Le chemin de traverse
Je l'avoue , en commençant celle histoire je me sens au cœur je ne sais quelle innocente joie poétique que je croyais déjà bien loin de moi. Mon âme est émue tendrement au récit que je vais me faire à moi-même avant de vous le faire à vous autres. D'où me vient cette joie inaccoutumée ? D'où me vient cet intérêt étrange pour mon héros? Pourquoi celte fable vulgaire me parait-elle , à l'heure qu'il est, si pleine d'intérêt et de charme? Cela vient-il du léger vent qui souffle , soulevant les cheveux de ma tête , et calmant les passions de mon cœur; ou bien suis-je dominé , à mon insu , par l'influence du grand arbre , au sommet duquel grimpe le léger écureuil , pendant que l'indulgent soleil de septembre voile sa face d'un léger nuage , pour mieux laisser chanter l'oiseau qui i i
chante au sommet de l'arbre et le poète qui écrit à ses pieds ? Non , ce n'est pas cela , ma joie tient à une autre cause; mon bonheur est au-delà de ces arbres , de ce zéphir, de celte rivière, de cet oiseau, de ces chants, de ces murmures. En effet, le vent tomberait tout à coup sur l'oiseau et sur moi , et sur le grand arbre , chassant l'oiseau, brisant l'arbre, et emportant avec les feuilles desséchées du tilleul , ces pauvres feuilles volantes que j'écris Jà ; eh bien ! je serais encore tout aussi heureux qu'à présent ; j'irais me mettre à l'abri du vent et de l'orage , et , semblable à l'industrieuse araignée qui recommence sa toile et qui se joue avec bonheur dans les fils déliés sortis de sa poitrine , je recommencerais ce livre une iroisième fois, et je me jouerais , toujours avec le même bonheur, dans ce frêle lissu d'araignée sorti tout brodé de ma tète et de mon cœur. Or, enfin , voulez-vous donc savoir pourquoi je suis si heureux aux premières pages de cette histoire? c'est que c'est là encore un récit rempli de jeunesse , rempli de passions , et dont le héros n'a que vingt ans.
Ola jeunesse! la jeunesse! Dans un livre, dans un drame , dans un rêve , dans le monde , elle peut remplacer merveilleusement toutes choses. La jeunesse , c'est le mouvement, c'est l'intérêt, c'est la poésie , c'est l'espérance en sa fleur, ce sont toutes les émotions du cœur de l'homme, j'entends toutes les nobles et douces émotions réunies , entassées ; florissantes et chantantes passions d'un jeune cœur. La jeunesse, c'est la misère folâtre , c'est le frais sommeil , c'est la santé qui vit de peu, c'est l'amour au hasard qui bondit comme un jeune lion , ce sont les jolies filles en robes fanées , aux dents blanches , aux
mains rouges, au sein qui bat. La jeunesse, c'est la poésie , éparse çà et là , qui vous accompagne comme un parfum invisible ,• elle se joue ù votre chevet , elle s'assied a voire table , elle rit dans voire verre à demi-plein ; c'est elle qui ouvre la porte aux créanciers avec un air madré et boudeur, et qui les paye avec un sourire. Dites-moi donc, quand vous faites un livre, si voire héros est un jeune homme ? En ce cas , vous êtes sauvé , mon frère ; en ce cas , vous allez faire un chef-d'œuvre, mon frère , quelque chose comme Paul et Virginie , Manon-Lescaut, ou les premiers chapitres de GilBlas.
Mais où sont les romans , c'est à dire où sont les hommes qui restent jeunes? Vous aurez beau faire , vous aurez beau prendre le plus long, comme le bon La Fontaine allant à l'Académie ; il arrivera bientôt , à présent , à l'instant même , demain , sans doute, hier, peut-être, oui il arrivera, hier, que votre héros sera moins jeune, moins jeune d'un regard, d'un sourire, d'un cheveu qui tombe, d'un rien de moins, et pourtant moins jeune. Aussitôt voilà votre histoire qui se complique comme votre héros. D'abord vous avez été le simple historien d'un simple jeune homme , et la jeunesse de cet enfant a suffi à vous et au lecteur; mais aussitôt que l'enfant devient un homme , alors , vous , de votre côté , vous devenez moins qu'un homme , vous devenez un romancier ; vous donnez dans les incidents bizarres, dans l'extraordinaire, dans l'imprévu , dans les grandes scènes pathétiques. Hélas , vos maîtres en ont fait autant que vous. Aussitôt que la Virginie de Bernardin de Saint-Pierre a dix-huit ans, et que sa jolie petite tête blonde est trop haute pour s'envelopper , comme autrefois , de son jupon rabattu ,
son historien l'envoie en France , pour la faire mourir à son retour. Aussitôt que Manon-Lescaut n'est plus la jo" lie fille , vivant d'amour, qui se livre et qui s'abandonne au pr emier venu; le romancier l'envoie dans l'autre monde expier cruellement , Dieu le sait, cette charmante , j'ai presque dit cette innocente vie, de folie, de luxe et d'amour. El quant à mons Gil Blas , le grand héros , il n'est jeune qu'un jour , le temps de vendre la mule de son oncle Gil Perez, le temps de faire l'aumône à l'escopette du mendiant sur la route de Ségovie, le temps de faire cet excellent repas , que vous savez, dans l'hôtellerie d'Orviédro, le temps d'enlever aux bandits, la jolie dame, dont il tire si peu parti, tant il était jeune; le temps d'être dévalisé par l'intrigante au rubis ; le temp3 d'être un grand médecin avec le docteur Sangrado ; le temps d'aimer les jolies comédiennes, les folles histoires et les intrigues amoureuses. 0 Gil Blas ! ô Gil Blas ! pourquoi vieillir si vite; pourquoi n'être pas plus longtemps le Gil Blas des hôtelleries , des comédiennes , des voleurs, des barbiers musiciens et poêles , des antichambres , des coulisses et des grands chemins !
A quoi Gil Blas peut vous répondre : — Ce n'est pas ma faute si je vieillis si vile , e'est la faute de l'homme en général qui n'est jeune qu'un jour. Qui que tu sois, tu le croyais jeune hier; aujourd'hui regarde-toi à quelque glace fidèle; regarde-loi: tu as beau le dire a toimême : Je suis jeune encore , la mère qui t'a fait a beau le penser comme loi , el le donner le bras avec orgueil afin qu'on dise , vous voyant passer tous les deux : Celui-ci est le frère, et celle-ci est la sœur: ta jeune maîtresse te jette encore son même regard de flamme ,
toul bleu comme le ciel ; regarde-toi cependant , vois-tu celle ride légère qui accompagne ton sourire , et qui se dissimule encore sous ton sourire , comme le serpent sous les fleurs ? Vois-tu sur ton front ces rides déjà prononcées que ne cachent déjà plus tes cheveux moins épais? As-lu compté , le malin en le levant tous les cheveux qui restent attachés à ton bonnet de la nuit , dépouilles opimes d'un front bien plus étroit hier ? Voilà comment on vieillit , jeune homme ; voilà comme j'ai vieilli , moi , Gil Blas ! On vieillit d'abord chaque jour , parce qu'on a un jour de plus et une passion de plus ; on vieillit ensuite chaque jour, parce qu'on a un jour de moins et une passion de moins : voilà comme on vieillit , jeune homme ! Ainsi parle Gil Blas ; ainsi parle l'homme sage qui a vécu , et qui connaît la vie , parce qu'il n'a été élranger à aucune des choses de la vie. Moi-même , pendant que j'arrange de mon mieux la vie de mon héros , pendant que je couvre du sable le plus fin et des ombrages les plus frais les sentiers de celte histoire, dans la quelle mon héros doit agir et penser , mon héros vieillit avec moi, son historien. Dieu nous pardonne! nous perdons l'un et l'autre de belles heures à arranger notre voyage. Mais , que voulez-vous , avant de nous embarquer lui et moi , sur celte mer féconde en naufrages , ne faut-il pas bien que nous voyions ce qui se passe au ciel ? Et dans le ciel, voyez-vous noire jour de naissance, à nous deux , qui se montre gravement et solennellement sous la constellation du verseau? Cela veut dire: Hâtez-vous de vivre , loi qui as une histoire à accomplir , loi , surtout, qui as une histoire à raconter! Salut à noire jour de naissance ! quel regard il jette sur nous ! un regard
doux et tendre comme celui d'un père qui s'éloigne et qui perd de vue son enfant. N'avez-vous jamais éprouvé cela , mes amis ? Ne vous êtes-vous jamais arrêtés sur celte heure de votre destin, où vous recules le mouvement et la pensée; celte heure où vous êtes sortis en même lemps du néant, elle et vous? CVst un fragment du lemps , un rien dans l'espace , un écho des siècles ; comme vous , vous êles un fragment de l'humanité , un reflet de la pensée élernelle , un souffle perdu du Créateur. Votre heure de naissance a élé "votre première esclave , même avant votre mère : elle a donné le son aux cloches qui ont sonné voire baptême , après quoi elle s'est envolée dans l'éternité , où elle est allée vous attendre. 0 mon heure de naissance ! ô ma sœur jumelle ! que vous êtes loin dans l'ombre ! comme votre paisible clarté se recule et s'efface ! Étoile perdue dans le lointain , viens à moi qui te tends les bras ; viens , ma belle heure , toi qui me suspendis au sein de ma mère , ivre de joie ; toi qui délias mes membres ployés ; toi qui m'étendis mollement dans mon berceau . me soufflant une âme , après m'avoir repu de sommeil et de lait ! Mais j'ai beau l'appeler de toutes mes forces , mon heure de naissance , elle s'en va toujours dans le lointain , scintillante comme une étoile qui file. Je tends les bras , je n'embrasse que le vide : Eurydice , mon Eurydice, où es-tu ? et l'écho de répondre ; Eurydice ! Eurydice!
Vous croyez que je ne suis pas dans mon sujet , et comme un grand consommateur de romans que vous êtes , vous pensez déjà à sauler quelques pages et à venir tout de suite au fait , car vous êles pressé j car aujourd'hui même, outre cette histoire que vous aurez entre-
prise faute d'autre, vous avez encore au moins quatre volumes de romans à dévorer. Ainsi donc vous n'aurez pas le temps de m'altendre jusqu'à ce que je descende de ce troisième ciel où je suis à côté de saint Paul , sur cette terre de contes , de romans et d'histoires de tout genre où vous êtes la providence des conteurs , des historiens et des romanciers. Cependant , comme je vous le disais tout à l'heure , je suis tout à fait dans mon sujet.
Car , à travers tous les jours , toutes les années que nous remontons ensemble , et que vous remontez avec moi en toute indifférence , comme s'il ne s'agissait pas de vos jours et de vos années ; après avoir traversé toute cette masse d'heures accumulées sur notre route comme autant de moucherons par un temps d'orage , nous sommes arrivés enfin à l'année 1804, la belle année qui vit naître l'empire et le héros de cette histoire. L'empire et mon héros , Prosper Chavigni , ont été inscrits en même temps, l'un dans l'histoire de France, l'autre sur les registres de l'état-civil de son village. Ils se sont revêtus en même temps , le petit Chavigni de ses langes , l'empereur de son manteau de velours , chargé d'abeilles d'or. Voyez le destin ! l'enfant est devenu un homme, et l'empire, son frère de lait, est mort jusqu'à la dernière génération, déjà. Les langes du petit Prosper n'ont servi qu'à lui seul , le manteau de velours impérial a été refait quatre fois à toutes les tailles : pour un roi légitime , pour un roi dévot , pour un roi enfant , et pour une révolution.
1804 J l'époque est à noter; c'était une belle année pour venir au monde. 1804 ! c'est un siècle nouveau qui commence , un siècle plein de révolutions terribles et sans portée , qui durent quinze jours ; un siècle qui va paro-
dier tous les autres siècles , qui parodiera , d'un jour à l'autre , le dix-septième siècle et 89 , Richelieu et Robespierre, Corneille et Jodelle ; qui parodiera jusqu'aux pestes d'autrefois. Un siècle qui verra mourir , sans trop s'en inquiéter et comme s'il avait de quoi les remplacer , ces grands noms de l'histoire , le nom de Bonaparte et le nom de Condé ; siècle indécis entre le bien et le mal, aussi incapable de mal que de bien ; haletant et fatigué par des travaux qu'il n'a pas faits ; se reposant de guerres qu'il n'a pas entreprises; siècle bourgeois , sans passions même bourgeoises ; siècle marchand qui est à la hausse et à la baisse sur un bruit venu il ne sait d'où , et qui n'a d'émotions qu'au moyen de celle hausse et de cette baisse. J'imagine que tous les sceptiques de bonne foi , sur lesquels repose encore le peu de société qne notfs avons conservée , sont nés en 1804. Venir quatre ans plus tôt , c'était venir trop tôt pour êlre sceptique , c'était avoir quatre ans devant soi pour croire à la gloire. Or, l'homme complet de noire époque est celui qui n'est même plus dans le doute , car le doute c'est encore une croyance. Ne rien croire et ne rien admirer, voilà notre évangile social. L'homme complet de notre époque ne croit à rien , à l'empereur Napoléon moins qu'à personne , à la gloire encore moins qu'à la vertu. Qui que vous soyez , Dieu vous préserve d'être un homme complet !
Mon histoire sera donc comme un livre tenu en parties doubles , où \vs pertes sont écrites d'un côté et le profits de l'autre. Mon héros sera un tout jeune homme d'abord, et ensuite un homme fait. Je diviserai, comme tous les romanciers du monde , mon histoire en deux parties. Cet homme qui grandit , ce serpent , épanoui au soleil , qui change de peau , cet enfant qui devient jeune homme, cette vertu qui devient le vice , le moi d'hier et le moi d'aujourd'hui , ces deux êtres si opposés , ce sont là en effet deux histoires si différentes ! Une histoire vive, animée, couleur de rose, très-simple, un rêve d'été, une course à cheval , à travers de beaux paysages, Ariel en croupe , voilà la première partie de cette histoire , dont le mot d'ordre est espérance. Pour celle-là , je ne
demande point de grâce , je suis sûr de la bien écrire , car c'est l'histoire éternelle de la jeunesse. Celte histoire, je veux l'écrire avec la dernière plume arrachée à l'aile de ma dernière colombe , sous mon arbre favori , à côté du ruisseau qui s'enfuit en murmurant. Dans cette partie de mon récit, j'aurai pour moi tous ceux qui ont vingtcinq ans , tous ceux qui ont eu vingt-cinq ans-, et tous les heureux qui n'ont pas encore vingt-cinq ans. Ils seront indulgents pour les souvenirs épars d'un bonheur qui n'a pas toujours été ménagé avec soin, parce que c'était le trésor le plus amoncelé de l'enfant prodigue. Mais l'autre partie de cette histoire , ou si vous aimez mieux , de ce roman dont le mot d'ordre est ambition; l'histoire de Prosper de Chavigni homme fait , après l'histoire du petit Chavigni le paysan , voilà ce qu'il faut écrire avec une plume de fer , voilà ce qui va faire jeter les hauts cris à toutes les moralités de notre époque. Oh ! oh! vous allez donc faire à fond l'éducation de ce jeune provincial ! Vous allez donc lui apprendre comme on devient menteur , lâche, fourbe, duelliste, méchant , en un mot comment on devient quelque chose ? Vous allez donc lui apprendre comment on exploite le génie, la bonté, la valeur , le talent, la jeunesse, la puissance, le crédit et même la vanité d'un sot? Grâce à vous , cet enfant si naïf, va donc apprendre comment on ramasse les jarretières des belles dames , et comment on les remet à leur place en temps utile? Ainsi je les entends tous se récrier ainsi à l'avance, quelles que soient les précautions dont j'entoure la seconde moitié de mon récit. La morale a fait de si grands progrès de nos jours ! Encore un peu de temps et nous serons revenus à M. Florian et à Gessner. Aussi ,
que va devenir ce pauvre livre dont la simple esquisse a déjà excité tant de réclamations, et soulevé tant de clameurs ? D'autant plus que mes appuis naturels , qui faisaient autrefois ma gloire et ma force , deviennent chaque jour plus faibles et plus rares. Quand j'étais avec eux, ou plutôt quand ils étaient avec moi , les compagnons de mes premiers essais , comme j'étais fier , heureux et libre! Nous amassions en commun nos pensées , nos paroles, nos actions , notre pauvreté si chère et si précieuse, et notre gloire quand il y avait gloire. Mais aujourd'hui, malheureux que je suis Je doute de mes amis , à présent que je doute de moi-même.
Autrefois , je ne pensais guère à leur blâme , car pour moi ils n'avaient pas de blâme. J'étais l'enfant chéri de leur adoption , et le frère de leurs rêves poétiques. Et cependant ils sont resiés , de près ou de loin , les seuls arbitres de ma pensée. Je n'en veux qu'à leurs suffrages , et parmi toutes ces critiques horribles ou niaises qui m'entourent , depuis le mensonge en mauvais français jusqu'à la calomnie en mauvais style, je ne redoute que la critique de mes juges naturels. Aussi, en commençant cette histoire , ma première pensée est celle-ci : Qu'en pensera Théodose ? qu'en pensera Armand ? qu'en pensera Alexandre ? qu'en pensera Victor? que vont-ils penser tous, mes vieux jeunes amis ? Leur condisciple a laissé là encore une fois son noble manteau littéraire qu'il avait repris pour toujours, disait-il, et le voilà qui se rejette dans la fiction et dans le cabinet de lecture ? Quand donc reviendra-t-il enfin tout à fait à ces études sévères de la double antiquité, où il disait qu'il était remonté? Pourquoi se fait-il écrivain de romans , quand il a le droit d'être un
critique ? Ainsi parleront mes amis , ainsi s'affligeront-ils à la seule annonce de ce livre nouveau, et ils seront d'autant plus étonnés et d'autant plus affligés, que je me suis fait plus jeune et plus oseur que jamais , pendant qu'euxmêmes ils sont devenus plus décents et plus graves. Ils ont marché en avant , pendant que je revenais sur mes pas , ils ont teint leurs cheveux en noir pendant que je mettais une perruque blonde, ils ont plongé leur vin de Champagne dans la glace , pendant que je me livrais au vin du Rhin. Moi, malheureux critique , je suis resté critique et pédant, pendant qu'eux-mêmes ils sont devenus des hommes. L'un qui souvent m'est venu arracher à mes livres de droit , quand j'avais l'espérance d'être un docteur , est devenu professeur et il enseigne ; Paulre , mon démon familier , autrefois ardent coureur de grisettes , bel esprit de la Grande-Chaumière , duelliste jusqu'au coup d'épée dans le bras inclusivement, s'est fait professeur d'histoire et il enseigne ; Julio le moqueur, si bon homme , si vaillant , qui avait tant d'âme et d'esprit , est devenu , le croiriez-vous , Elisabeth? un simple notaire de village; il a acheté une demi-douzaine de carions et deux écuÀSons en cuivre doré , et il écrit sur du papier timbré tout le jour. Les beaux et notables changements que voilà dans le personnel de mes amis! Tel qui faisait des vers , gagne de l'argent à la Bourse, tel autre qui rimait des vaudevilles , est devenu un des grands orateurs du barreau ; vous avez tous connu l'amant de Rose et de Pauline ? Il est procureur du roi, et il parle contre l'adultère admirablement, à ce qu'on dit. Francisque le joueur est devenu avare, et il aépousé la filled'unjuif; mon Dieu! Paul , qui n'avait pas de barbe , s'est fait lancier , et son
brigadier l'a mis aux arrêts trois fois, parce que sa moustache était absente. Vous vous souvenez d'Auguste ? comme celui-là nous a éreinlés corps et àme ! Quel estomac il avait ! quelle tète ! jamais ivre ! jamais sans soif! jamais sans faim? jamais besoin de repos! Il allait , il allait, il allait à nous crever tous. Quel coureur! Eh bien! il est devenu homme d'état , il a pacifié quatre arpents de la Vendée à lui seul ; et la dernière fois que je l'ai vu , il était gravement à l'Opéra eu pleine loge, tête à tête avec la nourrice de son troisième enfant. On se demandait de toutes parts si ce n'était pas là M. OJilon-Barrot !
De tous ces vieux amis , de tous ces compagnons fidèles avec lesquels j'avais mis en commun mes plaisirs et mes peines , mon présent et mon passé, et, je le croyais, mon avenir , il ne m'en reste pas un seul. Ils ont tous marché ou en avant ou en arrière ; ceux qui ne sont pas restés en chemin sont allés très-haut ; ceux qui ne se sont pas éteints, ont vécu trop vile. Il y en a qui sont mariés, d'autres qui sont veufs et qui se marient de nouveau , il y en a qui ont six enfants et qui se livrent de toute leur force au seul luxe innocent de ce monde. Quelques-uns se sont absorbés dans d'innocenles petites passions ina« perçues , et qui les rendent heureux d'un bonheur toujours plus nouveau. II y en a même qui sont morts , et l'autre jour encore nous avons enterré le plus jeune , le plus beau , le plus savant de tou&« noble jeune homme dévoré par la science et tué par l'étude. A quoi donc sert la vertu , ô mon Dieu ! C'est ainsi que la vingt-septième année vous trouve seul, à peu près sans famille, sans amis , je veux dire sans amis toujours tout prèls, toujours sous la main , toujours éveillés , l'âme et la bourse au i 2
poing pour vous défendre, et Chloé , sous les rideaux , les yeux à demi fermés, prête à recevoir dans ses bras l'ami de son amour. Grand malheur de dire à la jeunesse: Adieu! adieu! adieu!
Eh bien! moi , je les rappelle toutes , ces amitiés absentes , je les prends par le bras et je les secoue : à moi mes frères , à moi mes dévoués , à moi mes compagnons des beaux jours , réveillez-vous ! Glissez-vous en silence par voire porte entr'ouverte , trompez la surveillance de votre femme et de vos clients. Venez , venez , quittez votre robe de magistrat, votre robe de professeur, votre habit brodé de préfet; venez , prenez encore une fois votre manteau couleur de muraille, et encore une fois , parcourons la ville ensemble; agaçons les jolies filles dont la gracieuse silhouette se détache contre la vitre entr'ouverte ; venez , recommençons ensemble celle immorale histoire de la fleur qui se fane , du mouchoir qui se dérange , et de la bougie vacillante qui s'éteint. Venez , vivons une heure ensemble, vous retrouverez demain votre femme , vos enfants , vos affaires , vos succès et vos devoirs de chaque jour.
