‹ Le chemin de traverse (volume 4)Chapitre 2 sur 34 · LETTRE I · texte numérisé non relu

LETTRE I

Mon frère, mon ami, mon maître, mon bon Christophe , on dit que je suis à Paris , je n'en sais rien ; mais ce que je sais , c'est que je suis bien loin de vous et de ma mère. Où êtes-vous , Christophe ? et que faites-vous , et quel grand poète lisez-vous, à cette heure ? 0 mon ami , que je souffre et que j'ai souffert! Je ne serais jamais parti si j'avais cru cela. J'ai le cœur brisé, Christophe ! si lu savais ! Je ne sais pas comment je t'ai quitté ; je sais seulement que je ne voyais plus personne, ni toi, ni mon père, ni ma mère. Après vous avoir embrassés, j'ai senti un mouvement brusque et saccadé ; c'était le petit cheval blanc de mon père qui m'emportait hors du village et loin de vous.

Loin de toi , mon bon Christophe , loin de mon village i loin de mon beau Rhône qui gronde , loin de mes

petits sentiers si souvent parcourus , et qui m'avaient reçu tout petit, et qui m'avaient enseigné à marcher, comme toi tu m'as enseigné à réciter des vers de Virgile.

Oh ! que j'étais heureux alors dans notre vieille maison ! Tu souviens tu comme chacun me saluait ? c'étaient de tendres regards de chacun et de tous ; quand j'allais par tes chemins , chacun me disait : — Bonjour , Prosper ! Bonjour , Prosper , disait la bonne femme sur son âne, bonjour, mon joli enfant Prosper! Bonjour , monsieur Prosper, me disait la jolie fille qui cheminait ; et en même temps . elle me donnait la main avec un sourire. — Viens donc m'aider , Prosper ! — s'écriait le fermier au labour: tout le monde m'aimait, n'est-ce pas; le vieillard et le jeune homme, le pauvre et le riche, le chien et le mendiant; tout le monde, jusqu'à la vachî noire , qui nous a si souvent réchauffés toi et moi , quand nous rentrions bien fatigués et bien mouillés le soir.

Doux souvenirs ! amers regrets! Il faut quejem'arrèle, Christophe ; figure-toi que , depuis huit jours que je vous ai tous quittés , je n'ai pas encore versé une larme ! Je sens les larmes qui viennent à la fin , grâce à toi !

LETTRE If.

Dieu soil loué ! j'ai pleuré; je me suis senti soulagé lin peu, et poutant je suis aussi malheureux aujourd'hui que je l'étais hier. Je le disais doue , hier , comment j'étais parti, et peut-être comment j'étais arrivé à Paris. Je crois que mon arrivée à Paris m'a fait autant de mal que mon départ. Figure-toi qu'après quatre jours de fatigues et d'insomnies , vous vous trouvez tout d'un coup entre quatre murailles , cVst là Paris. La machine qui vous a traînés là s'arrête tout d'un coup ; et , sans savoir où j'étais et à peine qui j'étais , je restai tout seul au milieu de cette grande cour , mon paquet sur les genoux ; moi , sans âme, sans volonté, sans résignation , sans espoir , sans toi !

Alors je me misa envier les malheureux chevaux qui

avaient traîné cette machine : ils avaient un asile et des hommes empressés qui en prenaient soin. Et moi !

Alors je regrettai même cette horrible voiture, et ce mouvement , et ce bruit , et ce quelque chose qu'on partage avec d'autres hommes , et ce cahot qui vous fait heurter des hommes. Je regrettai tout cela ; car j'étais si malheureux et si seul que je n'en étais plus à le regretter , mon ami.

Peu à peu , le jour qui était à sa fin s'en alla lout a coup; il s'éteignit comme s'éteint une lampe sous le souffle d'une vieille femme qui se met au lit. Le jour s'en alla sans aucune de ces teintes variées qui se marient aux teintes si chaudes de la campagne. A Paris tout est brusque , la nuit et le jour , le silence et le bruit. A Paris, vois-tu, il n'y a pas de transition entre l'enfance et la jeunesse , l'âge mûr et la vieillesse. On est tout de suite jeune homme , tout de suite vieillard ; de même qu'il n'y a aucun milieu entre la richesse et la misère , entre le vice et la vertu ; c'est une ville toute en saccades ou en soubresauts ; on est laquais ou grand seigneur , grande dame ou servante , athée ou fanatique. Le jour s'en va , on allume les réverbères . et tout est dit. Le jour viendra demain , on soufflera sur le réverbère , et tout sera dit. C'est une horrible ville pour s'endormir le soir et pour dormir la nuit , et pour se réveiller le matin. Le silence tombe tout à coup sur le bruit , et vous diriez que la ville est morte. Six heures après, c'est le bruit qui tombe tout à coup sur le silence; on croirait que la ville est prise d'assaut. Tu ne saurais croire comment cela se fait , Christophe : tu as vu quelquefois dans la ferme un pauvre mendiant tomber du haut mal : à certaines heures

