LETTRE XII
GpmjQie cel argent m^'a changé toute la ville !«•• La ville était si hargneuse et si reyéche hier , quand ie nV Vditf rien ; elle est si obéissante et si souple aiyourd'hui que je suis ricbel Hier J^ passais, timidement coj|lre la muraille ; je rasais U muraille , e| j*aur9i8 VQlo^tiers essuyé, ayec le pan de mon habit , Iç pavé boueux que j.'^avajs touch/é du. pied... AHJoujrd'hjji , d^[^is dfiix h^u- ]^s, c*est moi qui insulte \sk iquraille; je i«^rohe. au3( plus beaux endroits, de la me, je foule le ps^é.taïKt qu'il me piaf t ; je m*appuie sur le pavé de toutesi mes (orces ; je lui brise le crâne avec le tak)ft de am souliers ; le pav^ courbe la tête- La ville prend son chapeau Ik deux mains pour me saluer la prtn^iére ; la vMl^ est mon: escIavQ 9 fsQiimise , patiente , obéissante , résignée. La. ville va nie
180 LB CHEmif DI TRAVEESK.
donner toul ce que Je hii demanderai. A genoux devant moi ! elle est à g^enoux : arraclie de ta bouche la première pêche , (on meilleur morceau de Insuf ! elle me donne son bœuf et sa pèche. Yive rhospitalilé de Tor ! je demande à la ville tout ce qu*elle a , elle me le donne ; ce qu*elle a de plus cher , elle me le livre pour les usages les plus abjects. La ville me livre son fils aîné pour en faire un crocbeteur ; son vieux père pour en faire un portier i elle me vend son frère cadet pour qu*il aille se faûre tuer à ma place ; elle me prostilue sa petite fille qui a seize ans I la bomie ville ! Que disais-Je donc ? Que c*était un gouffre sans issue... je mentais... c*est un lieu de délices dont on ne peut sortir I Je mentais , j*ai calomnié cet honnête Paris. Voyez comme il court sur mes pas , la main à ses lèvres et le sourire sur les lèvres ; voyez comme il se range pour me faire place ; voyez comme il enlumine chaque soir ses comédiens pour moi ! comme il raccourcit la robe de ses danseuses pour moi ! comme il charge ses tables de vins et de viandes pour moi ! comme il prodigue le rouge à ses courtisanes pour moi ! Tor à ses maisons de jeu pour mol ! le vice partout pour moi ! Toul cela est à moi , heureux ! Tout cela est à toi , Prosper , Edouard , Georges , Ghavigni de Gbavigny ! A moi la ville ! Paris est bien plus facile à acheter que Tempire romain , et s'achète bien plus vite , et se paie à bien meilleur prix. Tiens donc dans ma capitale , mon Ghristophe , viens-y demain , viens-y après-demain. Tant que j'en serai le roi, grâce à mon or , viens ! et, quand lu seras arrivé , nous irons bras dessus , bras dessous dans la ville , comme deux bons frères , et nous irons nom asseoir à quelque balcon doré, qu'on nous louera comme
LB CHBHIN DB TEAVBRSB. 187
on loue une fenêtre h la Grève, un jour d^exécuUon, mais moins clier. Nous irons nous asseoir à ce balcon , el de là nous verrons passer ioute ma ville , tous mes sujets , tout mon harem, mes sultanes favorites , mes houris échevelées , mon paradis sur la terre ; — et , du haut de mon balcon , si tu vois passer un beau cheval , lu me diras : — Je vetuf ce cheval 1 tu Tauras ! De même, si tu vois passer une femme , n'importe laquelle , tu me diras : — Je veux cette femme ! — et lu auras la femme comme tu auras le cheval. — Viens donc , mon ami , viens donc dans mon royaume , que je te fesse le maître de tout ce monde comme j*en suis le maître ; après nous, ce sera à d*au(res à régner tout un jour.
Te rappelles -tu le saint-Évangile où il est raconté que Notre Seigneur Jésus-Christ fut transperlé par le diable au sommet d*une haute montagne ? Le diable dit à Notre- Seigneur i^Tu vois tous les royaumes de ce monde? adore^moiy ils sont àtoi\
Il 7 a des philosophes qui ont prétendu qu^il Q*y a pas de montagnes assez hautes pour qu*on puisse voir de leur sommet tous les royaumes de Tunivers !
Les imbécilles ! à Theure qii*U est , je vois tous les royaumes du monde renfermés dans ma bourse : - il y a deux cents louis au moins !