Et vous aussi , venez avec nous , vous les anciennes amies de nos beaux jours, vous Esther, vous Louise, vous Thérèse, vous Lili, vous les jolies, les naïves et les belles ! Laissez-là vos amours commencées, abandonnez vos nouvelles intrigues pour une heure ; quittez voire frais boudoir où l'écolier soupire à côté du vieillard ; venez les jolies , et les belles , et les rieuses , et les folâtres , et les insouciantes, et les spirituelles, et les moqueuses ; venez aussi vous les blanches sceptiques à l'œil de feu , à ia lèvre rose et rebondie , au sein qui bal , au pied qui
s'avance en frémissant. Venez , venez toutes avec moi. Venez , vous qui êtes restées toujours les mêmes ; vous que la vieillesse ne prend pas en détail , qu'elle prendra tout d'un coup quand vous ne voudrez plus être jeunes. Venez , venez, vous qui n'avez ni familles , ni devoirs. Venez î venez ! venez !
Et toutes aussitôt , reconnaissant nos voix amies , de jeler sur leurs cous fermes et blancs l'écharpe printannière , de couvrir leur jolie tète du chapeau rose chargé de plumes ou de fleurs, et de venir à moi sans demander: — On allons-nous ? Oh ! mes amis , vous voyez bien que mon histoire n'a pas besoin de vous : restez en paix à votre foyer domestique , si ma nouvelle histoire vous fait peur ; je suis protégé par les décevants souvenirs de notre jeunesse qui ne s'est pas envolée bien loin. Je puis encore lui faire un signe a la folâtre comme à une colombe égarée , et elle viendra de nouveau s'abattre sur ma tête , et me protéger de son aile transparente , sauf à reprendre son vol le lendemain. Restez donc chez vous, mes amis, si vous êtes trop occupés , et laissez-moi sous la protection des belles amies de nos vingt ans. Autrefois nous allions avec elles dans la forêt de Meudon , calme et solennelle , dans les bois jaunes et pelés de Montmorency (que d'écharpes oubliées aux buissons d'aubépines ! que de baisers oubliés au pied du buisson ! ) Laissez-les donc venir, légères comme les grâces dans une ode d'Horace, je les entends déjà qui me demandent en souriant : — Que nous veux-tu ? Ce que je veux, mes belles , je veux savoir si vous vous rappelez votre vingtième année. Je veux savoir si vous êtes encore plus jeunes que nous qui ne sommes plus jeunes. Je veux sa-
voir si vous aimez encore les histoires de folie et d'amour? Ce que je veux , je veux donner sur vos fronts si doux , où elle est restée , le baiser de paix à la vingt-cinquième année qui est déjà bien loin de nous.
Vain espoir encore celte fois ? Je ne parle plus leur langage à ces vingt années éternelles qui n'ont pas fait un pas depuis que nous avons vécu avec elles. Vous avez raison , joyeux printemps féminins , vous n'avez rien de commun avec l'âge mur. Et d'ailleurs , mes amours inconstantes , pourquoi me seriez-vous plus fidèles, que mes amis les plus fidèles ? Pourquoi doue perdriez-vous votre temps à écouter une histoire de notre âge qui n'est plus du vôtre ? Retournez donc, vous aussi, à vos affaires, c'est-à-dire à vos amours.
Et aussitôt les voilà qui reprennent leur vol dans leurs riantes demeures ; elles n'ont plus le temps d'écouter mes his'oires , et moi les voyant partir ainsi , je leur crie une dernière fois. — Où vas-tu , Phryné ? où vas-tu , Lesbie ? où vas-tu, Aglaé ? où vas-tu, Marion? où vas-tu, Manon ? où vas-tu , Irma ? Jolies filles de la Grèce et de Rome ; jolies filles du grand siècle , du dix-huitième siècle , et de notre siècle à nous ; noms charmants consacrés par les philosophes , les poëtes , les hommes d'état , les petits soupers , et les romans du jour , où allez-vous ?
Mais elles, riantes comme les Grâces dans une ode d'Horace, et comme elles à demi-nues et se tenant par la main, elles me répondent ce qu'elles ont répondu à Périclès et à Properce ; au cardinal de Richelieu, et à Desgrieux.
Nous rebroussons chemin , nous autres , nous les immortelles , nous les Grâces , nous remontons là-haut vers les hommes de vingt-cinq ans.
Ainsi donc, ni amis , ni maîtresses pour m'entendre ; ainsi donc, je vais raconter tout seul , à qui voudra l'entendre , cette histoire que j'avais faite pour mes amis et pour elles , nos compagnes du printemps , cette histoire qu'ils ne peuvent plus entendre parce qu'ils sont trop vieux, et qu'elles ne veulent plus entendre parce qu'elles sont trop jeunes.
Qui donc me prêtera une oreille attentive à présent, puisqu'ils m'abandonnent tous ? — Mes amis inconnus peut-être !
A tout hasard , je commence mon histoire ; et si vous trouvez mon exposition trop longue, remarquez bien que vous n'avez pas de préface. — Pas de préface !
Où êtes-vous né ? A moins d'être venu au monde sur la bulte Montmartre , sous l'aile rafraîchissante de quelque moulin à vent , qui , de la hauteur où il est plongé , regarde avec mépris les changements et les incertitudes de la ville , je vous plains si vous êtes né à Paris. En général, autant qu'on le peut , il ne faut pas naître à Paris , il faut y vivre à tout prix ; dans aucun cas , on n'est pardonnable d'y mourir. Tant que le pouls bat soixante-dix pulsaiions à la minute , tant que le cœur est robuste et fort , tant que la volonté est puissante , tant que la passion est en haleine , c'est bon et beau , Paris ; mais pour l'enfant et pour le vieillard , pour qui se traîne et pour qui apprend encore , pas à pas , à marcher ; mais pour tout ce qui est faiblesse qui s'en va , ou faiblesse quiar-
rive, Paris est une ville de morl. Pour l'enfance et pour la vieillesse , Paris n'a pas assez de soleil , pas assez de silence , pas assez de sommeil. D'ailleurs il n'y a de vrais Parisiens en ce monde que les Parisiens qui ne sont pas nés à Paris. Le Parisien de Paris est une monstruosité qu'il est bien difficile de rencontrer , à moins de le chercher dans une de ces rues privilégiées , comme la rue Mouffetard. Le Parisien de Paris est assez volontiers , contrefait , malsain , idiot et niais à faire plaisir : il n'a pour grandir que quelques pieds de terre humide , dans une maison tenue par un portier sale et bavard. Le Parisien de Paris est gouverné par des Parisiens de la province ; c'est le Midi qui lui envoie ses députés , ses généraux, ses administrateurs et ses minisires ; ses orateurs , ses hommes d'état , ses belles femmes et ses poètes. Le Parisien de Paris n'a gardé de sa belle ville que niôtel- Dieu , le boulevard des Invalides, la Morgue , la loterie , les octrois et le mont-de-piété. Le Parisien de Paris est la dupe de la ville dans laquelle il est né ; c'est lui qui l'a bâtie , c'est lui qui l'éclairé, c'est lui qui la répare , c'est lui qui remplit les prisons, qui occupe les assises, qui ensanglante la grève; c'est lui qui fournit, chaque année, à la bonne ville , son contingent d'escrocs, de filous, d'espions, de galériens et de filles de joie ; c'est lui qui paye les impôts et qui fait les révolutions j voilà le lot du Parisien de Paris. Heureusement pour lui , le héros de cette histoire , Chavigni , n'était pas un Parisien de Paris.
Notre jeuse héros, Prosper Chavigni, était né un beau jour de printemps , dans un bon endroit , loin , bien loin de Paris : il était \enu au monde dans le plus joli coin de
terre , entre un beau fleuve et une haute montagne , au midi de la France et au midi tempéré , dans un village dont le nom n'est pas sur la carte , et qui n'a pas même un juge-de-paix , tant c'est un calme et paisible village ! Prosper Chavigni était venu au monde le premier de sa famille et le dernier de son nom , vivement et tendrement chéri par sa mère et par son père , le vigneron, Jean Chavigni. Son père , tout vigneron qu'il était, avait une maison bâtie en pierres, qui avait appartenu au père, on pourrait dire aux aïeux de sa femme. Quand la porte de la maison était ouvei e à deux battants , on voyait de la rue, à travers le long corridor, et tout au bout du jardin, dont il avait l'air d'être le dogue fidèle , le Rhône , qui se déroulait au loin en aboyant. Je ne crois pas qu'il y ait sous le soleil un plus beau fleuve que le Rhône: il a une grande voix et. de grands bras ; il est limpide , il étincelle, il marche à grands pas , toujours en poste, faisant claquer son fouet comme un gentilhomme en vacances. Le matin , quand lajournée doit être belle , le fleuve se couvre de nuages , présage trompeur; heureux ceux qu'on trompe ainsi ! Noire enfant eut donc le Rhône pour son premier ami et pour son premier compagnon. Le Rhône l'avait vu naître , et il le vil grandir en toute bienveillance : il prêta à lVnfanl le miroir transparent de ses ondes , les cailloux argentés de son rivage , l'ombre mouvante de ses saules ; il rendormit de sa grande voix plaintive , il le réveilla de sa voix grondeuse , comme on réveille un enfanta l'heure de l'école ; c'était là une douce et poétique manière de se réveiller et de s'endormir : voilà ce que faisait le Rhône pour l'enfant Prosper. De son côté, l'enfant rendait au Rhône amour pour amour :
il le reconnaissait à sa voix , et il lui obéissait comme il obéissait à sa mère. Quand le fleuve lui disait : Dors , mon enfant ! l'enfant s'endormait en souriant ; quand le fleuve lui disait : Réveille-toi ! l'enfant se réveillait en souriant. L'enfant le saluait le matin et le soir, de loin et de près, du cœur , de l'âme et de la voix. Bientôt il osa se confier au fleuve qui lui apprit à nager comme un brochet de ses ondes, et le fleuve le portait, l'emportait, le transportait , le rapportait ; c'étaient des fêtes et des joies sans fin et sans cesse ; c'était une confiance et une amitié réciproques ; on eût dit que cet enfant domptait le Rhône. Même , un jour qu'il était avec sa mère dans une barque, le Rhône se mit soudain à entrer en fureur ; il grondait, ilécumait, il menaçait, il jetait sa colère jusqu'au ciel ; il oubliait cette frêle barque qui contenait son enfant favori ; tout à coup , l'enfant se lève , et voyant sa mère qui tremblait pour lui, il fit signe au fleuve qu'il voulait être obéi et qu'il fallait ramener sa mère au rivage ; et le fleuve , tout à coup obéissant , déposa sur le sable cette mère et cet enfant que menaçait sa fureur ; et quand l'enfant fut en sûreté , la tempête recommença.
Oui, c'est un beau fleuve, le Rhône! Un fleuve provençal , la mer du Midi , scintillante et rayonnante mer ! C'est là un fleuve toujours net , toujours balayé , faisant sa toilette, et une toilette scrupuleuse, chaque matin. Bel exemple que suivait l'enfant Prosper! A Paris, vous passez sur un pont; vous voyez à vos pieds de sales blanchisseuses , du charbon , du bois , des hommes accroupis dans toutes sortes de postures. Vous demandez: Qu'est-ce cela ? On vous répond : C'est la Seine ! Notez bien que
la Seine tienl à ses gages un préfet de police pour la nettoyer !
Après le Rhône, son voisin et son compère , le premier ami que se donna Prosper Chavigni, ou plutôt le premier ami qui lui vint comme vous viennent tous les amis, sans qu'on les cherche, ce fut un honnête maître d'école , qui n'était pas un imbécile bien qu'il portât une robe noire et qu'il fût de la morale chrétienne. Il avait un œil bleu et plein de feu , qui s'ouvrait bien sous son vieux chapeau noir et usé : il avait la voix douce et triste ; il était bon comme notre Seigneur Jésus-Christ , son maître ; et Dieu sait s'il y avait de quoi.élrebon avec d'ignobles enfants slupides, tous crottés pour la plupart , qui arrivaient à l'école par un chemin de fumier et de paille pourrie, pauvres âmes naissantes, destinées à toutes les fatigues du corps, mal nourries de pain noir, et dont l'intelligence était au niveau de leur nourriture corporelle ! Avec des disciples ainsi faits , le pauvre frère Christophe exerçait de son mieux sa vertu favorite , la patience , celte sœur de la charité qui est la vertu des anges. Il était si pauvre que les mieux nés parmi ses élèves comprirent facilement qu'il fallait que leur frère Christophe fût très-bon en effet pour être si patient. Ceux qui comprirent cela lui furent soumis et l'aimèrent 5 ceux dont l'intelligence n'alla pas si loin , et c'était le plus grand nombre, lui furent soumis et l'aimèrent aussi parce que tout le monde l'aimait. A l'école comme dans le monde , tout le monde a toujours raison.
Ce fut le frère Christophe qui apprit à lire à notre enfant ou plutôt à son enfant Prosper, ainsi qu'aux autres enfants du vi;lage : il leur apprit aussi le catéchisme ,
Cette science d'enfant qui ne peut être enseignée que par un Dieu. A ces enfants , confiés à ses soins , le frère Christophe parlait de Dieu comme il le sentait, et du dogme comme ses supérieurs le lui avaient ordonné. Dans celte dernière partie de ses leçons , il était fort obscur, et c'était pourtant ce que les enfants apprenaient le plus facilement. Pauvre bonhomme! que de fois il resta muet à des questions fort simples que les enfants lui adressaient par hasard! Ce qui n'empêchait pas que tous ces enfants ne fussent de très-grands savants , au dire de leurs parents et du curé.
A ce sujet , Chavigni racontait l'anecdote suivante : Celait un dimanche de catéchisme , c'était un examen général dans l'église, dans la chapelle même de la Viergej le curé interrogeait les enfants, et le catéchisme en main, il demanda au petit Prosper, qui avait sept ans : Qu'estce que la luxure ? Et l'enfant de répondre avec une petite voix flûtée : C'est l'œuvre de la chair, comme disait le catéchisme. Je suis sûr, ajoutait Chavigni , que mon pauvre maîlre , le frère ignoranlin, aurait été aussi embarrassé que moi , à sept ans , de dire ce que c'était que l'œuvre de la chair.
Belles années du village! qui pourrait en dire tous les détails ou plutôt qui voudrait les entendre raconter ? Non pas que ce fût là tout à fait une vie d'idylle ou de bucolique , sans ambition et sans envie ; non pas que les moulons soient en ce lieu plus blancs et les bergers mieux peignés qu'ailleurs. Mais ces colères sont si peu dangereuses ! mais ces ambitions-là sont si innocentes ! ces rivalités s'oublient si vite ! C'est un curieux speclacle tout un village du Midi qui passe sa vie sur le devant de
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sa porte , à l'ombre de sa vigne ou de son noyer, et qui, pendant tout le jour, cause , médite et rêve tout haut , à cœur et à ciel ouverts ! On s'escrime , on se dispute , on discute , on s'agite. On sourirait bien de pitié , si l'on savait là-bas toutes les misères qui occupent Paris , les batailles , les armées, les grands poêles , le roi, les chambres, le peuple, les journaux, le préfet de police, l'archevêque, tous les pouvoirs ! Dans ce village en question , on agite plus de hautes questions politiques , on s'occupe d'événements plus importants et de révolutions plus gigantesques que dans tout Paris, pendant toute une année , même dans l'année 1850. Songez donc que là-bas, tel qui se lève pauvre et nu peut se trouver le matin propriétaire d'une île entière comme Robinson Crusoé , s'il plaît à Dieu et au Rhône. Chaque jour, en effet , le Rhône peut former au milieu du son lit ou sur ses bords une île nouvelle : il sème les îles sur sa route comme l'heureux Buckingham semait les perles. Mais aussi que de discordes ce Rhône goguenard jette sur son passage eu jetant ses îles ! Voici comment cela se fait :
Le Rhône, ce méchant diable , est plein de malice et se montre souvent un fort mauvais plaisant. Capricieux qu'il est , il dérobe souvent à Lyon ou Vienne , la primatie des Gaules catholiques , cette ville où Racine était si peu compris qu'on lui donnait des clous pour des a llumeltes et un réchaud pour un vase de nuit , tant on savait le français à Vienne ! le Rhône , dis-je , dérobe , en passant par les villes, tout ce qu'il peut voler, de gré ou de force ; une poutre , un brin dJ paille , un morceau de roche , vingt arpents de terre , un pan de murailles , tout lui est bon , tout lui sert de jouet. Il emporterait une ville entière
qu'il n'en serait pas plus embarrassé que du fétu que voilà. Quand il a assez joué , le terrible enfant , il dépose son hochet quelque part , sur le rivage ou au milieu de son lit. Cette île, ou plutôt ce commencement d'île, s'appelle une alluvion. A ce sujet , on lit de très-longs chapitres dans les Pandecles. Or, le village où naquit Chavigni , sinueux vallon plein de tours , de détours , et faisant le coude à chaque pas , est certainement l'endroit de la terre où le Rhône ail apporté et remporté plus d'îles toutes faites ; comme aussi c'est l'endroit de la terre où l'on ait le plus commenté de toutes les manières, par citations , commentaires , jurements, médisances et coups de bâton , la susdite loi de alluvionibus !
Le Rhône était donc la providence , le gouvernement , l'opposition , le ministère elle journal politique de ce village.
Aussitôt que le Rhône voyait les haines particulières se ralentir , il jetait une île sur ses bords. Quand je dis une île , j'entends une ou deux bottes de paille flottante , auxquelles venaient se joindre quelques tombereaux de sables mouvants , et sur ce sable un peu d'herbe semée par le vent , et parfois quelques joncs , qui levaient la tête singeant la forêt de saules. Aussitôt tout le village était en émoi. — A qui est l'île ? — L'île est à moi ! — Elle est à toi ! — Elle est à nous ! — Elle est sur ma rive gauche ! — Elle est sur ma rive droite ! — Oui et non ! — Vous êtes un scélérat !— Vous êtes une coquine ! — Les bonnets volaient en l'air ; après les bonnets volaient les cheveux ! On se battait, on plaidait; puis après toutes ces batteries et plaidoiries , venait la loi qui confisquait l'île à son profit , et plus souvent revenait le Rhône, riant
dans sa barbe , qui venait après la loi , et qui reprenait l'île comme il l'avait donnée, et qui la reportait dix lieues plus bas avec les mêmes rixes , les mêmes ambitions et les mêmes querelles de plaideurs. Une île sur le Rhône ou un château en Espagne , c'était la même chose pour Prosper Chavigni.
Pourtant, avouons-le, c'était peut-être un grand avantage poétique d'avoir toujours sous les yeux un château en Espagne tout prêt , un château en Espagne, visible et palpable, dont Chavigni le père pouvait devenir le maître d'une heure à l'autre. Prosper lui-même , en se promenant sur le bord de son fleuve , ne pouvait-il pas découvrir une île dont il aurait été le Christophe Colomb ? Telle fut peut-être , à son insu , l'origine de l'horrible ambition qui a perdu Prosper. Partout autour de lui , on ne parlait que de ces fortunes soudaines. On ne parlait que d'îles dans le village. On citait à tout propos l'île Barbe, à Lyon , qui vaut une ville et qui s'est faite avec quatre grains de sable. Ainsi, ému par tant de merveilleux récits, Prosper s'était fait chercheur d'îles comme on se fait chercheur de trésors dans le Nouveau-Monde. A la promenade il se levait sur la pointe des pieds, cherchant à découvrir les premiers sapins de son île flottante ; le matin , à sa fenêtre , il cherchait au loin l'île qui devait venir. Si donc il ne vit pas d'île venir , il apprit de bonne heure à se passionner jusqu'aux larmes pour une fortune imaginaire ; il courut de bonne heure toutes les aventures de la terre et de la mer sans sortir de son village. Malheureux et précoce enfant ! il fut jeté en même temps au milieu des procès de la ville et des travaux de la campagne, au milieu des coups de poings et des fleurs. Il avait été
ambitieux de l'ambition de Fernaml Corlès à sept ans ; il avait été un voyageur de (erre terme et de merà sept ans ; à sept ans , il avait rêvé la gloire du conquérant et la fortune du chercheur de mondes ; il a eu sa passion sociale à sept ans ! Le malheureux !
Toutefois, ce premier germe d'ambition, si imprudemment jeté dans ce jeune cœur , fui sinon étouffé, du moins contrebalancé par de bonnjes et fortes éludes , qui se trouvèrent là dans ce village comme la plus belle de ses îles , sans qu'on puisse dire comment elles y étaient venues. Qui eût dit à Jean Chavigni, le vigneron , que ton fils serait un jour un grand humaniste, l'eût bien plus étonné que si on lui eût appris tout d'un coup que le Rhône venait d'apporter rile de Sainte-Hélène dans son jardin, avec le saule pleureur et le tombeau de l'empereur. Au fait , c'est là un des grands hasards de la vie de notre Prosper qu'il ait appris le latin sur les bords les plus ignorés du Rhône, dans un temps où si peu de savants savaient le latin même à Paris. Comment Pros-
per Chavigni fui introduit ainsi tout à coup dans les plus chastes mystères de l'antiquité , c'est un miracle de la patience et de l'intelligence de son maître, le pauvre frère ignoranlin , le pieux , l'excellent , le dévoué frère ! Il ne cherchait pas, celui-là, des îles inconnues ! Mais il allait se cacher dans les îles découvertes , sous le plus vieux saule , et là , un vieux livre à la main , un volume de Cicéron ou de Firgile , il devinait peu à peu cette savante langue des grands orateurs et des grands poètes ; il découvrit ainsi mots par mots , puis vers par vers , toute X Enéide , cette terre qui lui était fermée ; puis une fois dans Y Enéide, il se trouva de plain-pied dans tous les chefs-d'œuvre qui étaient faits pour lui , pour lesquels il était fait et qui pourtant lui étaient défendus. Il y a , dans les règlements des frères de la morale chrétienne, un très-sévère règlement qui défend aux frères d'apprendre le latin. Soit qu'on ait voulu les retenir dans une humilité plus que chrétienne , soit que leurs supérieurs aient voulu leur ôter ainsi toute ambition et leur fermer les portes du sanctuaire, l'élude du latin est un crime pour ces hommes patients et laborieux. Le frère de l'école chrétienne est l'instituteur du pauvre , l'ami du pauvre , son compagnon et son guide , et le maître de son enfance. Il est patient , laborieux , actif, soumis, humble et doux; il se courbe jusqu'à terre , il est utile à lui seul , plus que toute une académie , plus que toutes les académies du monde ; il n'a pas de bornes pour faire le bien ; mais sa science doit se tenir dans de certaines limites; sa science doit être comme lui , humble , résignée , cachée , sur la paille , n'ayant d'autre but que le ciel , et fuyanl le regard et
l'admiration des hommes. Ainsi était ce pauvre mentor en manteau noir, portant un vaste chapeau , sans linge apparent, et le pied flottant dans de gros souliers qu'un paysan lui avait donnés par charité , parce qu'ils étaient trop étroits pour lui.