du jour , il s'arrête , il grince des dents , il écume , il se lord les bras et les mains ; après quoi , il se lève tranquillement , il reprend tranquillement son bâton noueux et son cliapeau troué ; il tend sa main à l'aumône : quand il sera bien repu, il dormira d'un bon sommeil ! Le vieillard épileplique , c'est le peuple de Paris. Ainsi , personne ne songeait à moi dans celte grande ville. J'étais moins que rien , un homme de plus dans la foule. La nuit me tira de mon apathie et me fit songer à chercher un gîte. Chercher un gîte ! moi qui , jusqu'à vingt ans , le soir venu , grimpais si lestement l'escalier qui conduit à ma chambre. Ma mère disait souvent qu'elle croyait voir un jeune chat, tant j'étais vif et leste. Quelle fatigue dans la journée , mais aussi quel doux sommeil ! En un clin d'œil , j'étais déshabillé ; je me jetais à genoux au pied de mon lit , et je faisais ma prière tout haut pour que ma mère m'entendît prier et vînt me dire bonsoir ; après quoi , je m'endormais sous le regard bienveillant de ma mère , et , jusqu'au lendemain , je reposais; et elle s'en allait sans fermer la porte de ma chambre qui donnait dans la sienne; et, le lendemain , j'avais peur, à mon tour, de réveiller ma mère. C'était là un sommeil ! C'était là une chambre digne d'un roi ! C'était un lit plein de calme et de repos ! Comme nos murs étaient blanchis à la chaux vive ! Comme nous avions pour nos ablutions du malin cette grande mare où nous barbottions avec les canards! quelle joie! et quel festin, le soir ! et quel festin à mon réveil ! et quelle oisiveté sans but et sans place ! et quelles chansons de tous côtés ! l'âne qui chante tout haut , la poule qui glousse , le coq qui salue le soleil , le porc familier qui dit : j'ai faim ! i ii

en grognant ; le chien qui aboie ; le petit chat , l'œil à demi-ouvert , qui cherche sa mère ; le moineau qui piaule , l'alouette qui pousse son petit cri en rasant le ruisseau , le pigeon qui se balance sur la girouette criarde , que sais-je ? La pie familière qui parle dans sa cage accrochée à la fenêtre ; le geai goguenard qui menace l'arbre fruitier ; c'était là une appétissante musique, un jovial murmure plein de vie et d'harmonie et de grâces parfaites, plein d'avenir ! Enfant , enfant que j'étais ! je me laissais aller à ces rêves , tout éveillé, sans me douter que c'étaient là des rêves ! Et toi , mon frère, que tu étais heureux de mon bonheur ! Pauvres jumeaux, on nous a séparés , hélas ! Ma vingtième année est venue brusquement les briser , ces liens de Heurs ! Plus de basse-cour , plus de sommeil , plus de joies matinales, plus d'air embaumé le soir , plus ton sourire , mon bon Christophe ; plus rien que Paris, le triste Paris, le Paris, qui n'a pas un salut amical pour le pauvre enfant étranger dans ses murs.

Le portefaix , à qui je demandai ma route, me conduisit dans une hôtellerie , rue Pierre-Lescaut. Avant de me conduire, il interrogea mes habits avec soin; et me voyant vêtu de gris et un grossier chapeau , et mon paquet sous le bras, il fit choix pour moi de la maison où je suis. C'est une maison d'une apparence équivoque : vous entrez par une chambre, commune à tous les étrangers , où l'on dîne toujours. Comme je n'avais rien du tout mangé de la journée , je priai qu'on me fit servir à dîner.

Une femme qui était là me dit : — Comment voulezvous diner , monsieur ?

— Mais comme tout le monde , répondis-je à celte femme.

Alors elle prit la peine de m'expliquer qu'il y avait une espèce de dîner pour chaque homme en ce monde; un dîner à vingt sous , un dîner à vingt-cinq sous , un dîner à trente , un dîner à trente-cinq ; quelques-uns môme allaient jusqu'à deux francs; on avait tout ce qu'on pouvait désirer de plus exquis , quatre plats ! dessert et bon vin , et cau-de-vie; c'était à ne pas s'y reconnaître.