LETTRE XllI.
Ce qui m*a emporté si loin dans ma dernière lettre ; ce qtii m'a jeté Osai cette exaltation violente qui doit te Caire peur y c'est la Tue de Tor. Il m'eût foilu une âme plus forte pour passer ainsi , sans enthousiasme , de la misère à la fortuné , de Pesdava^e à la liberté , du mépris de tous à l'admiration de tous ; Cependant , les premières heures passées , et quand Je me suis bien assuré que J'avais en effet tout ce que je voulais avec de l'or , je me suis mis à rendre à Paris tout le mépris qu'il m'avait donné ; il ouvrait sa main avide , j'ai resserré mon or ; je lui ai laissé toutes les voluptés bâtardes qu'il voulait me jeter à la tète , et je suis heureusement revenu dans mon sang-froid et dans mon bon sens.
Christophe, je t'envoie un gros paquet , je le confie à
(on amitié, <ifin que tu fasses accepter mes premiers présents aux bons amis que j*ai laissés là-bas.
Donne à ma mère celte paire de lunettes montées en or , à elle qui a fatigué ses pauvres yeux pour moi.
Fais accepter à mon père cette charrue que j'ai aciietée, dont rinvenieur a obtenu un brevet d'invention , et qui a été fort éprouvée à Saint-Ouen.
J'envoie aussi à M* le curé un beau bréviaire tout doré, avec sa couverture en velours. — Plus , un mouchoir à fleurs pour Marguerites
Et rien pour toi , Christophe !
Christophe, quand je te donnerai quelque chose, à loi, je l'aurai acheté avec l'argent que j'aurai gagné.
Bonjour.
LETTRE XIY.
Tai mis leresle de mon argent dans un (iroir tout ouvert ; je n*ai rien gardé sur moi, afin de pouvoir marclier posément dans la ville , et je suis sorti beaucoup plus calme ce matin.
GVst une bonne cbose que de marcher ainsi dans Paris, sans argent , tout en se disant : — Tai de l'argent; on n*e8l ni riche ni pauvre ; on jouît de ce qu*on voit sans le désirer ; on ne succombe à aucune tentation , et on ne la regrette pas quand elle est passée ; on sait qu*on n'a qu*à se mettre à courir un peu , prendre son argent, et revenir sur ses pas... et Ton passe tranquillement son chemin»
Mon exaltation des trois derniers jours m^avait foit si grand*peur que je me suis (âlé plusieurs fois pour savoir si je n^étais pas fou.
Il CHIUN Dl TRAVtRSI. lOt
Le moyen singulier que J*ai (rouTé {»our me calmer m*a calmé en efifet. — Laisser mon argent à la maison , redevenir foule ! c*est ce que f ai fait. '
Alors Je suis allé revoir mon bon onde. Dans mes trois Jours de délire Je n^ avais pas songé une seule fois. Ce serait ici le lieu d^appliquer la parole qm répèle si souvent notre digne curé , — du porc qui mange le gland sans regarder le chêne d'où le gland est tombé.
J*ai trouvé mon oncle dans son cabinet : il était assis dans un coin , sur un tabouret fort bas ; il était tout habillé comme un homme qui va sortir ; il lisait dans un livre élégamment relié; il Usait avec beaucoup d'attention.
Ce cabinet est une merveille. Je ne me serais jamais figuré qtt*un seul homme pût avoir à lui seul tant de livres ; de grandes armoires de haut en bas occupent les quatre murailles ; les livres y sont rangés avec beaucoup d*ordre ; rien n'égale la variété des dorures ; chacun de ces volumes, pris séparément , est un cheM'œuvre d'élégance , de richesse et de goût.
Du reste, l'appartement est dans un style sévère : une vaste table, toiile chargée de papiers, occupe le milieu de cetie pièce ;les ornements de la cheminée sont en bronze ; la pendule est en bfonze ; c'est un lieu fait tout exprès pour rétude et pour la méditation.
A la vue de cet homme si riche, plongé si profondément dans l^tude , je devins rouge de honte , moi qiil , depuis quinze jours, n'avais pas ouveK un livre f mon reste d'enthousiasme s'évanouit tout à fait , et je redevins ce que j'aurais dû être toujours , un jeune homme modeste
et simple , qui se sait ignoraDi , et qui sait qu*il a besoin de tout le qipiulé»
Quand mon oncle s*aperçut que j*étais près de lui , il terma. son livre avec soin, et se leva ; puiff ^ avec le même sourli« que s*il m^eûl vu Iç matin même :
T- Goo^iment allez-vous aujourd'hui ^ mon cher neveu ?