Je ne parle pas assez de ce digne homme; il a été longtemps toute la providence de Prosper ; il nous a tous abrités sous son humble manteau dont il ne gardait rien pour lui. Moi qui l'ai connu, je le vois encore tel qu'il était , le plus humble et le plus intelligent des hommes. Oui , pendant que j'écris cette histoire , commencée en jouant et qui devient grave malgré moi, je vous revois tel que vous étiez , notre cher et bien-aimé conducteur ! Il était grand et brun ; ses cheveux qui auraient été beaux, longs et bouclés, étaient coupés au hasard et très près delà tête, selon les statuts de son ordre. A le voir si pauvre et si humilié , on n'eût pas dit qu'il était si jeune, et pourtant il n'avait pas trente ans. Son œil aurait été chaud et vif, mais l'âme , et le regard et la passion , tout cela était amorti chez lui par l'isolement et la pauvreté. Il était maigre et hâve , et mal à l'aise quand on le regardait. La vie de ce pauvre homme avait été un jeûne continuel. Non pas ce jeûne de vingt-quatre heures qui revient à des jours marqués dans l'église romaine , pour faire bientôt place à une nourriture abondante , régulière et saine. Mais ce jeûne de la misère qui dure toujours, ce jeûne qui préside à tous les repas, qui dessèche le pain sous les doigts qui le brisent , qui ôte à la viande les sucs nourrissants , qui aigrit le vin dans le verre à moitié plein ; ce jeûne éternel qui colle la peau d'un homme sur ses os grossis par la faim 5 ce jeûne qui
creuse son ventre et son visage! A un homme ainsi nourri, les oreilles tintent lugubrement , le cœur se resserre et aussi l'àme ; l'estomac chante un air plaintif, et quand le malheureux s'endort , il rêve qu'il dîne ! Voilà comment il était , ce pauvre homme , humble et fier , pauvre et non pas mendiant ; une de ces vertus en haillons qui passent ignorées sur la terre , et dont la récompense est dans le ciel.
Cruels que nous étions , nous les riches du viliage ! quand nous allions à sa classe portant à notre bras le joli panier bien garni par nos mères , nous ne songions pas que notre maître pût le regarder d'un œil d'envie et de besoin. Cruels que nous étions ! quand sonnait l'heure du goûter , nous étalions nos provisions sur nos tables de travail , nos fruits rouges , nos raisins mûrs , notre beurre, notre pain à moitié blanc, tout le luxe d'un repas d'enfant ; un luxe courant dans le village , ramassé au hasard à la treille , au cerisier , à la vache qui revient de l'herbe , à la poule qui chante ! Et dans tout cela , nous plongions nos grandes dents blanches et longues à démolir une citadelle ; et c'étaient des cris des joies , et c'étaient de joyeux échanges , et c'étaient des visages tachés de cerises ou de confitures , et c'étaient bien des miettes tombées et perdues ; et dans un coin , nous autres , nous n'avions pas un regard pour ce pauvre maître qui nous avait donné sa leçon d'un air si bienveillant , et qui attendait que nous fussions repus pour la reprendre ! Il était assis dans sa chaire, la tête dans ses mains , ayant soif , ayant faim , et n'osant pas manger son pain noir devant nous , et nous voyant prodiguer notre bon pain au chien qui passe , à la chèvre qui rentre , à l'àne qui
relève la tête et les oreilles , au porc qui patauge dans la rue ! Cruels que nous étions ! Lui cependant , toujours humble et doux , attendait patiemment que notre repas fût achevé , et puis , à jeun qu'il était , c'était lui que nous avertissait de rendre grâces au Ciel. — Bénédicité !
11 eut donc bien des peines physiques avec nous j il eut donc souvent faim et soif sans le dire. Au contraire , comme il était homme de cœur , il acceptait rarement une place à la table de nos parents. Il lui en coulait trop , quand il était à celle place , d'assister à tous les détails de celle opulence bourgeoise qui eût été de la pauvreté pour tout autre que pour lui. Pour lui tout était luxe et insolence , même le rideau à la fenêtre , même le tapis devant le lit, même la caraffe en cristal , et surtout la fourchette en argent. Lui, manger dans l'argent , pauvre homme ! Puis , quand il avait dîné , il repliait avec soin la serviette blanche dans ses plis primitifs , et il disait : — Merci, madame , j'ai trop mangé ! Une tasse de café l'empêchait pour huit jours de dormir.
Mais s'il supporta héroïquement toutes les privations du corps , — le froid dans l'hiver quand ses mains rouges se fendaient en tenant son livre ; — la chaleur de l'été quand il était exposé à toutes les exhalaisons du fumier voisin ; — les privations de tous genres et les humiliations de tous genres aussi , à chaque nouvel accident de son manteau ou de ses bas , raccommodés si souvent; — s'il fut obéissant toute sa vie à son vœu d'obéissance et de pauvreté , et s'il porta , sans se plaindre , la têle haule et le regard baissé , sa croix d'humiliations et de pauvreté , d'innocence et de misère ,
il y eut un ordre, un seul , auquel ce noble esprit ne put pas obéir. C'était l'ordre qui lui fermait à jamais les avenues de l'antiquité classique. Il avait consenti à être toute sa vie le plus humble parmi les humbles , le plus pauvre parmi les plus pauvres , le plus chaste parmi les plus chastes; mais l'ignorance l'aurait rendu fou; et voyant devant lui l'arbre de science qui lui était défendu , il ne put s'empêcher d'y porter la main et d'en cueillir les fruits veloutés et dorés. Et quel mal cela faisait-il à Dieu et aux hommes que lui , le pauvre frère ignorantin , il se délassât de ses travaux de chaque jour par l'étude des modèles delà parole humaine? Comment les hommes pouvaient-ils lui savoir mauvais gré d'aller au devant de la science, de la poésie et de la philosophie antique , lui , sans parents, sans amis , sans famille, sans patrie, sans jeunesse, sans avenir; lui, dévoré par le besoin d'entendre les belles et grandes choses qui avaient été le repos , l'orgueil et la gloire des nations les plus heureuses et les plus polies? A dire vrai, le combat fut long dans celte pauvre àme timorée, qui avait juré ignorance et qui ne pouvait pas obéir ! D'abord la Bible lui avait suffi , et avec la Bible l'Évangile; puis il s'était dit qu'il pouvait bien lire les Pères de l'Église, saint Jean Chrisostôme , par exemple , cette passion orientale , et saint Augustin , ce chrétien profane , ce catholique païen. Puis de saint Jean Chrysoslôme, il était allé à Bossuet , et , arrivé à Bossuet, il s'était arrêté ébloui par les soudaines clartés du grand siècle que l'aigle de Meaux emportait dans ses serres tout entier , avec ses malheurs , sa gloire militaire , ses grandeurs de tous genres , son repentir et ses amours. Il avait vu entre les
serres de Bossuet Henriette d'Angleterre , le grand Condé, Louis XIV , Lavallière. El de Bossuet , qui avait transporté Homère dans la chaire chrétienne , il avait reporté son regard humilié sur lui, le frère ignorantin de village. De Bossuet à Homère il n'y a qu'un pas. Christophe porla donc sa main tremblante sur Homère. C'en est fait, le voilà en pleine mer dans l'antiquité grecque. Il fallait le voir , ce frêle cdrps animé de cette grande âme , suivre dans leurs batailles de géants les héros ou plutôt les dieux d'Homère. II fallait le voir comme il s'attachait aux traces d'Ajax fils de Tydée, et d'Hector fils de Priam ; comme il allait d'un pas ferme de l'une à l'autre armée , tantôt vers la porte de Scée avec les vieillards troyens , et, comme eux , se levant , ému et transporté , à la vue de la belle Hélène ; tantôt vers les vaisseaux des Grecs , écoutant les discours d'Ulysse , les colères d'Agamemnon , le roi des rois , ou mieux encore , couché dans la tente d'Achille , pendant que le bel Achille chante sur la lyre le nom de Briséis. Pauvre homme ! pauvre homme ! dans quel délire il entra alors , dans quelle fêle perpétuelle se confondit sa pensée ! Il se plongea, le cœur le premier, dans le fleuve homérique ; il but à longs traits les ondes pures de la fontaine de Caslalie. 0 miracle ! la Bible était dépassée par V Iliade, otre Seigneur Jésus-Christ était, vaincu par Homère ! -aint Jean Chrysoslôme se taisait devant Priam! En présence de ces incroyables découvertes , le frère Christophe fut si ému , si surpris, si enchanté, qu'il en tomba malade ; il eut le transport au cerveau , et il serait mort d'épouvante et de joie si quelqu'un se fût mis en peine de son mal et eût entrepris de le guérir. Voilà comment
un peu de félicité n'a pas élé refusée à ce pauvre homme, même sous Thabit de frère ignoranlin. Dieu prit en pitié une misère si humble et si résignée , et il fit descendre sur frère Christophe son esprit saint , comme une langue de feu qui lui donna le don des langues. 11 avait deviné la langue de Bossuel ; il devina bientôt la langue d'Homère. D'Homère il passa à cette grande famille des poëtes tragiques les continuateurs de Y Iliade : Eschyle qui était à Marathon avec son frère Cynégyre ; Sophocle qui a chanté Marathon ; Euripide qui a été le maître de Sophocle. Il vit alors agir et parler la race d'Agamemnon ; il la vit errante , vagabonde , criminelle ; il vit mourir Œdipe; il fut amoureux d'Antigone plus qu'il n'avait été amoureux d'Hélène. Mon pauvre frère ignorantin ! il apprit ainsi comment l'humanité n'est en effet qu'un grand drame, dans lequel le plus petit joue son rôle comme le plus grand , le pâtre et le roi, le soldat et le laboureur , le dieu et le mendiant , le maître et l'esclave, tout le monde , excepté le pauvre frère ignorantin. Ces misères de la tragédie antique le consolèrent un peu de son néant. Et après avoir salué Socraie qu'il trouva moins grand que Jésus-Christ , et Platon qui parlait moins bien que Saint-Jérôme ; après avoir vu dans Thucydide les hommes de l'histoire , comme il avait vu dans Homère les hommes poétiques, notre pauvre frère fit encore un pas de plus dans ces nobles découvertes. Virgile est l'enfant d'Homère , Y Enéide est l'écho de V Iliade ; Auguste donne la main à Périelès ; Rome tient à Athènes par une chaîne non interrompue d hommes de génie , à commencer par Hésiode et à finir par Cicéron , qui lui aussi a parlé de la nature des dieux. Ainsi, chaque jour, Chris-
tophe faisait de nouveaux progrès dans le monde poétique dont il était le Christophe Colomb. Ainsi , chaque jour il se répétait à lui-même de plus en plus que la Providence divine est inépuisable eu bonté comme en génie , et qu'elle a jeté la poésie sur la terre pour venir en aide aux hommes de cœur et de bonne volonté , et que lui . Christophe , il ne faisait pas mal de ramasser dans son cœur les beaux vers et les grandes idées tombées de la tète et du cœur de ces hommes de génie, et qu'en ceci, il était tout aussi bien dans son droit que l'oiseau qui mange le grain tombé de l'épi ou qui ramasse aux buissons la laine de la brebis pour ses petits ! Non ! non ! il ne pouvait pas être coupable d'user aiusi des dons du ciel ; de ramasser ainsi la seule fortune que le ciel eût mise à sa portée! Ainsi il se rassurait , par les raisonnements les plus plausibles, et plus il se rassurait, plus il remerciait le ciel qui a donné aux hommes la poésie, cette manne céleste ; et plus il remerciait le ciel, plus il aimait les enfants du pauvre, dont il était le père et que lui avait confiés le ciel.
Telle fut la vie du bon Christophe ; sa vie fut une élude cachée : il se donna autant de peines pour dissimuler sa science que d'autres s'en donnent pour la montrer. Plus il apprenait , et plus il se disait en lui-même qu'il ne pourrait racheter celte science enivrante qu'à force d'humililé d'esprit et d'humilité de cœur. Dans ce village où tant de gens croyaient savoir le latin , le percepteur des contributions , le garde-champêtre , les deux vicaires et le curé , personne ne s'est douté un seul instant que frère Christophe pût jamais comprendre que Dominus vobiscum voulût dire : le Seigneur soit arec vous ! Le frère
Christophe s'inclinait modestement devant le bedeau, quand le bedeau disait au second vicaire : Nous autres qui savons le latin ! En même temps il montrait du doigt le pauvre frère ignoranlin avec un geste de pitié.
Ainsi cet homme s'était élevé lui-même à une grande science, et, qui plus est, à une grande modestie. Mais il ne put pas si bien cacher le secret et les trésors de sa science que , trouvant sous sa main le jeune Prosper Chavigni, il ne voulût lui faire parlager ses découvertes. Il enseigna donc à cet enfant tout ce qu'il savait , le grec , le lalin , le français , le beau langage , toute l'antiquité profane et chrétienne , à condition que lui , l'enfant, il ne trahirait pas le secret de la science de son maître. L'enfant, qui aimait frère Christophe, lui promit le secret par amitié d'abord , et ensuite il le tint par reconnaissance. C'était un de ces esprits vifs et rapides, qui, abandonnés à eux-mêmes, ne sauraient rien deviner, mais qui comprennent toutes choses sous un bon maître. Prosper, après quelque hésitation , comprit tout d'un coup ce que lui disait son maître : il entra avec une facilité merveilleuse dans cet étroit sentier que son maître avait trouvé couvert d'épines et qu'il avait parsemé de fleurs. Il porta ses lèvres humides et rosées à cette coupe enivrante de l'antiquité que lui présenta Christophe après en avoir emmiellé les bords , et toutes ces notions du beau et du grand lui arrivèrent en foule, comme elles étaient arrivées peu à peu à Christophe. Si bien qu'à vrai dire, après les premières leçons du maître à l'élève , il arriva bientôt que l'un n'apprit rien à l'autre ; mais ils s'instruisirent mutuellement , chacun apportant , à ses heures ,
ce que lui avait donné sa lecture. Christophe apportait avec sa science son admirable et inaltérable patience , Prosper sa merveilleuse rapidité à tout comprendre ; Christophe son travail, Prosper son intelligence; Christophe sa science , Prosper son coup-d'œil net et sûr ; comme aussi chacun lisait dans ces beaux livres ce qu'il pouvait lire , Christophe lej belles actions , Prosper les grandes actions ; Christophe les vertus de l'homme , et Prosper la gloire humaine comme aussi chacun d'eux ne voyait qu'un côté de l'humanité ; Christophe en voyait le côté mélancolique et religieux ; Prosper le côté positif et utilitaire; le cœur de Christophe battait d'enthousiasme, le cœur de Prosper battait d'amour; l'un rêvait la vertu universelle, l'autre la conquête universelle; celui-ci eût voulu mourir comme Socraie et parler comme Platon ; celui-là aurait voulu combattre comme Alexandre et parler comme Démoslhènes. Vous comprenez sans doute, sans que je vous le dise, comment ces deux passions se frottaient , s'animaient , s'augmentaient , s'agrandissaient l'une l'autre , et comment , en suivant le même chemin de science, de gloire, de chefs-d'œuvre et de génie , ni l'une ni l'autre de ces deux passions ne tendaient au même but.
Telle fut l'éducation villageoise de Prosper Chavigni, sous son maître le révérend frère ignorautin.
Ainsi , ces deux hommes ou plutôt ces deux enfants s'abandonnèrent pendant dix années, tout autant , à ce mutuel et poétique enseignement. Ils se servirent à euxmêmes de grammaire, de professeur , de dictionnaire, et peu à peu ils en vinrent à s'aimer si fort (pie l'un aurait eu peur de laisser trop à faire à l'autre dans ces lettres intimes de la poésie et du travail. Ils passèrent en revue tous les chefs-d'œuvre l'un après l'autre , lentement, patiemment, avec amour. Comment ils parvinrent dans ce petit coin de terre à rencontrer Homère et Virgile , Sophocle et Racine , Horace et Voltaire, Dieu le sait ! Il faut que les bons livres soient peu rares en ce monde pour que le frère Christophe , si pauvre qu'il était , en ail ramassé un si grand nombre. Dites-moi en
quel endroit de ce monde on ne trouve pas on bon livre, puisqu'il s'en est trouvé un si grand nombre dans cet ignorant pelit village ? Une vieille femme mourait dans sa chambre ; on vendait ses meubles , on jetaii ses livres ou plutôt on les donnait au frère Christophe. On abattait une maison ; dans les recoins les plus obscurs de cette maison se rencontraient toujours quelques volumes dont les rats même ne voulaient plus et qui passaient au frère Christophe. Et puis, quel fermier n'avait pas eu en sa vie la velléité d'avoir un fils au collège , afin d'en faire plus tard un procureur-général ou un évêque ? Après quelques années d'études ou plutôt quelques années de collège , M. le procureur-général ou monseigneur Tévêque revenait tout simplement à la charrue paternelle , et naturellement ses livres passaient au frère Christophe. Au frère Christophe on donnait des livres comme on lui aurait donné des pommes quand les pourceaux n'en voulaient plus. Il faut dire aussi que dans cette recherche infatigable des chefs-d'œuvre , le frère Christophe fut merveilleusement secondé par son digne acolyte Prosper. Tout ce que Prosper avait de crédit , d'économies et de menus-plaisirs , fut dépensé à acheter des livres , et c'était plaisir de le voir apportant son butin au bon frère qui ouvrait de grands yeux de concupiscence. C'est ainsi qu'après les bucoliques , ils se procurèrent Théocrile , le père de la pastorale ; c'est ainsi qu'ils se virent les maîtres du jardin des racines grecques et de la grammaire du Port-Royal, au moment où ils savaient Homère par cœur.
Toutefois, ne croyez pas que le hasard servît toujours aussi bien les chastes penchants du frère Christophe. La
vieille antiquité n'a reculé devant aucun détail ; elle ne se gênait pas plus pour le bon frère de l'école chrétienne que pour tout autre. Ainsi , un jour qu'il avait voyagé dans le coche , Prosper rapporta tout joyeux , à son ami, les odes d'Anacréon , ce charmant petit livre écrit par les grâces , et si rempli d'amour , de scepticisme et de gaieté. Prosper avait trouvé le joli petit volume dans la poche du capitaine de la palache , qui lui-même l'avait trouvé dans son navire et qui le destinait à allumer sa pipe. Il rapporta donc tout joyeux ces odes joyeuses , et même il n'attendit pas son maître pour traduire les refrains du vieillard de Cos : Je voulais chanter la guerre de Troie , mais ma lyre ne résonne que pour l'amour ! Vous jugez au premier abord de l'effroi de Christophe, quand lui aussi, pour complaire à son élève, à son ami , il porta ses grosses mains sur cette lyre d'Anacréon , et qu'il en tira des sons d'amour. D'abord il recula épouvanté devant cet écho de tant de siècles qui ne parlait que de nonchalant sommeil sous l'arbre de Balhylle , de doux repos sous la vigne en fleurs , et de molle ivresse sur le sein des belles Athéniennes. Il est vrai que tous ces détails de la passion du vieillard , ces lointains souvenirs de volupté depuis si longtemps évanouies , étaient recouverts d'un si noble manteau grec , que le bon et simple Christophe s'y abandonna bientôt en toute innocence ; son âme , sa tête , son cœur , tout restait calme à cette erotique lecture dont il ne voyait que le côté savant et poétique. Mais Prosper ! mais un enfant de dix-huit ans , tout rempli de passions cachées , que devint-il h la lecture de ce livre tout rempli de passions brutales ? Ces livres là , c'était du feu pour Prosper , ce
n'était que de la poésie pour frère Christophe. L'enfant nourri par sa mère , élevé par sa mère , le joyeux enfant qu'embrassaient toutes les femmes , que cherchaient tous les regards , le beau jeune homme qui était l'honneur de la contrée , le paysan qui savait l'antiquité aussi bien qu'il savait son village , que pensez-vous qu'il dut sentir , quand enfin tombant tout à coup des guerres d'Homère ou de Thucydide , des abstractions de Platon ou de Cicéron , dans la vie réelle des Athéniens de la Grèce et de Rome , il entra dans les plus chauds détails de la passion ; quand il se vit à la suite des poètes , dans ces palais de marbre et d'or tous remplis de belles esclaves ? Pauvre Christophe, pendant que vous scandez d'une voix sonore et calme ces beaux vers qui enchantent chastement votre oreille et votre esprit, ne voyez- vous pas que le regard de votre élève est en feu et que son cœur bat plus violemment dans sa poitrine oppressée ? Pauvre Christophe ! le voilà qui célèbre Balhylle , le voilà qui chante les Grâces , le voilà qui prononce les noms charmants de Lalagé , de Neéra , de Cynnare , et votre nom , à vous qui avez été la maîtresse de Tibulle , et pour qui Tibulle est mort , belle Délie , et vous ne voyez pas que Prosper sent tout à coup sa passion qui s'éveille aux chocs de ces passions endormies dans la tombe ? Et vous ne voyez pas que ces femmes, qui, pour vous, Christophe, ne sont que des ossements blanchis depuis des siècles, de malheureuses femmes mortes sans baptême , reprennent soudain leurs formes primitives , leur sourire , leur regard , leurs blanches mains , leurs pieds qui touchent la terre à peine , pour enchaîner ce jeune homme dans les fleurs ? Oh ! ne l'accusons pas ce bon homme , mais
avouons cependant qu'il a bien innocemment bouleversé ce jeune cœur ; et non-seulement il a bouleversé le cœur de cet enfant en l'abandonnant à ces chauds détails qu'il ne pouvait pas soutenir , mais encore il a tourné sa jeune tête en le jetant à l'improviste dans tous les éblouissemenls des cours. Pour celte fois , il ne s'agit plus d'îles flottantes , mon Dieu ! il s'agit, pour le pelit Prosper Chavigni , de la cour de Périclès, ou d'Auguste, ou de Louis XIV ; il s'agit d'Aspasie l'esclave entourée d'esclaves, de Julie si fatale à Ovide, ou de mademoiselle de Lavallière. A présent , l'antiquité de fer et d'airain ne lui suffit plus à ce jeune homme; il en veut à l'antiquité d'or et d'argent couronnée de fleurs. Il est enivré d'ambition et d'amour ; il en veut aux batailles d'Homère et aux banqu< ts d'Anacréon , à la puissance d'Auguste et aux amours de Properce. Le luxe , l'éclat, les fêles , les philosophes , les puissances du monde , les empereurs , les robes de pourpre , les gourmands qui se consolent de leur exil avec les poissons de Marseille , les proscriptions qui entourent la tribune aux harangues des lêles les plus illustres , les fêles noclnrnes de Cléopàlre, et Antoine le soldat, qui pleure comme un enfant au pied d'une colonne , et qui se lue de sa main parce qu'on ne vient pis le chercher assez vile ; ces parfums de l'Asie que nous n'avons pas retrouvés; cette Rome à la fois orientale et grecque , où se passent toutes les saturnales de la puissance et de la force à son plus grand excès ; voilà pourtant , ô mon frère Christophe, voilà pourtant dans quelles idées , dans quelles passions, dans quel éclat inaccoutumé , dans quelles voluptés enivrantes, dans quel délire universel, furibond, irrésis-
tible , vous jetez , sans le savoir , l'enfant que vous aimez le plus en ce monde , voire élève bien-aimé , votre naïf confident , votre noble enfant , Prosper !