— Donnez-moi , lui dis-je , une soupe aux choux et un morceau de lard , et un verre de vin , s'il vous plaît.

— J'entends , dit-elle , monsieur veut dîner à vingt sous. Et elle me servit du pain trempé dans de l'eau chaude , un morceau de bœuf bouilli , et une bouteille de bierre. Triste repas!

Après le repas , je demandai une chambre. On jugea de la chambre que je voulais par le dîner que j'avais mangé ; on me conduisit par un escalier étroit et malsain. C'était dans touie la maison un mouvement empressé et conlinu. Au premier étage , il y avait des femmes qui sortaient à la hâte, oubliant de fermer leur chambre, peut-être parce qu'elles portaient toute leur fortune avec elles , ces femmes en falbalas et en vieux souliers; au second étage , des jeunes gens sortaient en riant et sans fermer leur chambre, peut-être parce qu'ils n'y devaient plus rentrer ; personne ne fermait sa chambre dans cette maison , comme dans l'âge d'or d'Ovide. A travers les portes ouvertes , on pouvait apercevoir l'intérieur de ces chambres en désordre , et dans ce pêle-mêle qui est triste à voir , même chez nous où les meubles sont si rares et les vêtements si peu nombreux ! A la fin , à force

de monter el de monter toujours , j'arrivai à une chambre qui m'était destinée. L'homme qui l'occupait encore, et que je devais remplacer , n'était pas encore parti ; cet homme-là était un original dont je veux le raconter l'histoire. Aussi bien, j'ai le temps de causer avec toi , Christophe, et je suis si triste que je ne demande qu'un prétexte pour rester là à t'écrire tout un jour s'il le faut.

Mon original était de Lyon , du même pays que Fanny la Lyonnaise ; mais il avait apporté en naissant fort peu de moyens de faire fortune. Il était à Paris depuis dixhuit mois , sollicitant une place , n'importe laquelle ; comme j'arrivais, il venait enfin de l'obtenir, ce bienheureux emploi après lequel il avait tant couru ; il en était encore radieux et tout essoufflé , mais c'était tout ; il ne contenait pas sa joie , et eût été jusqu'à l'insolence s'il avait pu ou s'il avait osé ; mais pendant dix-huit mois , ce pauvre diable avait passé à travers toutes les humiliations de l'antichambre ; l'insolence était donc pour cet homme un fruit qui n'était pas encore mûr, qui était trop élevé pour qu'il y pût atteindre , et qu'il ne regardait encore que de loin. En attendant l'insolence , il était affable et bon , contant son heureuse fortune à ses voisins, à ses voisines , au domestique de la maison , au chevet de son lit; enfin à moi , le dernier venu , et qui venais, à l'entendre , tout exprès pour assister à son bonheur.

— Vous voilà ! me disait-il , vous venez prendre ma chambre enfin ; je vous ai attendu bien longtemps. Moi je pars , je suis enfin à ma place. Le grand ministre me l'a enfin donnée ma place , el tout de suite, monsieur. J'ai ma place, enfin ; vive le ministre ! Vous venez s:ms doute chercher une place à Paris , monsieur ?

Puis , sans attendre ma réponse : — Faites comme moi , me dit-il , soyez intelligent et docile , et attendez un an , deux ans , vous aurez voire place enfin. Il n'y a qu'à aller au faubourg Saint-Germain , rue de Grenelle , la seconde porte vis-à-vis la cour qui est coupée en deux ; vous saluerez poliment M. le concierge, et vous irez tout droit dans les bureaux . tout droit devant vous. Allez donc ! et demandez; on vous dira : Non1, c'est bon. Le lendemain vous allez , on vous dit : Non! c'est bon.

Et toujours non ! toujours non /toujours non /Oh ! s'écriait-il : non ! non ! non ! — Et alors il gambadait comme un fou dans sa chambre, il se vautrait sur son lit, il parlait à mots entrecoupés. — Dans quatre jours , disait-il , j'irai voir ma femme ! Ma femme viendra me saluer! ma fille mésalliera : mes voisins diront : — C'est lui ! le préfet me dira bonjour ! car c'est moi , je suis moi , moi , lui-même î En même temps , il faisait le geste d'un homme qui tient un papier et qui met sa qualité audessous de sa signature. Je suis sûr qu'il est homme à s'être adressé à lui-même quatre lettres par la poste , avec son nouveau titre , depuis qu'il est nommé.