T* Çest moi, lui d|s-je, qui deyrais être venu bien plus tôt mMnformer de vos. nouvelles, monsieur ; mais , depuis que je TOUS ai quitté^, j|'^x eu troi^ jours de 4éUre qui m*ont fait oublier tous mçs devoirs; pardonne^-
— Vous n*avez pas de devoirs enverS; moi^ me dit-iJ ; je suis voire ami et vous êtes le mien , voilà (out. Je ne VfOUilrais pas d*une amitié qui vous serait à charge ou à gêne. Vous venez ihe voir, tant mieux ! c^estque vous y prenez plaisir; voua ne venez pas , tant miew^ encore i c*est que vous prenez plaisir ailleurs. Grande et fikeine liberté à un enfant de yptre âge ! vpllà tout mon plau d*édM€ati(H& : il n>st p^s plus gênant que cela , et vous verrez, j*espère,.qu*il' n'en est pas de meilleur 1
Il se rassit } moi jç me mis à regarder tous ses b^aux livres. — les beaui^ livres I lui disrje , et comme , au Meu de me prêter votre argent que je ne vous rendrai pas de sitôt , TOUS auriez bien mieux fai( de 19e prêter quelques livres que je tous aurais rendus , monsieur , ^ qui ne m'auraient pas tourné la tête comme votre argent.
— Il ne feut rien exagérer, répondit le baron i cette bibliothèque que tous voyez là est une affoire d'ostentation et de luxe , rien de plus : sur quatre mille volumes
LB cntmm ns tratusi. 105
que j*ai entamés Ici à grands frais et à grmd'pelne , il en est à peine cinquanlé dont la perte me ornserak quelques regrets»., et encore , dans ces «cinquante , si Ton m*en donnait une deminloiizaine à choisir , n'était ma réputation de bibliophile et ma vanité de pro|Hriétaire, je terrais brûler tout le resie avec rinsensibitité d'Omar , quand il hrûla la bibliothèque d'Alexandrie.
^ même temps il Jetait un coup d'oetl satisfait sur ses beaux livres. -«* Telle que vous voyez , ma b^liolbèque , disait-il , c'est 4ine des plus belles de Paris l
Alors nous parlâmes de littérature; il en parla en homme d^esprit et de goût, qui est au courant de tout ce quis'imprime de sonHemps et de tout ce qui est resté du vieux temps. -^ Voyez-vous,'me disait-il, litlérairement pariant, cTestune époque misérable que la nôtre; c'est une littérature improvisée, élevée loin de Tantiquilé, parlant au hasard une langue de hasard, écho affaibli du dix^hultième siècle, que nos auteurs n'ont pas compris. Jusqu'à notre siècfe, les siècles littéraires se tenaient en France. Les arts et les lettres allaient d'un progrès , à un autre progrès, attendu , désiré et prévu ; malgré les efforts de quelques esprits faux , pour foire rétrograder la langue , la langue marchait toujours. Ronsard était bafbué dans son temps, comme Chapelain dans le sien. L'esprit français marchait pas à pas. La poésie se faisait en même temps que Phîstohre se faisait ; la poésie suivait toutes les nuances de Ffaistoire ; elles se portaient l'une et l'autre , elles s^aidaient mutuellement à marcher. Le grand Corneille , tout humble qu^il était , s'appuyait sur les larges épaules ' de Richelieu ; Racine était soutenu par Louis XIY ; à son toiv, Voltaire donnait un ecrforîs sans^égal au règne de I 17