Bien plus, quand enfin, à force d'excès littéraires de tous genres , ils en furent arrivés aux successeurs d'Auguste , quand ils eurent dépassé Horace , Tibuile , Properce, Ovide mort en exil, Virgile recouvert de son laurier toujours vert; quand ils furent arrivés à Tibère et à Juvénal, alors que pensez-vous qu'il arriva? Il arriva que le frère Christophe fut tout à fait rassuré sur ses lectures passées. Plus d'une fois il avait entrevu, dans ses rêves , le beau Prosper assis à côté de Cléopâtre comme le jeune Aslyanax sur le lit de la reine de Cartilage ; plus d'une fois il avait senti comme un remords cruel dans son cœur , au souvenir de ces brûlantes lectures qui le laissaient moins glacé qu'à l'ordinaire , luimême, lui Christophe ! Mais aussitôt qu'il eut touché les Satires de Juvénal , il rendit grâces, en son âme, au Dieu qui lui envoyait enfin les moyens de corriger ces impressions trop douces, et de montrer à son élève à quels excès et à quels horribles malheurs conduisaient toujours le luxe , l'amour , les plaisirs sans frein et les ardentes voluptés. Le bon frère lisait donc Juvénal avec la même terreur que les Lamentations de Jérémie à propos de Jérusalem. Il voyait toute cette ville romaine abrutie par l'esclavage , en proie aux plus horribles désastres, humiliée dans sa liberté , dans ses mœurs, dans sa gloire et jusque dans son origine. Il voyait ce peuple jadis si fier, courbé sous un infâme joug de honte, ne voulant que du pain et des spectacles , passant sa vie dans l'arène à voir des gladiateurs s'égorger comme des
bêtes féroces, pendant que la jeune Romaine, tendant sa main blanche sur cette arène sanglante , condamnait le vaincu à la mort. Puis , en levant les yeux plus haut dans ces abominations de Rome , Christophe se trouvait face à face avec des calamités plus grandes. Il voyait le sénat de Domitius se réunir pour décider à quelle sauce serait mangé ce turbot qui a voulu être pris pour l'empereur-' Il voyait les dames romaines s'abandonner dans l'ombre à toutes les lascivités des mystères de Cotytto ; il voyait l'impératrice Messaline . déguisée en courtisane, et rentrant dans son palais fatiguée d'hommes et non pas assouvie. A ces horribles détails , racontés avec un 6i horrible sang-froid , la misère du pauvre , les excès des grands, les bassesses des courtisans, la 'ville entière embrasée pour amuser Néron qui chante au sommet d'une tour, des prostituées portées dans leur litière sur les épaules des sénateurs , des provinces égorgées pour suffire à l'avarice d'un proconsul , tous les fléaux, tous les vices, toutes les misères, toutes les prostitutions, toutes les bassesses , tous les esclavages , toutes les hontes , toutes les défaites , toutes les ruines, amoncelés sur la ville d'Horace et d'Auguste , c'était là , au cœur de frère Christophe, une expiation terrible et suffisanteà toutes les voluptés passées de celle ville abandonnée du ciel ! Il lisait donc les Satires de Juvénal pour expier le livre charmant qu'Ovide appelle ses amours! Puis, à chaque satire, Christophe fermait le livre , et levant au ciel des yeux mouillés de pleurs, il s'écriait : — Jérusalem ! Jérusalem ! Mais Prosper ? Je vous ai dit que Prosper était mordu au cœur et frappé à la tète. Rien ne lui faisait peur , même dans les Satires de Juvénal. Il écoulait ces horri-
bles détails avec autant de joie que s'il se fût agi du dialogue avec Lydie : Donec gratus eram tibil il trouvait tout simple que puisque Rome devait mourir , elle abusât ainsi de ses voluptés , de sa vie , de sa force , de son passé , de son présent et de son avenir, avant de mourir, et qu'elle voulût emporter au tombeau tout ce qu'elle avait acquis par tant de siècles de combats et d'héroïsme. El puis, faut-il le dire? le vice ne lui faisait plus peur, tant déjà il aimait la puissance et le luxe ! Il eût voulu être un des esclaves de Tibère , sauf à mourir comme Séjan; il eût voulu être inilié aux fêtes de Néron, au hasard de l'applaudir de toutes ses forces , cet histrion impérial ; bien plus , quand on parlait de Messaline , quand le frère Christophe , pâle d'effroi , récitait ces horribles vers qu'il comprenait à peine , Prosper sentait courir dans ses veines je ne sais quel frisson brûlant, et il se disait tout bas qu'il eût bien voulu être l'amant , une heure, avec les portefaix de Rome, de cette fougueuse Lyzisca.
Voilà comment chacun de ces deux hommes prit dans les livres ce qui allait à son génie. Christophe , simple et bon, et mortifié de bonne heure dans ses sens , dans son esprit et dans son cœur , n'était amoureux que de nobles pensées et de beau langage , il s'enivrait à la mélodie de ces beaux vers, il ne voyait que la parole écrite. Prosper, vif et jeune , et ne doutant de rien , s'enivrait de luxe , de pouvoir , de grandeur et de voluptés. Il appelait à son aide même le vice, et il consentait à être le rival des portefaix de Rome , pourvu que le vice le fit en même temps le rival d'un Empereur. A dater de cette époque , Prosper fut un enfant perdu.
L'ambition et la volupté furent désormais ses deux rêves éternels. Il se voyait amoureux et puissant; il dominait les hommes et il commandait aux femmes. Il s'entourait de respect et d'amour. Pour lui, son village n'était plus la douce patrie de sa mère et de son père , où il était né , où il devait mourir. Il mettait Paris à côté de son village ! Le Rhône n'était plus un compagnon bien-aimé , un ami d'enfance , un flatteur empressé ; le Rhône n'était plus qu'un obscur ruisseau sans capitale. Plus de fêtes, plus de jeux, plus de danse sous l'ormeau, plus de jolies filles à agacer et à faire danser le soir, et à embrasser à tout hasard; il était amoureux de Mcssaline ! A présent , sa simplicité l'effrayait. Son bonheur l'effrayait plus que tout le reste. Quand il mettait ses habits neufs , le dimanche , pour conduire sa mère à la messe , il pensait en soupirant aux trois cents robes de pourpre de Lucullus. Quand son père lui donnait , à regret , le petit écu de ses menus plaisirs, il songeait aux millions que devait César à son âge ; même dans ses plus grands dîners à deux services, il regrettait le salon d'Apollon. En même temps , le sourire fuyait ses lèvres , le sommeil fuyait ses yeux , le repos fuyait son cœur. Sa tète était en proie à un perpétuel bourdonnement , et , dans ce brûlant cauchemar , il lui semblait qu'il entendait comme les sons d'un orchestre invisible qui faisait danser des femmes nues à Caprée, dans l'île et dans le palais de Tibère. Sur ses murailles , sur ses livres , sur le papier blanc, quand il était oisif, voici les noms qu'il écrivait sans le vouloir : — César, Néron , Lucullus , Vitellius. Il ne reculait même pas devant Vitellius ! Sa mère , qui le voyait chaque jour pâlir et maigrir ,
el tomber dans cetle horrible Iristesse sans motif qui fait tant de peur aux mères , pleurait en silence ; son père disait qu'il fallait lui trouver une fermo, sa tante ajoutait qu'il fallait le marier; quant au frère Christophe, il disait tout bas à Prosper : — Mon enfant, il faut lire beaucoup de latin et de grec.
Plus il lisait , plus il pensait , et plus Prosper en venait à se dire qu'il voulait tenter la fortune et se perdre dans la grande mêlée humaine afin de devenir quelque chose. Il voulait aller au-devant du vice avant que le vice ne vînt le chercher dans son village, entre sa mère et son précepteur.
Quant à Christophe , plus il lisait , plus il pensait , et plus le pauvre Christophe rendait grâces à Dieu , qui lui avait permis d'être le plus heureux , le plus savant et le plus calme des frères ignoranlins.
Après quoi , il fermait son livre , il quittait son arbre , cachait sa tête sous son chapeau à larges bords , et il allait à l'école du village donner leur leçon de chaque jour aux tout petits enfants.
Et tant qu'il donnait ses leçons aux petits enfants , le père Christophe ne songeait ni à Homère, ni à Virgile, ni à personne , excepté peut-être , de temps en temps , son ami Prosper.
Heureusement que lui , Prosper , avait sa mère. Une mère , c'est une intelligence suprême. Elle comprend avec l'esprit , avec l'âme , avec le cœur ; elle comprend les mystères les plus cachés de son enfant. Ce que personne n'avait pu voir ni prévoir dans l'éducation si brusque et malheureusement si complète de Prosper Chavigni , la mère de Prosper l'avait vu et compris toute seule. Les livres que son frère Christophe lisait si bien avec son élève, sans jamais aller au-delà de sa lecture , la mère de Prosper les avait lus dans le cœur de son fils. Pauvre noble femme ! toute ignorante qu'elle était de ces histoires romaines , elle en comprit l'effet tout-puissant sur le cœur de son fils. Elle n'avait jamais entendu parler ni de la Grèce ni de l'Italie , ni d'aucune corruption d'au-
cun genre , el cependant elle vit tout de suite que la destinée de son fils était là tout entière dans ces livres dont elle ne savait pas le nom. Aussi quand Prosper, poussé à bout par sa vague passion el par sa science incomplète, et par la volonté de son père , voulut enfin prononcer le mot fatal : II faut partir ! sa pauvre mère émue et tremblante , mais déjà persuadée et convaincue , ne trouva rien à répondre à son fils malheureux.
C'était au commencement de l'automne. Les feuilles ne tombaient pas encore ; l'arbre était encore vert et chevelu, et cependant la verdure était déjà mêlée de quelques teintes jaunissantes. Le ciel était calme et pourtant sombre, le Rhône était triste , mais non pas grondeur ; la mère et l'enfant Prosper , réunis sous la charmille paternelle , se regardaient sans oser s'adresser la parole , et enfin Prosper , vaincu par le désespoir et par le besoin de soulager son cœur , tomba dans les bras de sa mère , et il se prit à l'embrasser en pleurant.
De son côté, elle aussi elle fut vaincue, la pauvre mère ! elle eut pitié de ces secrètes douleurs et de ce désespoir concentré ; elle ne put supporter plus longtemps cet horrible silence. — Mon pauvre enfant, mon Prosper, lui dit-elle, lu souffres , lu es malheureux , tu as peur de moi , ta mère , peur de ta mère ! qui l'a porlé dans son sein , dans son cœur ! Prosper, mon enfant, mon espoir, mon bonheur, ma vie , ma gloire ici-bas, mon paradis là-haut , tu n'oses pas me parler à cœur ouvert , mon Prosper, parce que tu ne vois en moi qu'une bonne femme, bien ignorante des choses de ce monde et qui ne sait que t'aimer en silence et prier Dieu pour loi , mon fils. 0 mon fils ! je comprends que tu as raison peut-être,
et cependant pourquoi te méfier de la mère ? Pourquoi au moins ne pas essayer de ses conseils , pourquoi ne pas avoir recours à cette tendresse inépuisable qui est là pour toi dans son cœur ? Eh bien ! voyons , parle-moi , confie-moi tes secrets. Qu'as-tu ? que crains-tu et surtout que demandes-tu , mon fils ?
Alors, entre ce fils et celle mère, qui ne s'étaient jamais parlé que pour se dire ces mille et une choses d'amour filial et d'amour maternel qui sont de tous les pays et de toutes les langues , commença une conversation animée , grave et toute remplie d'un intérêt puissant pour tous deux. Cette femme, qui n'était en apparence qu'une bonne fermière occupée de sa basse-cour , de sa vo'aille , de ses bœufs, de ses serviteurs, de son mari et de son fils, s'éleva tout d'un coup, et par un de ces inexplicables prodiges de l'amour maternel , jusqu'à l'intelligence des affaires les plus compliquées de son temps. Elle expliqua à Prosper la position sociale dans laquelle il voulait entrer , beaucoup mieux que lui-même il ne se l'était jamais expliquée à lui-même. — Oui , lui dit-elle , oui , tu es un ambitieux , mon fils ; tu as porté la main à l'arbre de la science du bien et du mal ; et loi aussi , tu veux sortir du paradis terrestre ; et toi aussi , tu es mal parce que tu es trop heureux. A présent que chez «oi la tête l'emporte sur le cœur , j'aurais beau faire , rien ne saurait te retenir. II faut donc que lu nous quittes plutôt aujourd'hui que demain, plutôt le matin que le soir ; il faut que lu parles , ô mon enfant ! et c'est un devoir à moi de l'ouvrir la porle de ma maison , et de te suivre des yeux , sans me plaindre, jusqu'à ce que lu disparaisses là-bas derrière le grand chêne du chemin. Pauvre enfant ! Et cependant ,
mon cher enfant ! oui , mon orgueil de mère esl aussi fort que ma tendresse; et cependant, je te vois comme je t'ai rêvé. La vie vulgaire te fatigue et te pèse , notre village est trop étroit pour mon noble enfant ; si tes désirs sont vastes, ton âme est grande, l'ambition t'emporte, ton cœur est fort ; lu as plus que du sang paysan dans les veines , tu as un beau et noble sang ; le sang de mon aïeul qui est mort à la bataille , le sang de mon père qui est mort sur l'échafaud révolutionnaire ; le sang de la famille maternelle et non pas le sang de ton père si calme, si honnête , si posé , si laborieux , si content de peu. Et fasse le ciel que tu ne regrettes pas notre bonheur villageois , mon fils !
Ainsi parla cette mère à son fils , mais ce qui se passa entre ces deux êtres , qui venaient ainsi de se révéler l'un à l'autre , ne saurait ni se décrire ni se raconter. Il n'y a que l'âme d'un fils pour comprendre l'âme d'une mère ; malheur à l'indiscret qui voudrait surprendre l'intimité de ces deux cœurs ! Nous ne rapporterons donc ici que ce qui a rapport à l'intérêt et à l'intelligence de, notre récit.
Il fut donc convenu dans cette conversation entre Prosper et sa mère , et dans plusieurs conversations qui suivirent celle-ci , que Prosper ne pouvait plus rester dans son village , que cette vie de chaque jour qui dure douze heures par jour , rien de plus , mais rien de moins , ne pouvait pas être supportable plus longtemps pour Prosper. 11 fut convenu qu'il irait à Paris chercher sa fortune , et calmer au moins par le spectacle de ces irritations sans cesse renaissantes les agitations de son esprjt et de son cœur. Oui , il fut convenu avec la mère
qu'elle laisserait partir son enfant , avec l'enfant qu'il abandonnerait sa mère. Que de larmes il fallut verser , que de soupirs il fallut étouffer des deux parts !
Ainsi donc les tristes préparatifs du départ se firent dans le plus grand silence et dans le plus grand calme. La mère travaillait nuit et jour au trousseau de son fils: elle repassait pièce par pièce tout son linge , elle remettait à neuf ses habits et elle se disait : Voici un habit trop court , en voici un trop étroit , en voici un autre dont le drap n'est plus assez fin. Quand elle fut arrivée à l'habit de la première communion, ce joli vêtement qu'elle avait été si heureuse de donner à Prosper , et dans lequel Prosper était si beau et si saint ce jour-là , la pauvre mère fui obligée de suspendre son ouvrage ; puis elle embrassa l'habit de toutes ses forces , et le meitaut de côlé avec sa robe de noces , elle pensa en elle-même : cet habit de mon fils sera mon linceul.
Si bien que celle mère se donna toute cette peine , passa toutes ses nuils sans sommeil et versa toutes ces larmes amères pour faire de son enfant l'homme le plus mal velu de Paris.
Chaque jour qui s'envolait au-delà du Rhône amenait l'heure du départ de Prosper , et personne ne se doutait que Prosper devait partir , pas même le frère Christophe , le frère Christophe moins que tout autre. Hélas ! c'était à peine si la mère de Prosper elle-même , après tout ce qu'elle avait fait , après tout ce qu'elle avait dit , pouvait croire à ce funeste départ !
Je m'aperçois que mon histoire n'avance guère , et que je ne vous ai pas dit encore le nom même de noire village. Que voulez-vous ? si vous tenez aux romans qui mènent tambour batlant et au pas de charge , jusqu'à un dénoûment imprévu , à travers mille détours aussi imprévus que le dénoûment , ne lisez pas ce livre. Ce livre est trop simple pour vous , et toutes choses y vont trop pas à pas et terre à terre pour que vous preniez grand plaisir à celle lecture. D'ailleurs , en ceci , l'auteur se fait à lui-même le plus grand compliment possible ; l'auteur de ce récit , s'il est quelque chose , n'est pas un homme d'imagination mais plutôt un homme de style. Il cherche dans un livre la forme plus que le fond , et il croit avoir beaucoup gagné quand il est parvenu à
donner à sa pensée tous les développements que celle pensée pouvait rapporter. Voilà pourquoi nous irons lentement dans notre histoire ; voilà pourquoi nous marcherons selon le caprice du moment , tantôt pas à pas , tantôt au pas de course , nous arrêtant à chaque point de vue et à chaque passion nouvelle , comme aussi voilà pourquoi vous ne savez pas encore le nom du village où naquit, où grandit, où s'éleva et d'où partit notre ami Prosper Chavigni.
Vous prenez le Rhône a Lyon , tout au bout de l'allée Perrache , vis-à-vis la grotte aérienne et les jardins suspendus aux flancs du rocher ; là , jetez-vous dans le premier radeau, étendez-vous mollement entre l'eau et le soleil ; la vague vous prendra et vous mènera , bondissante et joyeuse , à travers tout ce passage de verdure et de fleurs , et de pampres verts el de maisons blanches au sommet rouge. En quatre ou cinq heures , vous aurez rasé légèrement la ville de Vienne, la primalie des Gaules chrétiennes , antique cité fondée sur une cathédrale. La calhéd raie couvre encore loul cela de son ombre un peu fêlée mais toujours imposante. A voir ces grands monuments gravement posés au milieu de villes si misérables , on dirait de quelque héros perdu dans un désert , et qui cherche vainement à retrouver son chemin.
Ne vous arrêtez pas à Vienne , les eaux sont trop hautes et trop grondeuses pour votre canot léger ; avancez de quelques pas là-bas au rivage qui penche, non loin du bac criard attaché à celle cabane de pêcheur que vous voyez si modeste et d'une physionomie si calme ; c'est là qu'il fait bon s'arrêter et s'asseoir. J'aime ce vallon échancré qui tend ses bras couverts de vignes au Rhône gron-
deur , comme l'enfant tend ses bras à sa nourrice. J'aime la paix de ce hameau , la fumée qui s'élève à midi et le soir; la joie éclatant doublement dans l'eau et dans le ciel, la vigne capricieuse et folle qui se tord , qui se roule et qui grimpe ça et là, vagabonde, échevelée, fertile ; c'est à ce beau rivage que je voudrais attacher ma barque au soir de la vie , et puis la brûler quand j'aurais touché le rivage , plus heureux en ceci et plus sage que Guillaume le-Conquérant.
