LETTRE III
Tu penM$ bien que ma première nuit dans ce hideut séjour a dû être horrible. Paris est un infâme cloaque où Ton est heureux de vivre , pourvu qu^on ait l*ftme bien placée. Cette misère mal dissimulée m*a toujours causé autant de haine que de dégoût. Pas une maison à Paris ne consent à paraître ce qu*elle est en effet ; ces chambres sont horribles , Tair en est vicié , le silence en est mortel, le bruit en est glaçant comme la déclaration d*amour d*une vieille femme. J'aimerais mieux la prison , vraiment. Au moins la prison n^est pas de votre choix ; la prison est une nécessité ; plus elle est horrible et plus elle vous honore i elle montre qu^on a peur de vous. Et puis , en prison , vous êtes quelque chose ; on s*occupe de vous , on vous garde, on Eait du bruit autour de vous pour vous ;
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pour TOUS le tambour bat dem ou trois fois par jour { pour TOUS, la garde veille Tarme au bras ! Chaque passant jette r<£il à VOS carreaux ou dans votre soupirail pour vous voir ; vous êtes quelque chose en prison ; ne Aissiejc-Toas qn'une victime , vous avez encore un beau rôle à jouer au dedans et au dehors. C/est bon.
Bfais , habiter un hôtel-garni à Paris I entrer dans ces froides murailles , qui oot tendu leurs bras prostitués à tout le monde, au premier venu , Jeune ou vieux « honnête homme ou voleur : se coucher dans un Ut vénal , vénal sans passion et sans vice , tout simplement vénal ; marcher sur ces carreaux où tant d*autres ont marché avant vous , sans laisser Tempreinte de leurs pas ; ne se trouver ni chez soi , avec la liberté du chez soi , ni chez un étranger , avec les grâces et les bénéfices de Tho^pitar lité ; être seul dans cette foule; ne pas savoir quelle main vous soulève la têle si vous êtes malade , et quelle main rejettera sur vous le drap funèbre , si vous mourez ; ne pas même savoir si on voudra vous prêter ce mauvais* drap pour vous en vêthr dans votre cercueil ; se fatiguer, la mémoire pour retenir le nom des servantes et des valets, qui ne sont pas à vous , et qu*il faut commander en suppliant ; chercher le numéro de sa loge comme le forçat , s*ouvrir sa chambre à soi-même ; et , quand elle est ouverte , hésiter longtemps avant d*entrer , comme un voleur qui force une porte j puis entrer au milieu des ténèbres et du silence, sans entendre aboyer son caniche, sans entendre gazouiller son serin ; puis être seul , tout seul! n*avoir aucune des joies de Tintérieur, rien. Et quand on frappe à la porte de la rue, savoir , à coup s&r, que ce n*est pas pour vous qiroix frappe; r e mettre à la
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fenêtre, Aroilé et basse ; courber sa tète comme au der» nier suppNee; y<rir les hommes dans la rue tout petits , tes femmes qait courent , les carrosses qui volent ; et sa* ▼oir que, dans toute eetle foule , il n*7 a pas une main qn*on yous (ende , pas un cœur qui batte et réponde à YOtre cœur , rien ! Quels songes on ftiit là ! quels songes vous fatiguent dans ce désert qu'on appelle Vkôtel^ami ! Et au mifieu de vous , on arrive et on passe , on va et on vientyonnalt et on meurt, au-dessus, au-dessous, à droite, à gauche , de toutes parts, à côté de vous, sans que vous en soyez Jamais averti que par le hasard ; horreur f Et le vice est à votre porte; vous entende^ frôler sa robe de soie ; et la vertu est à votre porte , vous entendez siffler sa chaussure usée; Vintrigue est à votre porte, haletante et courbée ; et rien pour vous , ni le vice , ni la vertu , ni Pintrigue , rien. Puis il y a des jeunes gens qui descendent en courant Tescalier et qui vous réveillent en sursaut, entraînant leurs maltresses à demi nues. Puis vous rencontrez des huissiers qui vous regardent à vous faire peur , et qui vous pressent contre la muraille h vous écraser. Le bruit , le hruit , le bruit , toujours le bruit ! le bruit aigu et grave,, glapissant et sonrd ; le bruit fou et le bruit sévère : on compte de Targent ici ; là-haut on meurt de faim faute d'un écu ! Te figures-tu , Christophe, ton ami , ton élève , plongé dans cet abîme ! et moi , je rappelle , je te pleure ; moi , je pleure mon joyeux matin d'autrefois , mon grand air de {Printemps , mes grands vents d'automne, mon soleil poudroyant, ma grande route sillonnée de pas d'hommes et de chevauit ; je regrette et je pleure notre maison à nous seuls ; si vaste, si grande» si lieile, si peuplée , si odorante , si pleine de fumier , de
poales, de canards , de grâces champêtres et de liberté! Christophe ! Christophe ! Où es-tu , Christophe ? Moi , je suis seul eu prison , seul à étouffer , seul à mourir !