En même temps, il faisait sa valise. Il y plaçait chaque chose en son ordre après en avoir fait une revue attentive. C'était plaisir de lui voir plier ses bas de soie ; la pluie , le ruisseau et le temps les lui avaient rendus jaunes de noirs qu'ils étaient; plus d'une maille s'était échappée ; il les considéra longtemps : c'était la partie de sa toilette qui lui avait donné le plus de peine à tenir présentable ; c'était celle aussi à laquelle il tenait le plus.

Il passa dédaigneusement la main sur sa culotte , elle était d'un noir douteux , mais solide encore ; et comme

elle lui avait donné peu d'inquiétude , il ne la regardait pas , l'ingrat !

Ce qu'il regarda bien longtemps, ce fut son habit ; on vieil habit qui avait conservé sa forme ; le collet en était propre , le poil en était bien lisse , à tout prendre c'était un habit présentable ; cependant , rien qu'à le voir, voistu , Christophe , on sentait qu'on avait froid dans cet habit et qu'on y devait être misérable. On me donnerait tout au monde pour endosser un pareil habit , seulement pendant une heure, que je dirais non .'J'aimerais mieux embrasser un lépreux sur la joue ; cet habit me faisait horreur.

Et il faisait aussi horreur au pauvre homme ; car pendant tout le temps qu'il mit à le plier , le sourire s'effaça de ses lèvres , il fut sérieux , il fut muet ; cet habit lui rappelait de si tristes souvenirs !

Il entassa aussi son vieux linge dans sa valise. Moi , que toute cette revue fatiguait, je défis ma valise ; j'en lirai ma veste bleue toute neuve, la veste de notre dernier jour de Pâques ; je tirai mon beau pantalon blanc de la dernière fête du village, mon gilet rouge à grandes fleurs, mes bons souliers , mes bas de fil que ma mère a tricotés elle-même, mes bonnes chemises neuves, un peu rousses mais qui blanchiront à la lessive ; tout cela est neuf et jeune , et plein de vigueur et de probité. Vraiment , j'aurais bien voulu voir nos deux valises , celle de mon homme et la mienne , s'animer et se battre l'une contre l'autre ; la mienne aurait battu celle du bon homme, comme le coq de notre basse-cour bat tous les coqs du village. Je ne croyais pas qu'on pût être si fier de ses bardes que je l'ai été à cet instant , en vérité.

Il paraît que le sollicileur me comprit , car sans plus languir , il entassa pêle-mêle et sans rien arranger et rien plier tout ce qui lui restait de sa garde-robe. Il se hâta de cacher toutes ses guenilles témoins de toutes ses misères ; il ferma son sac, il mit sa casquette sur sa tête , et il chercha de côté et d'autre dans sa chambre pour voir s'il n'avait rien oublié.

Alors , au coin de sa chambre, sur le marbre fendu de la commode , il découvrit son chapeau , tremblant et frileux comme son habit. A l'aspect de ce chapeau si humble et si froissé sur les bords , les douleurs de notre homme , qu'il croyait enfermées dans son sac de nuit , se réveillèrent de plus belle. — Toute sa vie d'antichambre , de laquais , d'huissiers , de bureaux et de ministres , se réveilla à l'aspect de ce chapeau. Il se rappela en un clin d'œil toutes les humiliations qu'il avait subies , et que de fois ce vil chapeau avait été à sa main au lieu d'être sur sa tête ! Il se rappela tout cela , et alors sa colère , contenue longtemps , déborda tout à coup ; il lui fallait une victime expiatoire de toutes ses souffrances ; il saisit son chapeau et le déchira en mille pièces , avec les doigts , avec les dents , il le foula aux pieds , il le couvrit de crachats et d'opprobre. II éclala , il se vengea tant qu'il put de ses douleurs , il fut sublime ! En effet, c'était beau à voir cet homme tout à l'heure si mesquin , si médiocre , si humble et si plié en deux ; cet employé à genoux , cette créature courbée jusqu'à terre , qui se met en colère une fois enfin , et qui se redresse sur ses deux pieds enfin ; celle joue toute chaude du soufflet , qui s'enfle d'orguejl, ce regard soumis si bas, qui s*élève, ces mains suppliantes qui se lèvent pour frapper , ces

deux genoux meurtris qui se redressent ; toute celle ignoble nature agrandie un instant , jusqu'à ce que cet homme retombe sous le regard de sa famille ou sous la main de son chef de bureau ! C'était venir à temps dans ma chambre , n'est-ce pas, pour assister à ce grotesque spectacle ? C'était comprendre de bien bonne heure ce que c'est en effet que la carrière des emplois publics . et les juger à leur juste valeur ! Mon homme partit un peu honteux des excès auxquels il venait de se livrer , mais sans rien dire. Quand il a été parti , j'ai mis mes ganls , et j'ai ramassé un morceau de son chapeau, que j'ai attaché contre la muraille avec une épingle ; je le regarderai souvent comme une leçon.