Mon village se nomme Ampuy ; c'est la patrie des melons , de Prosper Chavigni et du vin de Côte-Rôtie ; plus d'une fois Ampuy s'est permis de faire d'excellent vin de l'Hermitage, et PHermilage n'a pas réclamé. Ampuy n'est pas sur la carte de Véry , mais il est dans sa cave , et Véry l'envoie chercher quand il vous donne du meilleur. Ampuy est comme une de ces puissances du monde politique que personne ne connaît au dehors , et qui n'en ont que plus d'influence et de renom aux lieux mêmes où se fait la puissance. Vous ne connaissez peut être pas Ampuy , vous , à qui je parle ? cependant parlez-en avec respect : Ampuy a reçu souvent des encouragements de Madère ou de Chérès; c'est un nom qui se prononce avec éloge chez M. de Talleyrand et chez M. de Metternich ; Ampuy donne familièrement la main au fertile et puissant coteau du Johannisberg.
Dites-moi, pourquoi donc irions-nous plus loin, puisque nous sommes bien sur ce rivage ? A quoi bon commencer une longue histoire à travers le monde parisien , puisque cette histoire doit venir se terminer à l'ombre de ce clocher couvert de pampres , entre ces tombes modeslss recouvertes de gazon ? En littérature comme eu politique,
dans le roman comme dans l'histoire , n'a-t-il pas raison celui qui dit: — Et pourquoi, seigneur , ne pas nous livrer tout de suite au repos , aux plaisirs et à la joie ? — Ainsi, encore une fois, il en est temps encore, arrêtonsnous dans le joyeux village , et débouchons ensemble quelques vieilles bouteilles , assis à la table de chêne du paysan , vis-à-vis un pain bis et un fromage de chèvre , dur comme pierre !
Vain discours! vain espoir! le repos n'est doux que lorsqu'on a beaucoup marché, la vie est un voyage qu'il faut faire à grands pas; heureux celui qui le fait en droite ligne ! Nous avons adopté Prosper Chavigni , il faut le suivre. Sa vie sera notre vie , sa passion sera notre passion. Ce roman, que nous commençons ensemble, ne doit donc pas se passer à boire et à jouir de chaque goutte vermeille qui descend lentement dans notre âme 5 non pas , certes ! les passions et les héros du monde civilisé ne s'accommodent pas d'un pareil théâtre , un village , trois marronniers et quelques ceps de vigne ! Le champ de blé où s'est donné la bataille de Waterloo et la prairie qui vit flotter si haut le blanc panache de Henri IV ne sont plus aujourd'hui qu'un champ de blé et une prairie. Que voulez-vous donc que nous fassions avec des prairies qui n'ont jamais été que des prairies , avec des champs de blé qui ne sont que des champs de blé ? Les ruines même, après avoir été for là la mode , ne sont plus que des ruines , malgré leurs noms sonores. Aujourd'hui , on ne fait des romans qu'avec des intérêts et des passions. Le roman a aboli le village , c'est à peine si les capitales lui suffisent. Aujourd'hui , le chaume dans les arts s'en est allé en feu de paille , la muraille lézardée a
fait place au palais debout, la cabane au salon. Ce qu'on délesle le plus aujourd'hui dans les arts , ce sont les bergers et les houlettes; le fromage et le fumier ne sont plus de mise ; Florian pourrit côte à côte de madame Deshoulières. Même en fait de vin , quoique le vin soit fort ù la mode dans les livres , un auteur serait fort mal venu de savourer le vin d'Ampuy; on ne connaît dans les livres que le vin de Bordeaux ou le vin de Champagne; le Bordeaux et le Champagne , pour parler comme messieurs les chansonniers du Palais-Royal. Ainsi , arrivés avec moi à Ampuy , ne prenez pas vos aises à la table de chêne , ne demandez pas à Jeannette son meilleur vin et son plus savoureux melon ; nous nous sommes assez préparés comme cela , l'habit de voyage de Prosper Chavigni est tout brossé , sa malle est faite , déjà il a mis sa ceinture ; p:uj de relard , il va partir , il faut partir avec lui. Plus de retard , il faut nous remettre en route tout de suite avec lui: vous n'aurez pas le temps de comparer les joues de Jeannette ou de Madelon , la grosse fille , à ces pêches de l'espalier qui viennent vous narguer par les fenêtres , appelant nos lèvres sur leur joue veloutée. Mes compagnons ! mes compagnons ! nous ne restons ici que dix minutes , et puis ce sera à repartir bien loin , bien loin , au rebours de l'eau , du soleil , de la paix villageoise , de la rêverie champêtre , de la lumière et des orangers ! bien loin , bien loin , au rebours de la Provence , au rebours d'Ampuy ; nous allons de ce pas dans le faubourg Saint-Jacques et dans la Chaussée-d'Antin , dans l'opulence et dans la misère parisienne , parmi la canaille d'en haut et parmi la canaille d'en bas , dans les vices du riche et dans les vices du pauvre, ces deuxextrê-
mes qu'il faut loucher une fois dans sa vie avant de se dire : Je suis un homme , et j'ai senti tout ce que peut sentir un homme ! A vrai dire , j'aime mieux le vers de Térence que ma traduction française; mais, vous, mesdames , et vous surtout , messieurs , vous ne savez peut-être pas le latin ? /
Je sais bien que vous allez m'arrêler encore : — Voici, dites-vous , déjà deux heures que nous sommes partis, et nous n'avons point encore fait un seul pas dans votre histoire. Pourquoi donc nous faire prendre ainsi le plus long d'une histoire qui sera toujours trop longue ? Puisque nous allons à Paris , pourquoi ne pas descendre la Saône ? Pourquoi monter à cheval sur ce Rhône fougueux dont la bouche est si dure en remontant ? Et enfin qu'allons nous faire à Ampuy , si ce n'est y boire, y manger des pêches et y faire des comparaisons poétiques à propos des joues purpurines de Madelon ?
Vous avez peut-être raison , messieurs et mesdames ; mais si vous êtes pressés , moi , je ne le suis guère , et d'ailleurs nous avions besoin , avant d'en partir, d'aller à Ampuy , vous et moi , pour y chercher le héros de notre histoire : Claude-Chartes Prosper Chavigni , fils de Jean-François-Gabriel-Thomas Chavigni , propriétaire de vignes à Ampuy , homme considéré de tous et ancien adjoint de la commune au bon temps des alliés.
Pourtant , ce serait se tromper que de croire que la résolution de Prosper fût tout à fait une résolution poétique. Il y avait beaucoup de sang-froid au fond de cet enthousiasme, comme aussi il y avait beaucoup de réalité dans cet imprévu. Ce jeune homme voulait quitter son village non-seulemenl parce qu'il était mal au village, mais encore parce que c'était la volonlé de son père , et parce qu'il était bien démontré qu'il n'élait pas assez riche , c'est-à-dire qu'il n'avait pas les bras assez robustes pour y vivre. Son père y vivait parce qu'il était né là tout entier , corps et esprit ; mais lui . Prosper , son esprit était ailleurs , son intelligence était ailleurs. Quelque chose lui avait dit de bonne heure qu'il était trop beau, trop intelligent . trop jeune , trop hardi, pour suivre pas
à pas une charrue et pour jeter son grain de blé dans un sillon , et pour attendre chaque année que ce grain de blé fût mûr. A ces conditions-là , la vie lui eût été insupportable ; et puis s'y trouverait-il une femme à sa taille ? il lui fallait une femme comme sa mère ; où était elle cette femme ? Ainsi, d'une pari, tourmenté par la poésie , tourmenté d'autre part par la réalité , il s'était dit à luimême : Que vais- je devenir? Grande et importante question que s'adresse aujourd'hui tout jeune homme qui commence , prenant à deux mains ce lourd fardeau de la jeunesse pour savoir ce qu'il pèse au juste et jusqu'où il pourra le porter.
Il s'était donc consulté longtemps tout en lisant ses poètes; longtemps il avait interrogé les vignes et les terres de son père; il avait calculé avec soin ce que tout cela pouvait rendre de pain , de vin , de livres , d'habits et d'amour , et si cela lui suffirait à une quarantaine d'années qu'il voulait vivre encore. Or . son calcul ne fut pas long.
Il eul en dernière analyse de son calcul le résultat qui attend tout jeune homme dont le père est pauvre et vit du travail de ses mains , et qui applique une des quatre règles de l'arithmétique à la fortune de .«on père. Il vit cette fortune s'en aller chaque jour en impôts, en fumier , en échalas , en passions , en plaisirs, en révolutions, en fonctions municipales, en droits politiques, en noces , en baptêmes et en funérailles. A travers toutes ces ronces qui , chemin faisant , lui arrachaient toujours quelques plumes mal attachées , la pauvre fortune paternelle se rendait tout droit au partage entre lui et ses trois seeurs; alors , tout en s'atlrislanl dans son âme , Pros-
per calculait combien il lui resterait de ceps quand la vigne de son père aurait passé à travers les formalités d'enregistrement , de vente , de partage , et surtout à travers le parlage lui-même Elle devait lui rendre , tout bien compté , à peine de quoi boire de l'eau le reste de ses jours.
Après quoi , par un second calcul aussi facile à faire , il calcula qu'à mesure que l'héritage de sa maison s'en irait en parcelles inaperçues , de nouvelles charges lui viendraient à lui-même : un chien à nourrir ou une femme , des petits ou des enfants ; car il ne faut pas que l'homme soi seul; l'Écriture l'a dit : Vœ soli !
Tout compte fait , il résolut de partir. Ce fut là un conseil que lui donna son désir de fortune et son désir de gloire. Même en secret il fut heureux d'avoir , pour quitter sa mère , le seul prétexte plausible de quitter sa mère , la nécessité! Il avait encore la volonté de son père qui avait dit : Il faut partir. Donc il dit adieu à tout ce qui lui était cher. Il prit congé de sa montagne , de son fleuve , de son jardin , de sa maison; il dit adieu à son frais matin, à ses chaudes soirées, à son plein soleil; adieu aussi aux quatre saisons de l'année , si admirablement nuancées dans leurs couleurs tranchées ! adieu à tout cela, adieu! Hélas! hélas! il va à Paris, c'està-dire il va sous un ciei toujours triste, sans malin et sans soirée , sans automne et sans printemps ; il va dans une ville où il n'y a plus d'amis, plus de sœurs , plus de mère , plus de frère ignorantin , pour vous aimer sans vous le dire. C'est toujours la même saison ; c'est toujours le même nuage , c'est toujours le même peuple , c'est toujours le même froid et le même bruit. Pauvre Prosper !
Cependant noire infortuné ami , le frère Christophe , était loin de se douter des malheurs qui l'attendaient. Il n'avait rien vu de tous les préparatifs qui se faisaientaulour de lui. Comme à l'ordinaire , il était plongé tout entier dans ses extases de chaque jour , oubliant le boire , le manger , le sommeil , tout , excepté ses enfants, excepté Prosper , excepîé sa prière du malin et sa prière du soir; au contraire , jamais ses prières n'avaient été plus ferventes et jamais il n'avait été plus heureux. Un jour qu'il lisait pour la centième fois l'histoire de Nisus et d'Euryale dans Virgile ; comme il avait les larmes aux yeux et comme il répétait tout haut en se frappant la poitrine: C'est moi qui suis le coupable. — Me, me, adsum qui fecil Prosper l'arrêta dans sa lecture en le prenant par la main , et lui dit : —Adieu , Euryale, je pars demain.
A ce mot-là : adieul qui n'avait jamais retenti à son oreille , ce pauvre diable , car personne ne l'avait assez aimé pour lui dire : adieu ! le bon Christophe ne comprit pas ce qu'on voulait lui dire. Il sourit douloureusement comme à une mauvaise plaisanterie que lui faisait son élève; mais que devint-il , juste ciel ! quand enfin il apprit tout son malheur ? Il fut si malheureux qu'il laissa tomber son Virgile de ses mains et qu'il l'oublia sur son banc de pierre; ses yeux qui étaient en larmes se séchèrent , sa voix s'arrêta ; il n'eut pas une prière , pas un soupir , pas un geste , on eût dit qu'il était mort ; en ce moment, il aurait donné toute sa science pour que Prosper ne lui eût pas dit : adieu , je pars J
Adieu , Prosper ! que ces deux mots étaient loin de l'épisode d'Euryale et de Nisus .'
Adieu , Prosper ! que la mort du vieil Œdipe sur le mont Cylhéron était loin de ces deux mots : adieu Prosper !
II était donc vrai que Prosper pouvait partir !
El cela était donc possible, Christophe devait ne plus voir Prosper î
De son côté , le jeune homme se sentit ému jusqu'au fond du cœur, et il n'avait pas dit adieu à sa mère encore !
Mais sa mère fut plus forte que son ami Christophe. Celte prévoyante femme avait dit adieu à son fils le premier jour de sa naissance; à mesure qu'elle avait vu les regards de son fils s'animer , son noble sang éclater sous sa peau blanche , son sourire étinceler du feu de toutes les passions intelligentes , la pauvre mère s'élail dit : Il ne restera pas le fils de paysans comme nous , ce jeune homme ! Et plus les mains de Prosper étaient bien faites, plus ses pieds étaient mignons , plus ses longs cheveux étaient bouclés, plus sa tête était haute , plus elle se disait avec un orgueil mêlé de tristesse : Ce ne sont pas là la main , ni le pied , ni les cheveux , ni les mains d'un laboureur ! En même temps , elle embrassait les deux mains , les deux pieds et les blonds cheveux de son enfant. Et quand l'enfant fut grand , et qu'elle le vit tout comprendre d'un coup d'oeil et dévorer l'avenir comme s'il avait été le maître de l'avenir , elle se dit encore à elle-même : il est trop grand mon fils pour le village , il est fait pour la grande ville. Adieu donc , mon fils , mon Prosper , mon orgueil. Car rien ne pouvait se comparer à l'orgueil de cette mère , si ce n'est sa douleur , et rien ne pouvait se comparer à la douleur de celte mère si ce n'est son orgueil.
Ainsi donc , quand le dernier moment du dernier adieu fut venu , cette mère n'eut plus qu'à embrasser son fils , ce beau jeune homme de vingt ans qu'elle allait perdre. Son deuil était fait depuis vingt ans au moins.
Christophe voyant comment sa mère disait adieu à Prosper pensa en lui-même qu'il n'avait pas le droit d'être plus tendre que cette noble mère , et il se contenta d'embrasser Prosper comme l'embrassait sa mère.
El comme il entendait cette mère qui donnait à Prosper une lettre pour son oncle Gabriel à Paris , — qui doit être un grand seigneur à présent , ajoutait sa mère;
Christophe lira de sa poche une lettre de recommandation pour madame la comtesse de *** , qui doit êlre une grande princesse à présent , ajoutait Christophe.
Les adieux douloureux sont muets , mais comme ce silence est cruel ! les larmes vous soulagent en dehors, en dedans elles vous tuent.
Le plus tranquille et le plus calme de toule cette maison , ce fut le père de Prosper. Il aimait son fils de tout son cœur, mais il était occupé tout le jour. Il portail le plus grand intérêt à son fils , mais aussi il s'intéressait à sa vigne; son amour se partageait entre l'enfant qu'il nourrissait et la terre qui les nourrisait.
D'ailleurs, telle était la volonté arrêtée du vieux Chavigni; il voulait voir partir Prosper. C'était un bon père de famille qui était dur aux autres parce qu'il était dur à lui-même ; le travail lui paraissait la Véritable vocation de l'homme , et comme il voyait son fils devenu malgré lui un savant , il avait résolu de l'envoyer aux endroits où la science sert à quelque chose. En effet , que faire au village d'un enfant qui savait tant de choses et qui lisait tant de grands livres ?
Et puis , quel esl en ce monde le père de famille qui ne sent pas de temps à autre le besoin de jouer son petit drame en famille? Chavigni le laboureur en était là , lui aussi ; son fils ne lui avait pas encore assez donné d'émotions pour qu'il sentît combien il aimait cet enfant.
Donc le bon bomme était très-chagrin de voir près de lui un beau garçon , qu'il avait fait pour une vie calme , innocente, heureuse, vivre en effet uniquement pour vivre , dormir , et manger , et se promener au bord de l'eau, des livres à la main. Voir partir son Prosper , cela changeait les allures du père; cela dérangeait sa sécurité et sa confiance. En même temps que son fils entrait dans un inonde nouveau , le vieux Chavigni allait entrer dans des inquiétudes toutes nouvelles. C'est toujours quelque chose. A présent , il était sûr d'avoir à quoi penser après son travail , et à quoi rêver quand il voudrait rêver. C'était un roman toujours ouvert et sans fin que lui préparait son fils. Un père qui n'a pas de soucis à avoir pour son enfant n'est qu'à moitié père. Les charges de la paternité sont une partie de ses bénéfices. Un père bien fait rend grâces au ciel des lettres que ne lui écrit pas son fils et des lettres de change que lui envoient les créanciers de son fils. Un père au grand complet , c'est le père de l'enfant prodigue. Il n'a plus rùm à désirer, celui-là , du côté des joies domestiques. Aussi il tue le veau gras quand lui revient son fils , perdu de dettes et de débauches , mais habile à garder les pourceaux.
Vous pouvez envoyer votre vache noire chez le taureau , bon Chavigni.
Ajoutez que lorsque son enfant s'en va , un bon père , qui jusque-là n'a pas joué un rôle très-actif dans ce drame
monotone de la vie domestique , qui se joue au jour le jour, au coin du feu ou sur le banc de pierre de la porte , prend tout à coup une grande importance. Tout à coup le drame s'agrandit, la scène devient importante. Le fils se tait; c'est au père à parler. Il parle ! Je vous laisse à penser ce qu'il dit. Ce sont de longs conseils et surtout ce conseil : — Prends garde aux mauvaises sociétés et aux mauvaises connaissances , et prends garde au vice, mon fils \ c'est-à-dire : prends garde à tout ce que lu vas chercher à Paris , mon fils ! 0 l'admirable instinct paternel !
Je ne veux pas transcrire ici le discours de Jean Chavigni à son fils Propter ; vous le savez par cœur. Je dois dire cependant que le digne homme n'abusa pas de sa position dramatique ; il parla aussi peu que la circonstance le lui permettait; il contint sa sagesse et sa douleur ; il ferma tant qu'il put son âme , et tant qu'il put il ouvrit sa bourse. Ce qu'il fit de mieux, ce fut d'embrasser Prosper ; et alors vraiment , se sentant dans les bras l'un de l'autre , ces deux hommes , qui étaient trop habitués à s'aimer pour savoir combien ils s'aimaient , comprirent tout à fait quelle immense révolution s'opérait dans leur existence; mais ils n'en furent que plus décidés, Prosper à partir, Jean à laisser partir Prosper. C'était donc loulà-fail une nécessité ce départ! Comment, en effet, mettre en doute une nécessité qui se faisait sentir au fils , même dans les bras du père , et à la mère , même dans les bras de son fils ?
Il partit donc. Il emportait avec lui six chemises neuves , deux habits neufs, beaucoup de bas de laine , de gros souliers à lacets qu'on prenait pour des bottes à Ampuy, une vieille montre d'or, quelques livres qu'un honnête homme ne quitte jamais : Horace, Molière et Lafontaine ; plus 900 fr. en petits écus et de vastes espérances. Du reste, grande santé, grand appétit, grand courage, grand instinct; tout ce qui fait qu'on devient quelque chose. Le village d'Ampuy, voyant partir Prosper, fut tout nffiigé , sans savoir pourquoi. Dam I à ces petits essaims d'hommes, un homme de moins fait beaucoup. Dans les grandes villes , la mort ou l'absence agissent tout à leur aise; les hommes se pressent comme un monceau de sable sans jamais laisser de vide. Nous avons vu Cuvier mourir, et Dupuytren mourir, et Talma mourir ! Nous
avons suivi, au tombeau, le général Foy, le général Lamarque , Casimir Périer, cette grande volonté ; nous avons vu partir tout une dynastie, et nous avons conduit à son dernier exil une monarchie de quatorze siècles. Qu'avonsnous fait après toutes ces perles qu'on disait irréparables ? C'est à peine si nous avons senti le besoin de serrer les rangs pour réparer tous ces vides. Paris est une grande ruine qui sans cesse répare ses brèches. Mais au village , dans les petits bourgs, au contraire, un beau jeune homme de moins, c'est une calamité bien grande : c'est une perle dont on s'aperçoit bien vile et dont l'on gémit longtemps. Plus d'un vieillard perd avec ce jeune homme les dernières affections et les derniers souvenirs de sa jeunesse qu'il ne peut plus raconter à personne; plus d'une jeune fille y perd son rêve de printemps ; plus d'une femme voit s'enfuir son bonheur d'automne. Jamais le village d'Ampuy n'avait compris qu'il pûl un jour voir partir M. Prosper. En effet , ôtez Prosper à Ampuy, vous ôtez son charme à la soirée , son agaçante moquerie au petit sentier dans la vigne , sa joyeuse chanson , le matin , en plein Rhône. Otez Prosper à Ampuy, vous ôtez sa plus belle voix au lutrin , son plus habile tireur au jeu de l'arc , son plus léger danseur à la fêle du village voisin ; vous décolorez tout ce paysage , vous désenchantez toutes ces existences, vous fanez la prairie , vous attristez la montagne , vous gelez la vendange; et la jeunesse des deux sexes, triste et les bras pendants, se demande : — Où allons-nous?
C'est à lui qu'il faut demander: — Où vas-tu, Prosper?
— Tout droit mon chemin , dit Prosper.
Comme s'il y avait , pour les hommes à pied , un droit chemin !
