreleur ce que vaut un homme de
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cœur à cet làéteê «ans coeur et sans âme ! De ce mouyement d*ofPKiieil, mon ami , date pour tous dans mon àme une amitié 4|ui né finira qu*avec ma vie. Disant cela, il avait rair pénétré.
Puis il reprenait : — Pauvre énftinl ! ^i voulait aller au séminaire ! mats vous ne savez donc pas ce que c*est que fe séminaire; c^st une caverne où le plus hideux de tous les vices, l*bypocrisie , règne en maître souverain. Le séminaire , c'est un repaire d'ambilieux et de menteurs , (fest on vil ramassis de tout ce quMt y a de stupide dans le monde • Vous né les avez donc Jamais vus comme ils amil laids et abrutis! quels yeux rouges! -Celles faces couvertes de lèt>re et d*enVie f quels nez épais ! quelles nains (gluantes ! quelle, attitude terne et misérable ! Qu*iriet-vous Aire dan» ee taudis sacré , vous Jeune homme noble et loyal qui ne savez même pas taAre la dlf- ^rence d*an Janséniste et d*un jésuite ! vous , enfant , qui croyez que tout Jés prêtres ressemblent au curé d'Ampuy ! vous , enfant , qui vous lavez tes mains chaque matin , qu*irier-vous fairis dans cette crasse abominable ? Vous qui avez expliqué Gicéron et qui Usez les beaux Ii« vres de Salluste , qu^riez-vous faire dans cette ignorance ? O les infâmes ! ils se calomnient , ils s^espionnent, ils se dénoncent; ils sont divisés en catégories etencenttiries ; ils sont du sacré-cœur , Us sont de toutes les corporatlotts possibles ! ils se flagellent et ils sont dévorés de passions ; ils Jeûnent et ils sont maigres, et ils sont gourmands comme des damnés ; ils prêchent toules les vertus , et ils rêvrat Tincendie et la persécution ! Le clergé de France ! enfant ! Vous croyez que cela ressemble au liresbylère du village si calme , si saint, si bon, si pauvre !
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mais le clergé de France se bat h outrance sur to ruines ; c*est une puissance factice qui s*est ranimée pour un jour ; c*est un mensong^e dans la société telle qu*elle est, aussi bien que la royauté elle-même est un mmsongpe. . Pauvre enfant qui voulait se faire soldai! Mais aujourdHiuiélre soldat cVst le métier d^une brute. Ge fut le plus noble métier quand le soldat était utile , quand Tégalité cbassée du monde s^était réfugiée dans Tarroée, quand toute Thistoirede TEurope était à la guerre, quand, le soldat était toute la force, toute la défirnse , toute la gloire , toute Tespérance de la nation. Quand Tempereur, le pej^t caporal de la grande armée, disait au soldat : Jlfa» frèrel Uaia, bêlas ! depuis qa^ilestmort le grand soldat ^ son armée est morte et tombée tvec lui» Que veux-tu faire à présent , pauvre soldat qui viens trop tard dans tous les champa célèbres de l'Europe , et à qui toute TEurope tremblante pourrait répondre: Il n'est plus temps , i'empereur a passé par là , il n'a rien laissé pour toi y soldat! Es-tu donc un portefaix pour marcher au pas, chargé d*un fusil désarmé, d*une giberne vide et d'un sac tout neuf? Toi soldat l'toi ,irétre! Mais la caserne est une galère comme le séminaire est une .galère. Mais cet évéqueque vous voyez là-bas , mais cet homme de guerre que vous avez vu là-bas , tout cela est mensonge. Le peuple ne croit pas à l*église , le peuple ne croit pas à Tarmée , le peuple croit que tout cela est mort, Téglise sous Voltaire , Tannée sous Bonaparte ;. réglise nouvelle et la nouvelle armée, tout cela est affaire de parade , tout cela est affaire d'étiquette , tout cela est l^ffaire d*un jour ! Cessez donc de penser au séminaire , cessez donc de vouloir porter les armes aux
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Jeunes colonels ! Si tous voulez être quelque chosç , faites-vous quelque chose vous-même; pour commencer faites-vous gentilhomme, c*esl la chose la plus facile , la plus utile en ce moment et qui vous compromettra le OMins. N*y consentez-vous pas, monsieur le chevalier ?