194 LB GHBHll DE TRATBMB.
Louis XV , beau règne el belle époque ! c^éUdt le beau temps du génie français. Il comptait alors sur un a?enir , parce qu*il avait sous les yeux son beau passé. La révolution a brisé le passé littéraire , comme elle a brisé le passé politique : ce sont deux riyes escarpées qui ont perdu le pont qui les unissait. A présent , qui osera ou qui pourra le construire de nouveau , ce pont politique et ce pont littéraire ? je doute que ce soit Charles X,je doute que ce soit M. Casimir Delavigne. Ces deux ponts sont brisés , j'imagine , sans retour. En attendant , Thumanité reste assise sur la rive nouvelle , occupée à Toir couler Teau comme le paysan d'Horace. Que ceux qui aiment ces plats rivages y demeurent ; moi , je laisse la poésie moderne où elle est ; je remonte le courant tout là-haut f jusqu'à ce que j'arrive à Tantiquilé. A mou sens , Tanliquité seule est belle ! seule elle a compris quelque chose aux passions fortes. Savez-vous quelque chose de plus beau que V Iliade , le savez-vous ? quels hommes ! quels héros ! quelles amitiés ! je donnerais Coût ce qu*a fait le dix-seplième siècle pour la colère d*Achille ou la mort de Patrocle ! quel sentiment ! quelle vie ! quelle verve I quel grand cri pousse Achille ! c'est un cri qui retentit dans mon âme, après deux mille ans, comme il a retenti sur les bords du Scamandre ! Et puis , comme le poète r^ette au loin la passion vulgaire, la passion de tout le monde ! Hélène ne parait qu^une fois dans ce grand po^me dont elle est le prétexte , et encore ne parait-elle que dans le conseil des vieillards , qui se lèvent pour la saluer , conmie on salue la duchesse de Berry quand elle passe ! Oh! l'Iliade ! L'Iliade! — Et qu*Alexandre avait raison de porter Homère dans une cassette d'or.
IB CIBHIN DE TAàVBESB. 195
Voilà comme il a parlé d*Homère; puis, après un silence d*un instant , il a repris :
— Toute Vantiquité est ainsi faite; elle Yit par la passion ; elle seule elle a été passionnée. Nous autres , à l'exemple de cette yille d'Italie qui a gâté sa langue et chassé ses dieux , nous ayons fait de la passion la plus misérable chose qui soit au monde ; nous TaTons habillée en paniers , et nous lui ayons mis du rouge et des mouches ; à la place d*Achille et d'Alexandre , nous ayons M. le marquis Pyrites , ou M. le comte Britan- Dicus. Madame la baronne Roxelane est yenue chanter ses douleurs sur le même ton que madame la présidente Hermione. Belle passion et belle poésie , ma foi ! Et pourquoi ces messieurs se font-ils si malheureux , Je yous prie ? Pour les plus insipides pleureuses , pour les plus soltes bavardes de l'univers. Mais nous appelons cela de la passion , nous autres ! nous appelons cela de la tragédie grecque , rien de plus ! De la tragédie ! et de la tragédie grecque encore ! Il en est ainsi de tout ce qui a élé fait en France , tout est mort. Qu'ont -ils donc fait de la chanson ? Comparez : O ma tendre mueette ! ou Malbraugh, ou autres chefà-d'œuvre , à quatre vers d'Anacréon ! Comparez M. Ségrais à Théocrile ! £t l'ode ! qu'ont-ils fait de l'ode ? de l'ode grecque et latine? Les barbares! ils ont fait de l'ode latine quelque chose comme ceci : .
Les deux InstruiMnt la terre ▲ révérer leur auteur ; Tout 06 que le globe eiuerre Âouonce n dieu créateur
196 u cnuN SK nâvusi.
Yttilà leurs odes. Horace sVppelle chei nous J-B. Rousseau ; Horace , Tami de Mécènes et d'Auguste , est chez BOUS un cuistre, honteuseoaeDt ehaHé du esH Procope , et qui vît avec des servantes , et qui boit de la blINre le reste de ses jours. pitié i pitié ! G*est la race des rcds de France qui a ftiit tout cela pourtant î c*est pourtant François l*f qui a conupencé ! Mais vous 8av«z le la^n , n*est-oe pas ?
Tout occupé que j'étais à suivre cette dissertation littéraire si féconde en idées qui se croisaient l*ane Tautre, si pleine d*aperçttt tout nouveaux , Je n^ntendfs pas la question qu'il m'adressait si brusquement. -- Vous savex le latin ? me dit«il.
'^ Je le sais , lui répondis-Je.
— Mais vous le savei y j'espère , conime on sait une langue >qtt'on sait bien ; vous le lisez comme vous Usez le finançais ; vous en ooioprenez toutes les merveilleuses licences , de même que vous comprenez , par exemple, ce ^isrs de Racine :
M de 9vM éteint nlliimé le flambeau.
^ àvez^vous jamais lu Juvénal ? aimez-vous la satirtX?
•— J'ai lu Juvénal avec Aireur , mais aussi et surtout j'ai lu tout Virgile , et tout Horace aussi et ieë Décodée , je puis dire que je sais bien le latin.