En ce temps-là, la vapeur, cette âme nouvelle du monde matériel , n'avait pas encore dompté le Rhône que l'on croyait indomptable depuis le commencement du monde. On n'avait pas encore trouvé celte aile enflammée qui remonle le torrent avec la rapidité de l'oiseau qui voie ; la vapeur s'était à peine élevée à la forme de doute, celle fumée qui soulèverait un monde, elle aussi ; et 5 ce propos, parmi tous les villages de France, le village d'Auipuy se distinguait par son incrédulité et sa moquerie. Dompter le Rhône ! remonter le Rhône à l'aide d'une cheminée qui fume ! Allez y voir ! disaient les fortes létes du village. En attendant , faites provision de forts chevaux , et estimez-vous heureux quand vous ferez contre 4e courant cinq lieues par jour ! Ainsi pensaient-ils , ainsi disaient-
ils , ces braves gens ! Et maintenant que la vapeur a dompté même le Rhône , ils ne conçoivent pas comment cela n'a pas été inventé plus tôt , et comment on n'a pas trouvé plus tôt ces commodes bateaux , ou plutôt ces îles flottantes que la vapeur emporte , mieux que le Rhône , d'un rivage à un autre rivage! Ainsi, ce qui était miracle la veille est à peine regardé le lendemain. Le Rhône à présent est chargé comme la Seine de ces longs vaisseaux, sans mais ni voiles , habiles comme des villes. Même c'est dans le bateau à vapeur, ce pont mobile , que j'écris ces lignes , côtoyant sur la Seine les beaux villages de Paris à Melun ; la riche maison de M. Aguado, Pelit-Bourg tout resplendissant de sa fortune moderne; Brunoy en deuil de son cher acteur Ta'ma 5 la maison de Fouquet , pauvre ruine dont on a volé les plombs , les eaux et les marbres chantés par La Fontaine; Sainle-Assise, autrefois royale maison d'un prince d'Orléans , descendue aujourd'hui à une humilité plus que bourgeoise , qui n'ouvre plus ses porles que pour vendre le lait de ses vaches , les œufs de ses poules et le fumier de ses écuries. Que de grandeurs et que de ruines, de Paris à Monlereau seulement ! Mais revenons à Prosper, noire voyageur. Quand je dis qu'il était à pied , je le flalte ; il élait entassé , lui quinzième , dans la lenle et infecte diligence Gaillard. C'est là entrer d'une triste façon dans le monde ; c'est là donner tout de suite un horrible démenli à ses plus beaux rêves ! Où est la liberté que vous alliez chercher ? Où sont les bonheurs que vous appeliez de lous vos vœux ? Vous êtes entré là dedans un poète , c'est à peine si vous en sortirez un homme. Vous avez toule la poussière , toute la chaleur et toute l'infection de la route , sans en avoir
les agréments. On vous (raine à heure fixe; il faut que voire voiture arrive à la minute, non pas pour vous, mais pour les paquets dont elle est chargée et dont vous êtes les humbles esclaves; le paquet n'a ni faim ni soif, il ne faut pas qu'il allende. Vous avez la fièvre : le paquet se porte hien , il ne faut pas qu'il attende. Le soleil vous brûle ou la pluie vous pénètre : le paquet esta couver!, il faut marcher. C'est le paquet qui vous crie , comme celle voix de Bossuet : Marche ! marche ! Vous voulez voir ce vieux clocher ou ce vieux château , ou ce paysage à votre droite : le paquet n'a pas de regard , pas d'âme , pas de cœur, il ne faut pas le faire attendre. Vous êtes à la torture pendant huit jours pour mettre à l'aise quelques sacs d'argent, sur lesquels vous êtes assis et sur lesquels vous mourriez de faim si vous n'aviez pas de quoi payer l'aubergiste. Quelle slupide complaisance d'une créature raisonnable pour des malles, des carions, de la paille et des sacs de nuit ! Allez toujours, marchez ; le paquet doit être arrivé dans deux jours. A la montée , on vous fait descendre et marcher dans la boue pour épargner les chevaux ; à la montée, le paquet se prélasse à l'aise et on le traîne tant qu'il veut; le paquet passe avant les chevaux, les chevaux avant vous. Si des voleurs surviennent, on répond du paquet ; on ne répond pas de vous. Le paquet est toute la diligence : l'homme n'est rien ; c'est le paquet qui voyage et qui vous mène ; vous êtes son trèshumble serviteur et valet. H faut donc aller ventre à terre pendant trois jours et trois nuils sans descendre. Vous n'avez qu'une chance de vous reposer en chemin , c'est qu'il arrive en route un accident au paquet. Prosper en partant avait tant rêvé de poésie, d'amour,
de puissance, d'autorité, de plaisirs! Il s'était arrangé une vie si noble , si heureuse et si belle! Il s'était si bien promis de tout voir sur son chemin , le moindre hameau , la plus petite ruine, le ruisseau le plus inconnu ; il avait tant de beaux vers à se réciter à lui-même , tant de doux regards à adresser aux jeunes filles , tant de légères pièces de monnaie à jeter aux pauvres du grand chemin! Mais non ; il est enfermé dans un cahot sans fin et sans cesse ; il est la proie d'un mouvement tantôt lent , tantôt rapide, toujours brusque ; il ne peut étendre ni son pied , ni sa main , ni son regard; il voyage la nuit et le jour sans savoir où il est, sans oser même demander le nom des villages par lesquels il passe. Autour de lui , chacun pense à son petit bien-être de l'heure présente, chacun s'arrange de son mieux aux dépens de son voisin, pour moins souffrir 5 chacun se met à l'aise , et montre a nu, celui-ci ses passions cachées , celui-là sa vieillesse anticipée, cette femme les rides de sa peau ; ils dorment , ils rêvent , ils jasent , ils rient, ils crachent , ils débitent leurs opinions, ils racontent leurs histoires , ils gardent pour leur arrivée les politesses de conviction et le respect de ce qu'on appelle les convenances. Et Prosper, épouvanté de ne pas entendre une parole humaine à son oreille , Prosper qui se figurait que le monde était occupé exclusivement d'art et de poésie, et qui tremblait de ne pa6 savoir assez Homère et Virgile pour se produire dans ce monde des sciences et des arts, Prosper, voyant ses compagnons de voyage si laids , si hideux , si égoïstes , si stupides , si bavards , si soumis et si obéissant aux chevaux qui les traînaient , Prosper se demandait avec effroi : Est-ce donc là ce qu'on appelle le voyage ?
CVsl pis que cela , mon enfant , voilà ce qu'on appelle l,i vie !
Il arriva enfin à Paris à la suite des paquets.
En descendant dans la cour des diligences , il prit la première leçon de Paris.
La diligence les débarqua tous par une pluie ballante au milieu de la cour ; le jour tombait. Prosper croyait avoir gagné quelques amis en chemin , et à vrai dire , pour un homme qui vient d'Ampuy , il pensait y avoir quelque droit.
Il avait donné sa place , la place du fond , à un chanoine de Notre-Dame de Paris, qui lui en avait juré une reconnaissance éternelle. A peine arrivé , le chanoine monta dans un fiacre , sans songer à dire adieu à Prosper.
Il avait porlé sur ses genoux l'enfant pleureur d'une dame grande , sèche et maigre , enfant morveux et lout
souillé, qui relevait d'une maladie scrofuleuse ; la grande dame , sèche et maigre, à peine arrivée a Paris , prit un commissionnaire pour porter son enfant , et sans songer à adresser un remerciment à Prosper.
Lechanteurilalien qui élait avec eux , un pauvre diable, qu'on eût dit conçu par le vent, dans une outre , tout exprès pour représenter au naturel l'ombre de Banco, avait demandé pendant toute la route des œufs frais de la semaine, qu'il avalait tout c:us pour conserver sa voix. Le chanteur lui avait dit, toute la route, Signor en italien , tant il élait reconnaissant pour les œufs que Prosper avait payés. Le chanteur , à peine arrivé à Paris, entra chez un apothicaire sans dire : Signor, adio ! à notre ami Prosper.
Enfin , celle-là même sur qui il comptait le plus, sans qu'il pût au juste s'expliquer pourquoi il y comptait , une véritable Lyonnaise du faubourg de Vaise , brune , petite, agaçante, œil vif et petit et ovale , longs cheveux sur le derrière de la tète , un peu fatigués sur le devant par le velours rongeur ; une Lyonnaise aux sens espagnols , teint espagnol , âme espagnole , peau espagnole, les veines hérissées sous la peau ; du feu!
Elle s'était appuyée sur lui, dans son sommeil, si doucement qu'il en était tout brisé le matin.
Elle avait passé son bras sous son bras d'une façon si légère que son bras en brûlait tout le jour.
Elle avait glissé son petit pied entre ses pieds avec tant de grâce qu'on eût dit la tète d'un serpent.
Elle avait mangé tous ses biscuits au dessert.
Elle avait bu son eau fraîche en chemin.
Elle avait tant ri à ses contes !
I! avait trouvé ses dents si belles !
Il avait soutenu son œil de feu , sa prunelle électrique !
Il lui avait rendu tous les services imaginables. Il avait été si souvent de son avis sur l'immortalité de Tâme , l'existence de Dieu , et les chansons de Désaugiers !
Il avait paru si bien comprendre ce que c'était que M. Ferville , M. Gauthier , le Gymnase dramatique et M. Scribe , qui commençait alors !
Il avait si naïvement avoué qu'il n'avait jamais lu ni les histoires de M. Dulaure , ni les romans de M. Pigault- Lebrun, ni même le Constitutionnel!
Il lui avait tant promis d'aller à POpéra-Comique voir M. Lemonnier, et entendre au Théâtre-Italien la musique de M. Paër !
Il avait si bien dissimulé son ignorance de toutes choses , sa naïveté , son esprit , sa science et toutes les qualités naissantes de son cœur !
El puis ils se convenaient si bien, elle et lui, lui et elle !
Il y avait entre elle et lui tant de rapports qui sautaient aux yeux !
Elle était seule, il était seul.
Elle venait chercher à Paris justement ce qu'il venait lui-même chercher à Paris.
Elle était sans but.
Il était sans but.
Elle était sans place ,
Et lui sans place !
Il étaient tous deux jeunes, beaux, hardis, pleins d'amour et pleins de feu !
Ils pouvaient , ils devaient , ils voulaieul chercher ensemble tine place , un but , un chemin !
Ils pouvaient , ils devaient , ils voulaient utiliser leur belle jeunesse, leur beauté, leur candeur, leur bonheur !
Elle le lui avait prorais tout bas , au cahot, quand la voiture roule sur le pavé.
Elle lui avait dit : Ma fortune sera ta fortune.
Et il lui avait dit : Mon bras sera ton bras , et mon cœur sera Ion cœur !
Serinent immortel des deux parts !
Eh bien ! eh bien ! elle fit comme le chanoine , elle fit comme la femme sèche et maigre , elle fit comme le chanteur italien ; à peine eut-elle senti Paris qu'elle ne pensa plus qu'à elle seule. Elle se glissa entre le chanoine et Prosper ; elle disparut en même temps que le chanoine , lui en fiacre , elle à pied ; elle aussi sans dire adieu à Prosper !
Prévoyante personne ! Elle était Lyonnaise , cVsl lout dire; elle connaissait les bons chemins qui mènent à la fortune. Elle savait ce qu'elle pouvait courir, et quelle était son haleine, et le chemin qu'elle pouvait faire, rien qu'en trébuchant , tant pis pour sa ceinture ! Vous sonlez donc bien qu'elle ne pouvait pas encombrer sa marche de l'innocence , de la naïveté et peut-être de l'amour de Prosper.
La Lyonnaise avait raison et elle s'est conduite en femme prudente ; el'e a préféré l'amour utile à tout <ulre amour ; elle a passé d'amour en amour ; elle a dit à son cœur qu'il fallait se taire et à ses yeux qu'il fallait parler ; aussi est-elle arrivée à son but , l'estime de tous
et la considération générale ; elle a fait son chemin ; elle est duchesse et nièce d'un évêque, à l'heure qu'il est.
Ces cinq jours de voyage , s'ils avaient été moins gais qu'il ne l'avait pensé , avaient été très-utiles à Prosper : il en avait plus appris dans ces cinq jours de vie réelle , avec des êtrrs ordinaires, qu'il n'en avait appris pendant dix ans de sa vie poétique, au nord de son beau fleuve , en compagnie de son ami Christophe et de ses beaux livres. Il savait à présent ce que c'était, que ce mot-là : Chacun pour soi ! et il en sondait toute l'horrible profondeur, sans trop d'épouvante déjà ! Il savait à présent ce que c'était que cela : être seul , seul , c'est-à-dire n'avoir ni son père, ni son ami, ni ses voisins , ni sa maison, ni sa mère , pas sa mère ! Seul , c'est-à-dire n'avoir rien à soi, n'être bon à rien , ne pouvoir faire aux autres ni bien , ni mal ; seul , c'est-à-dire n'attendre des autres hommes ni mal , ni bien ; seul ! et de ce mot-là il sondait l'horrible profondeur, sans en être épouvanté déjà! Ce voyage en voiture, et son agonie, ou si vous aimez mieux cela, et ses méditations de cinq jours dans le coffre Caillard , lui fit donc un bien immense ; car cet enfant si aimé de tous , si aimant , si honoré , ei fêté, si entouré de tendresses , de petits soins , d'amour ; lui , l'enfant du village entier ; lui , l'enfant de sa mère , de son père et de son ami Christophe , s'il fût arrivé ainsi tout d'un coup , sans transition , à Paris , et s'il se fût réveillé de ses beaux rêves au milieu de Paris , et si son oreille, accoutumée aux beaux vers et aux plus nobles pensées , eût été surprise tout d'un coup par le bruit de Paris, ô le pauvre enfant ! il serait mort, à coup sûr, de regret , d'élonuemcnt et de douleur.
Mais , encore une fois , ce voyage l'avait fort avancé dans les mystères et dans la connaissance de Pégoïsme humain.
Prosper restait tout seul de ce monde roulant. La lourde diligence haletante était posée au milieu de la cour, attendant , bouche béante , des voyageurs de Paris à Lyon. Prosper se frotta les yeux et les mains , comme s'il était la dupe d'une illusion.
A tout prendre , se dit-il en vrai philosophe , qu'auraisje fait de tous ces gens-là ?
Ils se seraient servis de moi à Paris , comme ils ont fait pendant toute la route.
Le chanoine m'aurait fait porter son bréviaire.
La grande dame sèche m'aurait fait porter son vilain enfant.
Le chanteur m'aurait crié ses chansons aux oreilles, et il aurait mangé mes œufs frais.
El toi , Fanny la Lyonnaise...
Pensant à Fanny, il soupirait.
Puis il fut se loger rue Pierre-Lescol , dans une maison garnie , où l'on donne à dîner à tout prix.
Il rêva enfant , il rêva chanoine , il rêva grande et sèche femme, il rêva chanteur et petits poulets; il rêva Fanny ; mais au milieu du rêve Fanny, quand le rêve sautillait au-dessus de sa tête , et qu'il allait le prendre de ses deux mains pour le presser contre son cœur , il se réveilla !
Il avait cependant grand besoin de sommeil et d'oubli, le pauvre enfant!
Où e.st le temps où nous dormions toute la nuit et tout d'un somme ? Où sont les nuits que nous passions sans
faire un rêve? — excepté pourtant la nuit de Noël , où nous rêvions de bonbons et de jouets apportés par les fées dans nos petits souliers neufs ? Alors le sommeil est vraiment un repos , c'est alors vraiment le doux sommeil , la mort de la vie de cbaque jour, comme dit Macbeth! Où est le temps où nous fermions nos paupières jusqu'au lendemain , sous la douce pression du baiser maternel , toujours sûrs de retrouver ce doux baiser à notre réveil ? Hélas ! qui me la rendra , cette douce voix qui me disait : — Bonsoir ! — et puis bonjour, mon fils ! Hélas ! qui me la rendra la vieille femme , ma seconde mère , qui ne s'endormait pas sans m'avoir vu dormir, et qui venait de son plus léger pas , la bonne.femme , me saluer de son dernier sourire de chaque jour ? Hélas ! hélas ! dors , enfant, car bientôt tu n'auras plus le même sommeil , le rêve viendra se poser lourdement sur la poitrine oppressée! Le rêve parlera tout haut à ton oreille, le rêve te jettera ses mille inquiétudes et ses mille terreurs ; rêver ainsi ce n'est pas dormir, c'est vivre!
Et pourtant qui de nous voudrait arracher le rêve de son sommeil? qui oserait dire au rêve : — Va-t'en ! et qui le verrait partir sans regret , ce mensonge de l'heure de minuit, aux mille formes et aux mille couleurs changeantes et variées? Dites-moi , n'avez-vous jamais été amoureux en songe? 0 le songe! le bel ange, quand il ous parle d'amour! 0 le songe ! quand il vient sous des traits aimés , quand il vient souriant et pâle, s'agitaut dans un lointain lumineux, prenant toutes les forme.-; , tournoyant mollement et laissant tomber de ses lèvres humides un nom qui reenlit à votre cœur! Oh ! le songe aux pas légers , quand iî vient rasant la terre sans la loucher, Ira-
versant l'air sans l'agiter, se posant sur la rose sans la courber ; — le songe hospitalier, qui reçoit l'étranger comme un frère qui l'endort sur le lit d'auberge , qui fait son lit de ses propres mains , qui frotte le parquet poudreux , qui lave les rideaux jaunis, qui peuple celle désolante solitude , qui brise cet horrible silence , qui jelte ses douces odeurs sur celte senteur de renfermé. — Oh ! le songe , qui a pitié de vous et de votre àme ; gentil rêve aux ailes d'azur; — c'est alors qu'il fait bon être amoureux ; c'est alors qu'il fait bon pousser des soupirs, verser des larmes , se jeter à genoux , baiser de longs cheveux et de blanches mains ; — c'est alors qu'il fait bon dormir.
N'accusons donc pas les songes de Prosper, car après avoir rêvé à ses compagnons de voyage, à Fanny la Lyonnaise , le rêve lui montra sa mère qui pleurait , son ami Christophe qui le cherchait, son vieux père qui revenait des champs et qui demandait à Madelon : — Où est Prosper ? El Madelon souriait en pleurant , et au nom de Prosper, le vieux chien poussait un long gémissement; et le repas du soir était triste et silencieux , parce qu'il y avait un hôte de moins : c'était là une scène douce et triste à la fois.
Dors , Prosper, dors , jeune homme , dors et rêve ! Paris eslun triste réveil.
Arrivé à cette partie de sou histoire , l'auteur éprouve le besoin d'expliquer nettement la position de ses héros , et l'histoire du nouveau personnage qui va s'introduire de lui-même dans ce drame pour y jouer le singulier rôle que vous verrez. Jusqu'à présent, notre roman a peu marché ; mais l'auteur vous a déjà prévenus qu'il ne sait pas faire le roman qui marche. Il est à Taise dans l'analyse , il se plaît dans les détails; il croit savoir préparer un récit , et il n'est pas de ces gens heureux qui prennent le lecteur par surprise. Malheur à l'écrivain qui a fait du hasard sa dixième ou plutôt son unique Muse! Mais aussi, heureux trois fois l'écrivain qui sait maîtriser son art !
Revenons à notre jeune et remuant aventurier Prosper,
qui dort dans le mauvais lit de sa mauvaise auberge , foui aussi bien que s'il était couché entre les draps blancs filés par Madelon , dans ce bon lit de la joyeuse petite chambre qui donne sur le jardin , pendant que l'oiseau , l'abeille, le coq et sa famille, l'alouette matinale qui s'élance de son sillon , l'armée des hirondelles , filles de l'air , tout ce qui chante , tout ce qui murmure , tout ce qui glapit, tout ce qui aboie , chante , murmure, glapit , aboie sa chanson malinale , sous les fenêtres de la petite chambre aux rideaux blancs , aux volets verts.
Prosper vint à Paris au mois de juillet 1827 , en pleine restauration. L'époque était belle. Elle était unique. La France avait une liberté et des lois qui lui duraient depuis douze ans déjà , ce qui est remarquable pour un pays comme la France. La paix était partout, et les partis commençaient à se taire enfin. Silence trompeur , prospérité fugitive ! Toujours est-il cependant que jamais aucun royaume ne fut plus heureux et plus libre , plus respecté et plus riche que la France l'était alors. C'était une prospérité inouïe, une puissance inouïe , une liberté inouïe ! Le luxe regorgeait de toutes parts, et avec le luxe tout ce qui est esprit, beauté, grandeur, courage, amour, espérance ; l'oisivité de ce temps-là était si grande qu'elle permettait de tout reconstruire , même le clergé et la noblesse. Celle heureuse époque refaisait en même temps le passé et le présent ; elle reculait vers les temps passés et en même temps elle marchait d'un pas sûr à l'avenir. Problème étrange ! Le même jour voyait engendrer des ducs, des marquis et des bateaux à vapeur. L'usure prêtait au denier cinq et sans gage. Le Mont-de-Piété luii 8
même , l'usurier du misérable , cette infâme boutique où le piuvre est volé au nom du pauvre, était sur le point de fermer ses portes; le Mont-de-Piété , c'est chez nous le temple de .Tamis qui ne s'est jamais fermé. Bien plus , à force de prospérité , et malgré de trop violents effort-? pour la ramener à la croyance religieuse , la France était revenue naturellement et sans effort à la morale et à la vertu ; sa prospérité lui donnait même la poésie , l'histoire, la philosophie, l'architecture , la musique, la peinture, tous les beaux-arts, tous les grands arts. On menait à bien en même temps les tentatives les plus opposées et les entreprises les plus lucratives. En ce temps-là, on achetait des obélisques dans le désert, et on enseignait le syriaque sans plaisanter. En ce temps-là, on reconstruisait l'Opéra-Comique et l'on bâtissait le Calvaire. En ce temps-là, la Sorbonne sortait de ses ruines, aussi éclatante qu'au temps du cardinal Richelieu , et on imprimait le Voltaire des chaumières. En ce temps-là, on croyait à toui , à l'existence des jésuites et aux tragédies de M. Casimir Delavigne , aux miracles du prince Hoheulohe et aux romans de Pigault-Lebrun ; on croyait au soldat laboureur et aux silos de Saint-Ouen. Belle et heureuse époque! L'éloquence grandissait comme la poésie. Un garde-ducorps , en se promenant dans les allées de Saint-Cloud , le fusil sur l'épaule , trouvait enfin l'ode française , ce phénix si souvent cherché depuis J. B. Rousseau. Un soldat remplaçait Mirabeau à la tribune, et l'écho de la tribune répétait ses véhémentes paroles avec orgueil. En même temps , lord Byron jetait sur l'Europe le sombre éclat de sa poésie et de son désespoir. Don Juan et Lara venaient chez nous, nous consoler des souvenirs de Wa-
lerloo ; Waller Scolt, cette providence du foyer domestique, cette fée inspiratrice de la famille, l'idéal bourgeois, rajeunissait l'histoire sous le chaste justaucorps de ses douces héroïnes. Que dis-je ? il y avait chez nous un prêtre qui s'appelait La Mennais , qui écrivait comme J. J. Rousseau et qui pensait comme Bossuet. Il y avait un grand poète nommé Déranger , qui célébrait la vieille armée et les vieilles gloires , et le vieil empereur , et le jeune enfant impérial ; il y avait chez nous M. Victor Hugo, le grand poète, qui marchait enseignes déployées; il y avait partout de la verve!, partout de l'esprit, partout du courage, partout de l'opposition ; ici de la croyance-, plus loin du doute ; ici la poésie , plus loin la prose; ici le drame, plus loin la comédie ; il y avait à la fois un roi et un peuple ; deux puissances qui marchaient de front , «•t qui n'avaient pas su marcher de front depuis 89, et que dis-je ? depuis le roi Louis XIV , le grand roi. Si la France eût continué à marcher ainsi, elle allait tout droit ù la poudre à poudrer, aux bottes à revers, aux filles entretenues, au poëme épique, au Théâtre-Français et aux petits soupers.
