LETTRE XV
Cet homme est devenu mon maître en tout , il m*a laissé si libre de faire tout ce que je veux faire et d^aller partout où je veux aller , que je suis toujours près de lui, toujours chez lui , à Tétudier , à Tinterroger , à Técouter. n ne se lasse d*aucune de mes questions , il ne se fatigue d*aucune de mes vidles , il ne recule jamais devant aucun de mes préjugés. On n*est pas facile comme il est facile , on n*est pas instruit comme il est instruit. Tu ne saurais croire tout ce que renferme celte tête et ce cœur.
Souvent ses réponses sont d*une solennité cruelle; en général il voit la nature humaine sous un bien triste aspect ; il en a compté toutes les taches et toutes les rides. Il en connaît toutes les maladies ; c'est un grand anato-
Ll CHSHIlf DE TftATlRSS. 305
miste qui a touché rame avec le scalpel et qui l*a disséquée; cela fait peur !
Et cependant il y a si peu d'objections à lui faire ! il est si difficile de lui répondre ! Mon épouTante redouble à force de comprendre de plus en plus quMl a Maison. C*est un homme qui ne croit plus à rien , ni à la loyauté des hommes , ni à la vertu des femmes , ni au ciel , ni à Venter ; il ne croit à rien. Il verra un enfant sourire à sa mère , en lui tendant les bras , il dira que cet enfant a faim ou soif ou envie de quelques jouets; la femme au chevet de son mari malade , le mari agenouillé au tombeau de sa femme , le prêtre qui prie , le soldat qui se bat, le laboureur qui est aux champs ; vains efforts ! il ne respecte rien , ni la prière , ni fa maladie , ni le deuil , ni le courage, ni leiravail à\f. laboureur. Il a fait de Tégolsme le seul Dieu invisible de ce monde. — Vous-même, me dit-il , vous , Prosper , vous , mon neveu , je ne vous aime que parce que cela m*amuse de vous aimer.
— Je ne vous aime que parce que je suis heureux de donner un démenti à la philantropie de madame de Macla et à la charité de monseigneur. Je ne vous aime que parce que vous serez pour, moi un jour un beau joyau de plus dans ma philosophie , une éclatante preuve de mes principes , un signe certain de mon mérite personnel peut-être. Avec le temps et votre bonne nature , de TOUS pauvre enfant abandonné et tremblant dans une antichambre sous le mépris des laquais , je ferai un homme fort, un homme brave , un homme qui ne craindra rien de lui-même, ni des autres , ni de la terre, ni du ciel. Mais pour cela , il faut du temps et du courage, mon ami.
C*est ainsi qu*il me parle franchement et tout d'une
pièce. Avee moi H va droit au lût; il m m gène pli» à présent pour me dire toute sa pensée. O^est un hemme très-respecté , très-considéré et très-puissant à la oour et k la ville » parce que c*est un homme qui dit très-haut tout ce qu*il pense , et parce qu*on sait généraleneiit que la bienveillance n*est pas le fond de son caractèrcii
Noos passons ainsi notre vie lui et moi , moi et lui , tant que Je peux. Moi livré au monde extérieur , courant la ville 9 vivant en dehors , attendant impatiemment qu*il plaise enfin à mon tout^puissant ami de m^ouvrir les hautes régions du monde où il m*a promis de me foire entrer.
Car 9 voi»-tu , hi vie que je mène me fatigue et me pèse; Je roule dans un cercle trop étroit et trop vide» Je •ttis trop à Taise dons ce petit monde ; j*ai hâte d^entrer enfin dans le grand monde pour y étouffer avec les autres , pour me venger des mépris du monde envers moi, pour mettre en pratique les legons de mon maître* Mais , hélas I quand je lui en parle il me dit toujours : *- Il n*est pas encore temps , on n*entre pas dans le monde sans que le monde , au préalable , aR pris votre signalement et signé votre passeport.