Il reprenait , sans me répondre directement:
~ Virgile! que j'ai a|mé ses bucoliques ! quelle fraîcheur! quelle admirable naïveté! quels bergers mollement étendus sous l'ombrage des hêtres , quel murmure
1,1 GIUDH m TMATBRfB. 197
dcsraîsaeatti et d*abeîlc»en'«i(e8 ! quelles tuttet hnufi- ■Mmieusee sur la flûte. Befgers , chantei Daphnis i poi^ tez Daphnis ju8qu*aux eieux ! Honneor à toi , Dapfanis ! — Puis toutes les joies des campagnes ; toutes le» anecdotes que cachent les saules , le festin du soir quand Tombre descend de la montagne } puis les i^)ures des bergers rivaux ! Quel chef-d'œuvre que les Bucoliques / N'est-ce pas , Prospér ?
— Mais , lui dis-je , j*aime beaucoup aussi les Géor' gigues et beaucoup aussi V Enéide , le quatrième livre surtout !
A ces mots il fit un geste convulsif.
— Oh ! s'écria-t-il , je le vois , vous avez été élevé conune tous les autres ; vous sentez le collège , monsieur , et Tadmiration de collège , la plus sotto des admirations. Mettre les Géorgiques sur la ligne des Bucoliques, grand Dieu ! autant vaddrait dire que Tabbé Delille vaut Yirgile. Rien n'est vrai comme les BucôHques, rien n*e8t faux comme les Géorgiques. Les bergers de TArcadie vivent dans les Bucoliques , les beaux et Jeunes bergers de TAreadie , vaniteux , taquins , flatteurs , chantèrars, poètes, paresseux, Italiens déjà tout Romains qu*il8 sont encore ; rien ne vit dans les Géorgiques. Le laboureur romain des Géorgiques ressemble à faire pitié au soldat laboureur du théâtre des Variétés; c*6st UD laboureur qui n'a jamais labouré , ce tioïkt des campagnes qui n'ont jamais été cultivées ; rien ne vit dans ce livre , ni les hommes , ni la campagne ; rien n'est vrai , ni la Cable , ni la leçon ; où avez-vims Jamais TU qu'on fit sortir des abeilles du cadavre d'un tau^ reau? G*est pourtant là ce qu'il y a de plus dnimé dans
198 U CnHIF DE TMATBEn.
tout ce poëme : Tépitode d*Orphée', la descente aux enfers ; Orphée s*eD va sur les pas d*Hercule appelant Pyritfaotts ; Orphée est un plagiaire, rien de plus, comme le poète a perdu ces beaux Ters : • -
Te verUenU <Uê,te deeedênie eanebail
c*eftt toi qu'appelait ton amour , Toi qu*U pleurait la nuit, toi qu'il pleurait le Jour.
Relisez donc les Géorgiques , mon bon neveu , s*n TOUS plaît , avant d*en parler , et ce qui yaut mieux encore 9 apprenez les Bucoliques par cœur.
Exttnehun nymphœ erudelifUnerû Jk^hnim Flebantl Ko* coryUtnteil
Et il alla ainsi jusqu'à la fin , récitant ces beaux vers avec une indéfinissable expression de passion et de regrets.
Et quand il eut fini. — Je conçois bien jusqu'à un certain point votre antipathie pour les Géorgiquêê; ce n'est ni un livre d'agriculteur , lui dis-je , ni un livre d'homme du monde ; il est trop sayant, ou trop peu savant ; c'est un défaut ; mais n'est-ce pas un aimable délassement des guerres civiles , je vous prie? Quant à l'Enéide, ce n'est pas un livre de la vieille république , je le yeux bien; mais le quatrième livre , je tous le demande à mon tour , que trouvez-vous de plus beau ?