Et comme Je Técoutais en ouvrant de grands yeux et de larges oreilles : — Nous avons un an pour parler de cela y reprit-il. Soiivenez*vous d*une chose , à dater de ce jour , je vous adopte* Je fais de vous , non pas mon fils , mais plus que mon fils, mon élève et mon ami, de ce Jour ma table est la vêtre... Pas de réiiiB et pas de remerctments. Acceptez comme je vous offre, simplement... Pour commencer , empruntez-moi ma bourse, je vous prie ; à Paris II faut qu'un homme ait de Targenl pour êlre un homme ; à compter de ce jour vous avez la raoi(ié de cinquante mille livres de rente , si vous voulez !
A ce dernier mot sérieusement prononcé , Je reculai d'efi^roi. Je ne sai) quelle terreur subite me saisit , mais je sentis mon cœur se serrer dans ma poitrine , et je devins pâle horriblement Le baron me prit la main :
. — Tenez, me dit-il, vous avez peur, et .vous avez raison. Vous vous méfiez d*un bienfaiteur inconnu , c'est très-bien fait. Tous avez tous les nobles instincts , Prosper. Je vais vous ramener d'un. mot ; je suis voire oncle , je suis le frère de ta mère , mon enfant ; ma bonne sœur ne tVt-elle donc jamais parlé de moi , Prosper ?
Et moi , sans lui répondre , je lui remis la lettre de ma roî^rc. Il y jeta à peine un coup d'œîl.
^ Ainsi , dit-il , tu le vois , ta mère elle-même te confie à moi ton oncle et ton ami.
Puis , comme J'hésitais encore. — Eufant que tu es ,
me dtt-il , (u es de mon sang , et Je t*âitne. Je Val reconnu dans ranticbambre de cette inèolente comtesse ; tu ressembles si fort à ta mère , quand ta mère avait vingt ans ? Ainsi donc laisse-toi guider par moi ton guide naturel. Tu allais cberchet* la prôtectiott d*ui^e grande dame inconnue , accepte la protection de ton oncle. Je ^élèverai aussi bien que le frère Christophe, pour le moins ^ tu verras. Donc , repose-toi sur moi de ta destinée ; je la forai belle et digne du fils de ma sœuï*. Si ton père est un paysan , ton grand-père était gentilhomme, tu verras. Du reste , fois à ton plaisir , va , cours , agis , pense comme tu voudras , Je ne te demande obéissance qu'en ceci : c^est de ne jamais me parler de ce que je fois pour toi. Cela est bien entendu. Ah ! certes , je vais donner une sévère leçon à cet évèque , à ce colonel , à ces deux grandes dames. Je vais apprendre à cette société pédante et impérieuse ce que valent ses mépris. Allons , mon fils, marchons en avant , la tète haute et sans reculer d'un pas. surtout point de remerctments , point de reconnaissance ; la reconnaissance est un lourd bagage pour celui qui veut marcher. Marche donc sans me dire : Merci ! — Quand il se trouve un beau cheval à dresser, je le dresse; quand il est bien dressé , ceux qui me voient en passant, se disent entre eux : ~ roilà un cavalier excellent! et le cheval ne m'en sait aucun gré !
C*est ainsi qu'il a employé tous les Ions pour me convaincre ; tu n'as jamais vu , ni entendu , ni rêvé un homme plus éloquent et plus persuasif que mon oncle le baron.
£t comme je sortais sans emporter l'argent qu'il m'avait offert : — Prenez donc votre argent , me dit-il ,
monsieur mon neveu ! Voulez-vous , par une fausse honle , retomber dans la vie misérable que vous avei menée ? Si vous ne voulez pas accepter celle bourse , empruntez-la-moi , vous me la rendrez en temps el lieu; dans dix ans s*il le faut, quand vous aurez feil assez de progrès dans le monde pour avoir beaucoup d*ennemis.
Surtout, ajou(a-t-iI, point d^avarice, point d*épargne , usez-en largement avec cet argent ; puisque vous en avez , Jetez l'argent à plusieurs mains à la face de Tespèce humaine, elle se courbera devant vous. Pour réussir en quelque chose, il faut toujours avilir les hommes tant qu*on le peut. Après quoi il me tendit la main , et je pris congé de lui.
Bonsoir! je tombe de fatigue, de cette fatigue qui n'est pas le sommeil. Bonsoir! je me suis levé un paysan presque mendiant, je me couche un riche chevalier. — Mon ami Christophe , bonsoUr !