Au reste, cet homme, revenu de sa colère et de sa promenade, s'est occupé de moi en homme et en bon homme. Il m'a indiqué le fort et le faible de ma chambre , qu'il a étudiée avec plus de soin que tu n'étudies les explications des vieux commentateurs d'Homère. — Prenez garde, m'a-il dit , d'ouvrir trop longtemps votre porte , vous seriez infecté par le plomb des voisins. — Prenez garde d'ouvrir trop longtemps votre fenêtre , vous seriez asphyxié par les émanations de la cuisine ; quant à votre cheminée , bouchez-la avec soin si vous ne voulez pas avoir toute la fumée de la maison. Puis , après avoir cherché quelles recommandations il pouvait ajouter à celles-là : — Je vous préviens , me disait-il , que la glace vous donnera la jaunisse à coup sûr , c'est à vous à ne pas vous en effrayer ; en vain chercheriez- vous à monter la pendule , il y a soixante ans au moins que le grand ressort est cassé ; ayez bien soin de faire remarquer à votre hôtesse que ce carreau est en papier; quant à

voire lit , prenez bien garde d'en laisser la tête dn côté de la porte , malgré le vent qui vient dé là , autrement vous seriez exposé à être réveillé toutes les nuits , à onze heures et demie , par le garçon dont la mansarde donne justement au-dessus de vos pieds ! Voilà , disait-il , mes principales recommandations ; il m'en a coûté six grands mois de longues et douloureuses expériences pour connaître cette chambre comme je la connais ; profitez tout d'un coup de celle- science qui m'est venue peu à peu , à force de rêver, de souffrir, de passer des jours sans résolutions et des nuits sans sommeil. Moyennant quoi , sauf l'espionnage d'en bas et les conversations d'en haut, sauf la chaleur en été , le froid en hiver , et l'humidité le reste du temps ; sauf le manque d'eau , de feu , de luminaire et de linge blanc , sauf l'absence d'un fauteuil et d'un tapis, sauf les rats qui dansent dans la tapisserie décollée; sauf ces horribles gravures des Quatre-Saisons que vous avez sans cesse sous les* yeux comme une amère ironie des quatre saisons qui sont absentes ; sauf cet abominable paravent rouge et bleu , où le 2yeni])s fait passer l'Amour, même avant que l'amour n'ait fait passer le lemps ; sauf tout cela , et bien d'autres choses encore , vous serez le jeune homme le plus heureux et le plus tranquille et le plus commodément logé de l'univers !

Disant cela , il se frottait les mains de joie et de bonheur comme un homme qui échappe à sa prison.

Comme un homme qui reverra bientôt le buffet de sa salle à manger et la commode en noyer de sa chambre a coucher , et son lit rouge paré avec deux traversins remplis de paille ! Moi , je l'écoutais et je me plaisais à l'écouler.

Ayant (oui dit , il ajoula à ses recommandations utiles quelques présents non moins utiles ; il était si heureux qu'il me donna sans me connaîlre tout son ménage d'hôtel-garni.

Car il y a un ménage d'hôtel-garni dont nul ne saurait se passer, pas même moi qui me passe de tant de choses !

Mon homme me donna donc :

Sa souricière encore garnie d'un morceau de lard bien rance,

Son dernier paquet d'allumettes ,

Son briquet phosphorique ,

Son tire-bottes , meuble de luxe dont il ne s'était pas servi depuis longtemps ,

Un porle-manteau en bois avec lequel il ménageait les plis de son habit.

Il me donna encore deux clous tout posés , auxquels on pouvait suspendre une montre quand on avait une montre.

Il me donna un réchaud économique, avec lequel on peut faire bouillir une lasse de lait , sans avoir besoin d'autre combustible que d'un morceau de papier ; instrument fort commode pour faire soi-même son déjeuner.

Que ne me donna-t-il pas , ce brave homme , et que de reconnaissance je dois au gouvernement qui Ta placé si à propos pour lui et pour moi !

II me donna le reste d'un cent d'épingles qui dansaient en rond sur la pelotle de l'établissement.

Il me donna aussi l'adresse de tous ses marchands , fournisseurs , et l'adresse de sa blanchisseuse hors Paris.

Enfin, il me donna une poignée de main en signe d'adieîi, et je crois que de tous ses dons ce fut celui auquel j'ai été le plus sensible. On a bien tort de dire que tous les hommes sont ingrats.

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