Pauvre Fr ance ! comme elle est changée , hélas ! Elle ne croit plus à rien , même à la révolution qu'elle a faite. Elle ne chante plus , même la gloire , elle qui l'a chantée si longtemps! Elle a écrasé tous les hommes qu'elle avait élevés ; elle a perdu à la fois les grandes cloches , les grand'messes , les grands tableaux et les petits dîners : chaque jour elle faisait un pas nouveau pour se mettre à l'abri sous le giron soyeux et brodé de madame de Pompadour : à présent elle n'a plus d'autre joie que de s'habiller en garde nationale et de faire l'exercice à poudre ;
la revue au Champ-de-Mars a remplacé le bal masqué ; le tambour, cette grossière musique, qui perce la peau pour passer dans l'estomac , a fait taire les petits violons; tout s'estéleint; tout est passé; la mort même des grands hommes a été suivie de silence. La peste est venue , la cruelle , étendant son cadavre et son ventre livide sur ces petits sofas qu'on commençait à redorer. Le dix-huitième siècle , qui déjà nous montrait les papillotes et les faveurs roses de sa coiffure , a reculé dans son néant parfumé pour faire place à la Gorgone des partis. Plus rien en France! plus de cour , plus dé seigneurs , plus de rois , plus le règne des poêles et des femmes , plus d'artistes , plus de prêtres. La Vendée mugissante , la cathédrale dévastée , le prélat errant dans les ruines ! Lyon qui se soulève deux fois; ceux-ci qui meurent traqués comme des bêtes fauves , parce qu'ils portent une cocarde blanche ; ceux-là qu'on entraîne chargés de chaînes , parce qu'ils portent une cocarde rouge; le roi qui s'en va à la revue accompagné de ses trois fils , famille prédestinée , sur laquelle l'assassinat vomit une grêle de balles ! le maréchal de France tué à côté de la jeune fille du peuple et enseveli dans la même tombe ; partout des cris de douleur , partout des grincements de dents , partout des haines et des calomnies, partout la ruine, la menace, la peste , la terreur et la honte! Quel siècle ! Et ce siècle de 1830 , séparé par trois jours seulement de cet autre siècle 1829! l'or qui touche le fer sans le métal intermédiaire, une ligne inaperçue qui les sépare, ces deux époques si diverses! C'est toujours et plus que jamais le cas de s'écrier : Dieu est Dica\ quel que soil le prophète de Dieu !
Mais plus la ville élait riche eu ce temps-là , plus, la ville élait remplie ; plus le chemin de la fortune et des honneurs était ouvert à tous, et plus la foule accourailardenle et affamée sur le chemin des honneurs et de la fortune. Il n'était plus là depuis longtemps , le hardi conquérant qui menait toute la France à la suite de ses destinées , et qui chaque jour faisait un-choix parmi les plus jeunes et les plus forts, à qui il disait : Suivez-moi ! pendant que les autres, trop faibles pour le suivre , restaient en chemin n'en pouvant plus. Il n'était plus là, le hardi décimaleur de tant de jeunes armées pleines d'ambition et de vastes espérances, qui, du haut de leur ambition, tombaient tout à coup dans la gloire et dans la misère des champs de bataille. Il n'était plus là pour balayer toutes les routes de sa longue épée, pour faire la fortune des uns et écrire les épilaphcs des autres. A force d'avoir cherché dans sa giberne le bâton de maréchal de France , le soldat de l'empereur élait mort la main dans le sac. Mais à présent personne ne songe plus à mourir. Il n'y a plus de soleil à Jaflà , plus de glaces à Moscou , plus de Bérésina , plus de Smolensk, plus de Waterloo , plus d'Iéna , plus d'Auslerlilz, plus de Wagram ; plus de victoires, mais aussi plus de défaites ; plus de conquêtes , mais aussi plus de funérailles ! Autrefois la France agrandissait ses limites , aujourd'hui il faut qu'elle élargisse ses cimetières; on voit les hommes grandir en paix et vivre en paix , parce qu'ils se sentent destinés à mourir en paix ; le vœu de l'abbé de Saint-Pierre se réalise sous la loi nouvelle ; l'âge d'or arrive avec ses inconvénients d'immortalité et d'abondance. Paris, à force d'être l'Eldorado, est un gouffre où chacun se précipite , co nme on se précipitait
autrefois dans la rue Quincampoix, au temps de système. Et que voulez-vous cpje devienne Prosper dans cette horrible cohue ? Comment voulez-vous qu'il perce lui tout seul celte foule amoncelée, pour se mettre au fil de l'eau courante? L'empire, l'ancien régime, le temps présent, se disputent et combattent , chacun avec ses armes , pour savoir qui donc approchera du soleillevant avant les autres. La fortune est là , il est vrai ; mais qui indiquera à Prosper le chemin qui mène à la fortune? qui lui dira : Par ici, jeune hommel et quand même il saurait le chemin , qui lui apprendra l'art d'y marcher , d'y glisser, d'y ramper , d'y voler , d'y parler , d'y passer ; et surtout ce grand art qui fait même qu'au besoin on attend que vienne la fortune ? Sauvons Prosper. Il ne comprend rien a sa position présente , il ne sait même plus ce qu'il est venu chercher dans ce gouffre. Cependant, il était seul . il vivait seul, si l'on peut appeler la vie ces vingt-quatre heures silencieuses passées entre quatre ténébreuses murailles sans clarté et sans chaleur. Hélas! ce noble enfant . ce bel enfant, si hospitalier chez lui , qui ne laissait passer personne devant sa porte sans lui dire : — Entrez , bon homme , entrez , mangez et buvez , et dormez si vous voulez dormir ! personne n'eut pour lui ni un geste ni un regard. Il eût pu mourir de faim dans celte terrible maison , que la maison aurait appris sa mort par hasard. La fièvre pouvait lui brûler le sang, personne n'eût été là pour lui dire : — Souffrez-vous ? Hélas ! je me trompe ; à peine fut-il installé sous les combles, qu'il reçut la visite d'une étrangère , mais une triste et horrible visi!e ! C\st une femme qui ne respire que le vent de bise ou l'air enflammé de juillet j sa robe est deieuilles mortes,
LE CHEMIN DE TRAVERSE. Vô
son souffle glace ou brûle , son œil est de plomb , son pied de fer; son sourire est de glace , sa démarche est 8ûre. Tantôt nue , et alors vieille et ridée , lanlôt couverte d'habits menteurs, et alors plus horrible qu? quand elle est nue ; elle se dresse devant vous et elle vous donne le baiser de paix. Vous croiriez voir et embrasser un fantôme. Triste , triste voisine ! Elle découvre le pauvre dans Paris, et aussilôt elle frappe à sa porte, elle entre , et elle prend pour elle le meilleur fauteuil s'il y a deux fauteuils , la meilleure place à table s'il y a une table , et au lit s'il y a un Kl. C'est un être que tous les hommes évitent comme la peste et devant lequel ils fuient 'a plupart à perdre heleine ; l'être cependant va toujours son chemin , et jamais aucune de ses victimes ne lui échappe. Je vais vous dire tout à l'heure le nom de celte infâme vieille , si vous ne l'avez pas déjà trouvé ce nom formidable qui résonne si mal ù toutes les oreilles. Elle en veut surtout aux débauchés , aux joueurs, à celui qui ne sait rien prévoir, à celui qui ne sait pas travailler, à celui . qui est né sans famille ; elle en veut aussi aux poètes , et à tout homme de génie qui passe en ce monde ; elle en veut aux mariages trop féconds , aux maisons trop anciennes , au soldat qui va se faire casser la jambe , au peintre devant sa toile, au philosophe dans son grenier. Que de maux elle a causés , que d'injustices elle a faites ! mais aussi que de fois elle a fait justice ! Par une contradiction singulière , le juif, l'usurier et l'avare ont tout à redouter de celte horrible femme, qui est éternelle comme Dieu , parce qu'elle est patiente comme lui ; cette femme aux longs bras décharnés , aux deux mains amaigries , au corps efflanqué; cette femme sans voix et sans pitié et
sans cœur ; celte femme qui vient poser sa joue hideuse sur la joue rose et rebondie de notre ami Prosper ; cette femme a nom : la Misère. Oui , Prosper, à peine arrivé à Paris , fut saisi au corps et à Pâme par cette prostituée parisiennne qu'on appelle la misère. La misère pénétra chez le beau jeune homme peu à peu d'abord , puis ensuite tout d'un coup sans crier : gare ! elle se fit son compagnon assidu ; elle n'eut aucune pitié ni de ces vingt ans si fleuris et si joyeux qu'elle allait dessécher de son souffle empesté , ni de ce cœur qu'elle allait avilir, ni de cette âme faite à l'image de Dieu , qu'elle allait détruire à jamais ; elle s'était dit que ce jeune homme serait sa proie , et en conséquence, elle s'attacha à lui comme la sangsue qui ne quille plus le malade tant qu'il y a du cang. Bien plus , après les premiers jours, elle ne revint pas seule dans ce triste asile qu'elle avait déjà rempli de son venin et de son souffle; elle aimait déjà tant Prosper, qu'elle recevait compagnie et qu'elle donnait des rendezvous chez lui , selon l'étiquette. C'est ainsi qu'elle lui présenta , l'un après l'autre d'abord , puis tous ensemble ensuite , tous ses amis les plus intimes , l'abandon , l'ennui, le découragement, le désespoir, le doute surtout qui vous mine en secret, maladie sans nom, dont les progrès sont d'autant plus rapides que la maladie est plus cachée ; tels étaient les compagnons que l'infâme vieille amena chez Prosper. Aussi , vous jugez s'ils furent à l'aise dans cette éi range pauvreté, sur ce carreau nu et froid , entre ces murailles à peine recouvertes d'un papier jaune , autour d"un foyer sans feu, sur ce lit sans rideaux , — en face de cette glace jaunâtre et verte , à cette fenêtre à coulisses qu'on eût prise pour l'instrument
de la place de Grève , et qui au besoin en eût rempli les fonctions. Vous jugez si ces indiscrets compagnons abusèrent de ce nouveau débarqué . de ce timide provincial ! Ils commencèrent par le tutoyer avec le regard le plus familier et le plus méprisant, sans lui en demander la permission ; tous ils prirent place à sa table plus que frugale , brisant son pain en deux, jetant du fiel dans son eau mal filtrée , portant leurs sales doigts sur les tristes morceaux de viande qui nageaient dans un plat de terre , jetant le sel sur la table , horrible présage; et non contents de torturer ainsi leur hôte patient et résigné , ils lui montraient ironiquement les biens dont il était privé; ils étalaient devant lui, avec un ironique sourire tout le luxe de la ville : la calèche qui passe , la femme qui danse , l'homme qui chante , le marchand de soie ou de draps, et le vice au coin des rues. Point de vice pour lui , point de soirées d'artistes; rien d'un homme! et par-dessus le marché, la compassion de son portier !
Et son père qui lui avait si bien dit : Redoute le vice ! El son père qui lui avait tant répété : Fuis les mauvaises sociétés , mon fils ! Où est le vice ? où sont les sociétés mauvaises? Et le jeu , et la débauche , et les embûches de Paris , où trouver tout cela ? Il n'y a rien de tout cela pour loi , lui disait la misère. En dépit de toi , mon pauvre diable, lui disait la misère , il faut que tu restes chaste , honnête , réservé , innocent ; lu auras toutes les privations de la vertu sans en avoir l'honneur. Ton cœur restera pur en sens inverse de tous les moralistes , ajoutait la misère. Pas un de tes sacrifices ne le comptera ni dans ce monde ni dans l'autre ! reprenait la misère, \insi parlait la misère à Prosper. Et en effet , ce
jeune homme malheureux avait beau passer et repasser, il avait beau s'étaler dans la rue , beau raser le soir la muraille obscène , c'était là une proie que dédaignait le vice parisien ; c'était là une dupe que méprisaient les faiseurs de dupes. On ne fit pas même attention à lui pour le voler ; un soir même , il y eut un arracheur de dents qui l'avertit qu'il allait perdre son mouchoir de poche. En un mot , on n'est pas plus malheureux que l'était Prosper.
Comprenne qui pourra toute sa misère ; il est des misères qu'on ne saurait comprendre ni expliquer. Heureusement pour moi qui écris l'histoire de ces lamentables premiers pas dans la vie parisienne , suis-je guidé par les notes de notre héros et par ses souvenirs ineffaçables. Ce qu'il a souffert tout seul dans la nudité de cette maison ne saurait se comprendre. L'enfer n'est rien , comparé à cette nuit profonde qui succède au plus beau jour , à cet isolement sans bornes qui remplace la famille , à ce silence hideux qui tient lieu de tant d'amitiés absentes. L'enfer n'est rien , comparé à toutes les tortures de ce noble jeune homme qui avait quitté le bonheur pour celte chose sans nom , qui avait jeté le fourreau de son épée sans savoir ce qu'il ferait de son épée , et qui avait brûlé ses vaisseaux en pleine mer. Revenir au village , c'était impossible, il y serait rentré ridicule} et puis il était trop bon fils pour donner un pareil démenti aux adieux de sa mère. Il laissait donc couler les heures et les jours comme autrefois les flots du Rhône , et chaque jour il se disait : Demain .' demain ! c'élail-Ià toute sa prière et tout son espoir, et le lendemain arrivé, il commençait comme il avait fait la veille.
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Quand il se levait le matin, il resiait assis sur son lit des heures entières , et là , entendant bruire la ville autour de soi , il se mettait à penser amèrement à sa triste position. Le malheureux ! il était tombé dans ce gouffre sans qu'une main bienveillante se fût tendue pour lui porter aide et protection. Ce bruit qui venait de là-bas , c'était le bruit des hommes occupés ; ce bruit, c'était la vie qui s'animait , la vie active , la vie à jeun encore ou qui a déjeuné déj^. Ce bruit là-bas, c'est l'homme oisif qui s'endort, c'est l'homme occupé qui se réveille... Vive Dieu! la ville est immense aussi, et elle a bien à faire ! elle a cent mille bras occupés et un million de bouches à nourrir. Elle s'est éveillée tout d'un coup en sursaut et elle s'est levée, sans faire sa prière du malin , sans même faire ses ablutions; elle s'en va à ses affaires d'abord ; elle priera Dieu ensuite ou elle se lavera les mains si elle a du temps de reste. Le pain avant tout et Dieu après. Elle est si industrieuse , la ville ! Mais aussi elle vend chaque jour tout ce qu'elle peut vendre , ses fruits , ses fleurs , ses plus beaux enfants pour la guerre, ses plus belles filles pour l'amour ; elle vend tout ce qui se vend et ce qui ne se vend pas d'ordinaire , l'eau de ses fontaines , la boue de ses ruisseaux ; ses haillons et ses lambeaux aux chiffonniers, ses criminels à la justice , ses forçats au bagne, ses malades à l'hôpital , ses cadavres aux médecins; puis quand elle n'a plus rien à vendre , quand le berceau de son nouveau- né est vendu, quand le cercueil de son aïeu! est vendu , quand sa hotte est vide, quand elle n'a pas un roi à chasser, pas un pavé à soulever, pas une révolution à entreprendre , elle tend la main avec son escopelte, ei elle vous dit d'un air menaçant : La charité ! la charité !
car, avant (ont , il faut qu'elle mange, et pour manger, elle fera tous les métiers : les plus nobles et les plus infâmes !
Or , c'est un grand plaisir de l'avoir vue courir le matin , de la voir repue le soir , la grande prostituée , surtout quand soi-même on est repu le soir.
Et Prosper , malin et soir , il regardait ces masses se mouvoir. Il regardait ces autres masses inertes. Il prêtait l'oreille à ces bruits si variés , si nombreux , si divers ! Il suivait dans ses grand pas ce fantôme parisien , qui porte une hotte sur le dos et une couronne de roi sur sa tête , qui tient le sceptre d'une main et le crochet de l'autre. Et lui , il se voyait seul , seul el inutile ; seul, inutile et pauvre ; seul , inutile , pauvre et méprisé , et il avait beau chercher , il ne se voyait aucun droit dans celte grande ville , excepté le droit commun de tous ceux qui n'en ont pas — la prison ou l'hôpital.
D'abord il avait espéré se tirer d'affaire par la science; mais ce qu'il avait vu de science à Paris l'avait ébloui , comme on est ébloui le vendredi saint dans la chapelle ardente. Lui , le savant d'Ampuy , faire de la science à Paris ! c'est comme s'il eût apporté une bouteille d'eau du Rhône à la mer. Sa science, c'était un grain de sable dans l'immensité ! Que de science à Paris ! ils savent tout dans ces murs: ils ne savent que cela , mais ils le savent. Toutes les sciences leur appartiennent , les plus grandes et les plus vaines, les plus utiles et les plus ridicules. Ils savent tout encore une fois ; parler toutes les langues retrouvées et perdues ; faire la poudre et le fumier ; ils savent même se taire quand il le faut , et faire des soupes économiques : ils vont facilement de la marmite autoclave
au chemin de fer , des bateaux à vapeur à la fécule de pomme de terre , de la prose au vers , du navire sousmarin au vaisseau aérien , des Méditations poétiques aux vaudevilles de M. Ancelot. Ils sont tous académiciens pour le moins , et chevaliers de la légion-d'honneur , de l'aigle de Prusse , du cordon de Saint-Michel , voire même chevaliers de l'Éperon d'or: ils se connaissent également bien en femmes et en chevaux , en charrues et en voitures de luxe ; ils ont de l'admiration pour toutes choses , pour le sanscrit , pour le chinois , pour les chemins de fer et pour le sucre de betteraves. Ce sont eux qui ont inventé le pain à la mécanique , les chapeaux imperméables , les parapluies à étui et les cannes à fauteuil. C'est une race de gentilshommes-inventeurs qui ont perfectionné l'éther et l'opium. Il y en a parmi eux qui composent avec des noyaux de pêches un poison assez violent pour tuer un bœuf avec une seule goutte de celte liqueur appliquée sur la narine de l'animal. D'autres ont inventé de tuer un éléphant , rien qu'en soufflant une goutte de lait dans ses veines. Celui-ci voit dans l'intérieur du corps tous les phéno nènes qui s'y passent , à l'aide d'un homme qui dort et qui parle en dormant; cet autre, jette dans la Seine un cent millionième d'émétique, avec quoi il se fait fort de purger tout le quartier Saint- Jacques ; l'un change le fer en or ; l'autre fait plus , il change le sang en fer ; avec le sang de Cuvier il va frapper une médaille ; donnez-lui le sang d'une jeune fille, il en fera une bague à son amant. (Sois loué, grand Dieu ! qui n'a mis que du fer dans nos veines , tu pouvais y mettre de l'or ! ) Un autre a trouvé que l'os du bœuf était plus nourrissant que sa chair ; un autre a dé-
montré que trois pour cent valaient beaucoup mieux que cinq ; un autre , dans sa chaire de philosophe , a soutenu que nous n'avions pas été vaincus à Waterloo, et il nous a renvoyés convaincu?. Que n'ont-ils pas trouvé, retrouvé, composé, recomposé, décomposé, arrangé, agrandi , perfectionné ? voyez plutôt leurs brevets d'inventions ! Ils ont agrandi , embelli , perfectionné le monde , la science les écrase et les étouffe , ils mourront par la science. Il n'y a pas jusqu'à l'anatomie qui n'ait fait chez nous autant de progrès que les finances ; Dupuytren et M. de Villèle ont poussé jusqu'au bout le scalpel ; Montrouge s'est élevé là-haut pour couronner toutes ces œuvres, et le zodiaque de Denderah se fait petit afin de faire asseoir à ses côtés l'obélisque de Luxor. Sois donc savant après cela , Prosper !
Il avait compté aussi sur sa mâle beauté, sans le savoir; il élait beau au village , il était un homme ; à la ville , sa nature changea : il était trop pauvre et trop nu pour être beau , le pauvre enfant! A la ville , l'habit est une grande partie de l'homme ; la grande partie lui manquait, à lui , Prosper. Celait aux autres à être jeunes et beaux ; aux autres à attirer le regard des femmes , aux autres à parer leur jeunesse , à la pâlir par les excès , à l'amincir par les joies de l'ivresse , à déployer leur taille dans les enchantements du bal , à faire ruisseler l'or dans leurs mains délicates , à boucler leurs cheveux noirs , à se couvrir d'essences précieuses, à s'éloigner de la boue et du bruit même en voiture ; aux autres , les chevaux et les livrées ; aux autres tout cela ; aux autres , la beauté ; à lui , rien ! Moins que rien , hélas ! car à lui la misère livide. Hélas ! déjà ses joues si fraîches sont blanchies par
la faim ; hélas! sa chevelure est Iriste et sa déroule lentement sur ses tempes. Hélis ! hélas ! cette beauté sur laquelle il complaît à son insu , elle s'en va plus encore par l'abstinence que par les excès. Où est le rire et le vin d'Ampuy? Il n'y a plus de rire à Paris pour Prosper. Où est Madelon , où sont les pêches? A Paris, il n'y a de pêches que pour les très-riches ; la pêche est un fruit arislocratique ; ce sont les armoiries du dessert; c'est la couronne du marquis placée au-dessus d'un fromage ; la pomme à cidre est le bonnet de coton du dîner parisien. Prosper , hier encore , le maître d'un si riche verger , où le fruit mûrissait à côté de la fleur , verger tapissé de melons, entouré de pêchers et couvert de pampres , où l'arbre secouait à chaque brise mille richesses odorantes et colorées, Prosper à présent se contente de la pomme à cidre, Prosper mange à présentée qu'il donnait autrefois aux pourceaux , son fruit par-dessus son eau ; son eau ! lui dont la cave était tout une renommée ! son eau ! qui remplissait par an trois mille bouteilles ! Et il mangeait et buvait tristement, songeant à Ampuy . songeant aux beaux fruits si colorés , au bon vin qui pétille en frémissant, et à Madelon qui le verse en souriant; mais Madelon , et les pêches , et le vin blanc , et les sourires , et les joyeux propos de l'hospitalité , et la chanson du dessert, tout avait fui , hélas !