Il porta la main à ses yeux. — Je tous ai déjà dit , répondit-il vivement, que l'Enéide est un poëme manqué, «ussi manqué pour le moins que \&ffenrùide. L'Enéide,
LE cnniT DS TEATKE8B. 190
cVst un écho affaibli et médiocre du seul poëme épique de ce inonde , VHiade» Yirgile a mU en récit ce qu*Homère avait mis en action. Yirgile a été ; pendant ses douzecliants , à c6té de la poésie épique; il a foit dUnsipides vers entremêlés de beaux vers , rien de plus. Ajoutez que le sujet de l'Enéide . est de toute insipidité. Comment youléz-vous que je mUntéresse autant à un peuple qui va naître , qu'à un vieux peuple qui tombe ? Que me fait à moi le petit Latium tout en chaume , comparé à la vieille cité troyenne tout en pierres ? Ck>mparez-vous Hector h Énée ; comparez vous Énée à notre ami Achille ? Énée qui calcule toutes les chances de son voyage ; Achille qui va d*un seul bond d*une rive du Scamandre à Taulre rive, et que rien n*arréte , pas même la voix et les pleurs de »e» chevaux ? Quant à votre quatrième livre , c*est là justement que je vous attendais , jeune homme, pour vous. apprendre à ne pas admirer sur parole. Ce quatrième livre est un mensonge de sentiment , un mensonge , d*abord parce qu*il est impossible que celte reine de Garthage, occupée à fonder un royaume et très-malheureuse sous son premier mari Sichée , s*amuse tout de suite à faire l*amour avec un homme comme Ëhée, froid, ennuyeux , bavard et admiratif ! Un mensonge , parce qu*il est impossible , d*autre part , qu*nn )iomme comme Énée , si pieux , si soumis au Ciel , qui a perdu sa femme dans le sac de Troie et qui la pleure , devienne amoureux à la première vue, et surtout qu*ii tombe amoureux d'une femme comme Didon , emportée, maussade , volontaire , pauvre et ruinée, avec des mains qui sentent le cuir de taureau; c'est tout au plus si Énée pourrait devenir amoureux de VJnna sorar. Voici donc
SOO u enum n tiatiru.
que f malgré tout le sang-flroid mortel de set deux héros , le po(S(e les anime d^une belle flamme qui Jette son phis grand feu dans une eaverùe pendant une nuit d*orage ; laquelle carême , pour le dire en passant , ne yauC pas le nuage où Juoon enferme Jupiter 1 Yoici donc gue Virgile les tivre l*un à l^adtre ; puis , quand son orage est passé , il les sépare au moyen d*un songe ; Énée s>n va sur ses Taisseoux ^ Didon se brûle sur un bûcher , sans que l'un ai Taulre rencontre le plus petit obstacle. Et vous apf»eiea cela de la passion ! vous appelez cela de la poésie ? vous comparez ce froid accouplement avec la colère d^A- 4ïhille ? vous êtes bien jeune ou bien froid , en vérité !
D*où Je conclus : l^Énéidê est un grossier Contre-sens, le quatrième livre est un fade mensonge , Didon est la plus ennuyeuse des^hérolnes, Ënée est le plus Insipide des héros. De tout ce monde , je n*âline que le jeune Ascagne , qui s'en va dans la campagne à cheval*
M puer Ascantus. Et il récita encore tout le morceau , car c'est une mémoire infatigable , et il sait par cœur même les poèmes qu'il aime le moins !
Comme il me vit plongé dans le plus profond étonnement* — Tous devez me trouver bieit pédant , me dit-il , mon enfant, mais c'est un défaut de mon âge <^ s^avancé; et puis de quoi parlerait-on si oh n'avait pas à s'entretenir de ces belles productions du génie humain ? La contemplation des œuvres du génie élève l'âmé , elle fait oublier la terre, elle nons rend meilleurs. Moi je viens aux anciens poètes comme je vais à un ami dont les bras me sont toujours ouverts , et dont le sourire est toujours tout prêt. Je vis avec eux , je les aime , je me bats avec eux dans la phalange macédonienne ; je sais leurs noms
LB GHUIll DE TKATiaSI. 201
à tous , je sait leur gloire et Je m*en pare ; Je parcours l*Altique à pied , je yais de Sparte à Lacédémone , Je me lève deyant tes vieillards , j^assiste à la lulte des jeunes gens , frottés d^huile ; seulement je ne coupe pas la corde de la lyre , Je trouve qu*U n*y a Jamais trop de cordes à la lyre quand on la touche bien.
Il se leva. — Mais je vous prie de croire , me dit-il , que je ne suis pas tous les Jours aussi exalté et aussi ennuyeux. Cependant en voilà bien assez pour aujourd'hui, aaiprata hiherufU; adieu donc , mon ami Prosper, allez vous distraire quelque part ; employez bien ces belles heures de votre Jeunesse ignorée ; il feudra bien , quand vous aurez jeté votre feu au dehors, que vous fassiez vos premiers pas dans le monde. Il en est du monde comme de la poésie; vous avez bien des opinions à refaire, bien des préjugés à revoir. Il me dit ehcore une fois : adieu , mon neveu ! et (out fut dit.