Ainsi , ni avec son esprit, ni avec sa figure , ni avec ses pensées , ni avec l'action , il ne pouvait prendre une place quelconque dans ce grand tourbillon de Paris ; rien ne lui réussissait, pas même l'espoir. Les plus beaux châteaux en Espagne qu'il élevait autrefois sur le bord du Rhône avec tant de facilité et sur de si hauts étages , c'est
à peine aujourd'hui s'il pouvait en creuser les fondements ; ses beaux murs de nuage s'écroulaient à peine élevés ; lui qui jadis pratiquait cje si vastes galeries, élevait de si hautes colonnades, dominait de si vastes jardins , hardi et puissant architecte qu'il était dans le monde des féeries ; aujourd'hui , c'est à peine s'il peut se construire une bicoque à la place du château , et encore estce là une triste bicoque, mal éclairée, mal jointe, déserte, véritable taudis , où l'imagination est mal à l'aise , froidement étendue dans un grabat du d< rnier ordre. — Et encore au milieu de son ouvrage , la réalité qui arrive et qui dit à l'imagination : — C'est aujourd'hui le 15, paiemoi le quartier qui est échu!
Quand la jeunesse en est venue à ce degré d'isolement et de malheur qu'il lui faut renoncer à s'acheter à bon compte quelque brillant majorât dans les espaces imaginaires , ce riant domaine de la jeunesse, tenez-vous pour assurés qu'il faut absolument que le jeune homme meure, ou qu'il devienne un ivrogne , ou qu'il brise l'obstacle à force d'audace ou de hasard.
Prosper en était là de son isolement et de son malheur, quand enfin vaincu par la solitude , il reconnut qu'il ne pouvait rien pour lui-même, lui tout seul , et qu'il était perdu si quelque main bienfaisante ne venait pas à son secours. C'était là un aveu humiliant à se faire , il est vrai, mais aussi c'était déjà un progrès. — Allons donc, se ditil , puisqu'il le faut , tendons la main ! Puisque personne n'entend mon silence , appelons à notre secours ! Et comme dans le fond c'était un homme de cœur, il ne se fut pas plutôt avoué tout haut sa détresse qu'il résolut de mettre sur-le-champ cet aveu à profit.
Vous savez qu'avant de le voir partir tout à fait de son village , la mère du jeune Chavigni avait remis une lettre à son fils pour son oncle Honoré; vous savez aussi que le bon Christophe avyit poussé l'audace de l'amitié jusqu'à recommander son jeune ami dans une lettre. Prosper avait enfermé ces deux lettres dans son portefeuille, plutôt pour ne pas désobliger son ami et sa mère qu'avec le projet de s'en servir. Il ne croyait pas que jamais il eût besoin d'introduction dans ce monde où il arrivait avec tous les. instincts honnêtes, avec la seule volonté d'être un honnête homme et d'être utile. 11 ne se figurait pas qu'il aurait jamais besoin de se jeter aux pieds de cette société qu'il ne connaissait pas , pour lui faire accepter son intelligence . son activité , sa probité et ses
vingt ans. Mais enfin, après avoir bien tristement attendu que la montagne vînt à lui, il fit comme Mahomet , il résolut d'aller à la montagne , et alors seulement il tira de son portefeuille les trois papiers que son portefeuille contenait , les deux lettres et son passe-port. Voici d'abord son passe-port :
Age, 20 ans.
Taille, 5 pieds 4 pouces.
Yeux, bleus.
Cheveux, noirs.
Sourcils, noirs.
Bouche, moyenne.
Dents, blanches.
Visage, ovale.
Barbe, naissante.
Menton, rond.
Signes particuliers , — une mouche sur la joue droite...
Et il n'avait pas trouvé encore à placer tout cela ! A ce signalement le passe-port ajoutait : Invitons les autorités à laisser librement passer et circuler, et à protéger au besoin. — Prix : deux francs.
— J'aurai toujours de la protection pour mon argent, se dit Prosper.
Voici la première des deux lettres ; elle était du frère Christophe : et ici , à propos du frère Christophe, l'auteur de cette histoire est bien mortifié de n'avoir pas à transcrire une lettre bien niaise et bien ridicule; mais si le frère Christophe était simple d'esprit et de cœur, il
n'était ni niais, ni ridicule; c'élail de la naïveté et voilà tout.
« Madame la comtesse ! écrivait-il.
Puis, tout au bas de celle humble page , et comme s'il eût écrit à un supérieur ignoranlin :
« Madame la comtesse, vous rappelez-vous Jean-Baptiste Christophe , un pauvre orphelin de père et de mère, que Dieu a jeté sur vos terres, où Dieu lui a appris à prier d'abord . et ensuite à lire et à écrire , si bien que je suis devenu un frère de la doctrine chrétienne ! Pour moi , je me souviens des bontés de madame la comtesse , quand je dînais avec messieurs vos domestiques , et quand je me chauffais à son feu , et quand je dormais dans sa grange. Bénie soyez-vous , madame , qui n'avez pas renvoyé l'orphelin , et qui l'avez laissé vivre dans votre basse-cour à côté de votre chien Castor !
» C'est pourquoi , madame , sachant que vous êtes à Paris une grande dame, je vous adresse un noble seigneur, mon élève bien-aimé, monsieur Prosper Chavigni , fils de monsieur Jean Cbavigni , dont le père a été fermier de votre père à sa ferme de Macla. Ayez donc pitié et faveur, madame , pour notre ami bien-aimé Prosper, que nous aimons de tout notre cœur, le village, moi et son père. Madame Jean Cbavigni dit comme cela que vous avez été en pension avec elle, chez les daines de Saint-Victor au faubourg de Vaise , et que vous la connaissez bien , qu'elle s'appelle Clémentine. C'est pourquoi, Madame, nous vous prions pour ce jeune homme qui est riche , qui n'a besoin de personne , mais seulement que tout le monde l'aime un peu , et tout le monde l'aimera à Paris quand on le connaîtra. Du reste, fort savant, latin,
grec, français; i! n'y a que l'histoire, la géographie , la philosophie , l'astronomie , les mathématiques , la géométrie , la philosophie , l'astrologie , la tactique et la politique dans lesquelles nous ne soyons pas fort instruits , mais cela viendra.
» Sur ce , madame , je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte et digne garde.
» Christophe. »
Peu s'en fallut que le bon Chris'.ophe n'ajoutât Episcop. Lugdunensis. — Car il copiait la formule d'une lettre que lui avait écrite son évêque.
La lettre était adressée à madame ia comtesse de Mac!a , rue des Sainls-Pères , à Paris.
En lisant la recommandation de son ami , Prosper se sentit ému jusqu'aux larmes. Non pas qu'il ne comprît confusément que celle lettre était écrite en dehors de toutes les convenances ; mais enfin cette lettre avait un nom, une adresse; on y invoquait le nom de son grand-père qui était un honnête homme comme son père ; on y invoquait le nom de sa mère , quand sa mère s'appelait Clémentine. El puis qui sait? Comment ne pas chercher à s'assurer s'il y a une femme, dans ce Paris , digne de recevoir et de comprendre la pauvre lettre de Christophe l'ignoranlin ?
La seconde lettre était plus grave ; c'était vraiment la lettre d'une mère ; mais a cette lettre il n'y avait pas d'adresse, à peine portait-elle un nom. — Honoré Hivers. Mais Clémentine pouvait-elle deviner le nom et l'adresse d'un frère qu'elle n'avait pas revu depuis vingt ans.
« Cher frère, disait Clémentine, qu'êtes-vous devenu ?
» où êtes-vous ? que faites-vous ? J'imagine que vous » êtes heureux , puisque depuis vingt ans vous m'avez » donné a peine cinq ou six fois de vos nouvelles. Vingt » ans de bonheur , Honoré , cVst beaucoup. Ah ! si vous » aviez comme moi un enfant , un noble enfant jeune et » beau , plein de vertus et d'honneur , dont il fallût » vous séparer , sans doute , mon frère , vous auriez » tant de peine que vous l'écririez à votre sœur. Eh bien ! » par pitié pour ma douleur , pardonnez-moi celle let- « tre qui vous sera sans doute importune. 0 mon frère, » je vous en supplie par !a mémoire de nos parents que » vous aimiez , par amitié pour moi , votre sœur , qui » vous aime, si vous rencontrez mon Prosper à Paris, » servez-lui de père , aimez-le et protégez-le comme « s'il était votre fils. A présent que j'y songe, vous ê;es » mon seul espoir après Dieu. Vous avez toujours été un » homme habile et prudent , et vous connaissez à fond » ce monde que nous n'avons même pas entrevu. Faites-le « connaître à mon fils , à notre enfant. Prenez-le par » la main , et guidez-le à travers les écueils. Songez que « c'est la vie , la gloire , l'amour et l'espérance de sa t> mère ! Songez que si je m'en sépare aujourd'hui . ce » n'est qu'après avoir bien réfléchi longtemps , et après « m'êlre souvent répété que ce jeune aiglon, mal à l'aise » dans notre ferme , tôt ou tard prendrait sa volée. « Alors je l'ai laissé partir afin qu'il s'habituât de bonne » heure à la vie que vous menez là-bas. Encore une fois, » mon frère, venez à l'aide d'une sœur qui vous demande » plus que la vie . et qui vous a toujours aimé.
» Votre sœur, » Clémentine Chavignt. »
Prosper porla à ses lèvres la lettre de sa mère , puis après l'avoir embrassée tendrement : Non, non, se dil-it ; je ne suis pas seul en ce monde , puisque j'ai ma mère. N'est-ce pas là ta providence, ô mon Dieu !
Mais comme ce n'est pas ici un roman tout rempli de coups de théâtre, mais au contraire un roman d'analyse, ou plutôt une très-simple el très-véritable histoire , qui n'aura rien de brusqué , et qui , pour garder toute sa vraisemblance , doit marcher a son but d'un pas calme et sûr ; nous devons prévenir le lecteur que le nouveau personnage que nous allons introduire dans notre récit est un personnage tout parisien , comme noire jeune Prosper est un personnage tout provincial. L'homme qui va s'emparer corps et âme de notre bel et naïf aventurier, vous ne le retrouverez nulle au^re part qu'à Paris , dans quelque grande el riche maison où cet homme commande en maître , et dont il est le maître en effet. D'où viennent ces hommes , où ils sont nés , et que sont-ils ? Nul ne saurait le dire , eux-mêmes moins que personne. Ils s'appellent fièrement les enfants du hasard. Fils légitimes du hasard ou bâtards de la Providence , ils ont cela de commun avec les plus gr.mds seigneurs, c'est qu'ils n'ont eu que la peine de naître. Une fois échappés à la maison paternelle, tout leur a profité, la paix et la guerre, la pauvreté aussi bien que l'opulence, leurs amis et leurs ennemis , leur science aussi bien que leur ignorance, leur travail et leur sommeil. La prospérité a soufflé sur ces hommes , et ils n'ont eu qu'à s'abandonner mollement à ce vent favorable pour arriver à ce but difficile : l'oisivité sans travail et le repos sans fatigue. Ces hommes-là mènent toute leur vie grand feu , grande
LE CnEMIN DE TRAVERSE. 111
chère, grande joie , grand bruit , sans avoir un pignon sur la rue , un arpent au soleil , une idée dans la tête , une vertu dans le cœur, une industrie au bout des mains. Ces gens-là n'ont jamais touché ni la plume, ni l'épée, ces deux armes qui font les grands hommes. Ils n'ont jamais été ni gouvernants, ni gouvernés ; rien ne les représente dans ce monde, ils ne se représentent pas eux-mêmes; ce sont des fortunes bâties sur le sable , qu'un vent peut ruiner et que nulle tempête ne renverse. Ils vivent comme Alcibiade, ils meurent comme Aristide, sans laisser de dot à leurs filles ; seulement ils laissent toujours de quoi se faire magnifiquement enterrer.
Ce qui a fait ces gens-la , ce qu'ils sont et ce qu'ils ont l'air d'êlre, ce n'est pas l'esprit , ce n'est pas le courage , ce n'est pas la naissance , ce n'est pas le bonheur , c'est la patience. Ils savent attendre, voilà tout leur secret, et encore le disent-ils à tout le monde. Pendant que tous les hommes se remuent autour d'eux et s'agitent dans tous les sens, ils regardent patiemment l'agitation des hommes, ils les regardent s'user et se perdre dans les révolutions et dans les batailles, dans le malheur et dans la gloire ; et quand la vieille génération nouvelle n'est pas encore venue, ces hommes que rien n'a fatigué, ces nouveaux venus à la vigne du seigneur, profitent de l'interrègne; ils se campent fièrement sur le terrain que les vieillards ont abandonné et que les jeunes gens n'occupent pas encore ; là , fidèles à leur système , au lieu d'agir ils attendent , et chacun les croyant immobiles , personne n'en prend ombrage. Leur apparente modestie les sauve des ambitions rivales. En effet, que demandent-ils, ces hommes ? ils ne veulent ni la puissance, ni les honneurs, ni aucune des
choses futiles 5 ils ne demandent qu'à vivre tout simplement , et rien de plus , les habiles qu'ils sont ! Ils savent si bien qu'en dernier résultat la puissance et la gloire et la fortune ne sont que des façons de vivre pleines de dangers, de chagrins, de travaux et de dégoûts !
Tel était l'homme que notre ami Prosper allait rencontrer dans sa route , auquel il devait se confi r tout entier , sous prétexte que cet homme était son oncle. Honoré Rivers s'appelait à Paris le baron Dumesnil. S'il avait su un titre plus modeste que celui de baron , il l'aurait choisi à coup sûr, car c'était un homme sans ambition et sans orgueil. Si donc il s'était fait baron , ce n'était pas pour en imposer à la grande société qu'il voyait ; c'était pour obéira la vanité des laquais du grand monde et de ses propres domestiques à lui-même , car aujourd'hui un titre n'est une défense et une protection que contre les attaques de l'antichambre. Il était donc le baron Dumesnil avant d'entrer dans un salon ; une fois dans le salon, il était tout simplement M. Dumesnil; jamais , à aucun prix , il n'était le cher Dumesnil.
Car , voyez-vous , c'était là un grand maître ; et dans ce siècle d'égalité personne plus que lui ne se tenait dans l'égalité. Voilà pourquoi il avait laissé la foule d'en bas pour la foule d'en haut ; voilà pourquoi aussi , une fois en haut , il se tint si fort à dislance de toutes les supériorités et de toutes les grandeurs , qu'on le prit lui aussi pour une supériorité , pour une grandeur. Homme d'esprit s'il en fut , mais qui cachait son esprit comme on cache un crime , il était parvenu , à force de dissimulation , à n'avoir plus que l'apparence et la réputation d'un homme de goût. Ni flatteur , ni caustique ; ni sou-.
mis , ni rampant ; il s'était fait une loi d'obéir à toutes les petites passions et d'étouffer toutes les grandes. Il ne méprisait pas assez le vice pour ne pas lui sacrifier sa propre estime , mais il en faisait trop peu de cas pour lui sacrifier l'estime des autres. Il n'était le complaisant de personne , le bouffon de personne. Il était sérieux même dans ses plaisanteries , et il rentrait chez lui le désespoir dans le cœur si par hasard il avait fait rire trop longtemps. Il était beau , bien fait , bien mis , net et luisant du haut en bas , et toute sa personne était pleine de magnificence et de goût. Les femmes le trouvaient charmant , et cependant les femmes ne l'aimaient pas , ce qui était un de ses plus grands avantages. Car lui seul , dans le monde qu'il fréquentait , Il se pouvait dire vraiment libre , puisqu'il était libre du côté de l'amour. Il côtoyait toutes les passions tendres sans avoir jamais échoué contre les plus charmants écueils. Il était ainsi le confident nécessaire et inévitable de toutes les faiblesses , et comme jamais il n'abusait du secret qu'on lui laissait deviner , les femmes , tout en l'aimant peu , étaient loin de le haïr. Il combattait donc avec elles à armes égales. Du reste , le bien -venu partout, parce qu'il n'arrivait jamais avant qu'on ne le désirât , parce qu'il s'en allait toujours un instant avant qu'on n'eût voulu le voir partir. Sans opinion, avec toutes les apparences de la conviction , sceptique comme Diderot , avec toutes les apparences de la croyance , habile hypocrite qui avouait son hypocrisie , si bien qu'on était prêt à le croire de bonne foi ; ce n'est pas celui-là qui eût dit à son valet : Serrez ma haire avec ma discipline ! Il élait parvenu à faire dire de lui, en tout lieu , que c'était un homme
plein de simplicité , de superstition et d'esprit. Et il s'en tenailla.
Il avait fait plus , il s'était arrangé de manière à ce que personne aussi ne s'inquiétât de sa fortune. Longtemps on s'était demandé : D'où vient-il? et Qui est-il ? et machinalement chacun s'était d'abord tenu sur ses gardes , lant on avait peur de lui; mais lui il avait eu tout d'abord une allure si franche et si dégagée , il s'était mis si fort à l'aise avec ceux qui le pouvaient protéger, il avait fait si à propos de l'opposition à toutes les puissances reconnues, donnant ainsi de lui-même, à ses meilleurs amis, la plus excellente des excuses pour ne pas les servir, qu'on avait fini par ne plus se méfier de lui , qu'on le traitait comme un homme qui n'a rien à demander , comme un égal enfin , tant que soi-même on ne demandait rien : si bien que lorsque l'ambilion, à certains jours réglés comme la fièvre quarte, s'emparait de ces grandes hauteurs dans lesquelles il vivait , les égaux du baron Dumesnil cessaient alors d'être ses égaux , et alors c'était lui qui élait leur supérieur à tous , lui qui ne demandait jamais rien.
En un mot , le baron Dumesnil élait l'homme de France, et peut-être l'homme du monde entier , le mieux préparé à composer , à écrire et à publier un livre qui est plus attendu et plus désiré mille fois que le Dictionnaire de l'Académie. Ce livre , qui doit venir au secours de lant d'ambitions égarées et perdues ; cet évangile mondain, qui doit tirer de la misère et du désespoir tant de jeunes et ardentes intelligences abandonnées à elles-mêmes ; ce traité de morale qui doit combler pour toujours le gouffre sans fond qu'on appelle le suicide ; ce livre que tout le monde a entrepris sans en venir à bout ;
ce livre que le bnron Dumesnil seul pouvait écrire , et qu'il n'a pas écrit de peur de se nuire à lui-même , tant c'était un homme prévoyant et sage ; c'est : le moyen de parvenir !
Le baron avait, il psI vrai . réuni quelques documents précieux pour ce grand travail ; mais à sa mort , quand il a vu qu'il avait à peine posé les premières fondations de ce monument élevé h l'ambition des hommes , il a soufflé sur ce château de cartes, et il s'est dit avec orgueil : Je mourra? tout entier !
Il ne nous reste donc pour réparer cette grande perte , autant qu'il est en nous , qu'à suivre dans sa vie nouvelle le neveu et l'élève du baron Dumesnil. C'est le baron Dumesnil , qui , trouvant Prosper encore revêtu de son écaille villageoise , l'a dépouillé lentement et peu à peu de son dernier vêtement d'innocence et de vertu. C'est le baron Dumesnil qui a remplacé l'éducation vulgaire du frère Christophe par l'éducation parisienne , qui est , comme vous savez tous , la meilleure et la plus utile des éducations présentes, passées et futures. A vrai dire, le digne on?le s'est donné beaucoup de peine pour élever son neveu jusqu'à lui. Si donc il n'a pas tout à fait réussi , ne vous en prenez qu'à la mauvaise nature de cet enfant , qui s'est toujours ressenti , sans le vouloir et sans le savoir, des premières et innocentes impressions de la maison paternelle. Peut-être , quand vous serez entrés dans les secrets du baron Dumesnil . conviendrez-vous qu'il ne pouvait pas mieux opérer , qu'on n'a pas un reproche à lui faire, et que si son neveu n'a pas mieux tourné c'est qu'il avait été trop complètement gangrené de vorlu par sa mère et par son précepteur.
Ici , il faut que vous reveniez encore quelque peu sur vos pas. Ici , la forme de notre roman change encore. Vous avez lu un récit , ou plutôt une exposition , jusqu'à présent : ce sont des lettres que vous allez lire ; ce sont les lettres de Prosper à son précepteur , à son ami. Vous allez entrer , en lisant ces lettres , dans la confidence la plus intime de tout ce que ce noble enfant eut à souffrir et de toutes les leçons qu'il lui fallut subir. L'auteur espère que la naïveté, la simplicité et la vérité de ces affreux détails le feront pardonner s'il suspend ainsi encore pour quelque temps le récit d'une histoire qui n'a pas encore fait un pas , il en convient.
Or , voici quelques-unes des nombreuses lettres que Prosper écrivait à son ami Christophe , pendant que le bon frère, triste et pensif, versait au-dedans de luimême ces larmes silencieuses qui retombent sur le cœur, et qui font d'autant plus de mal qu<; personne ne les voit couler.