‹ Le chemin de traverse (volume 4)Chapitre 14 sur 34 · LETTRE XV · texte numérisé non relu

LETTRE XV

Cet homme est devenu mon maître en tout , il m'a laissé si libre de faire tout ce que je veux faire et d'aller partout où je veux aller , que je suis toujours près de lui, toujours chez lui , à l'étudier , à l'interroger , à l'écouter. Il ne se lasse d'aucune de mes questions , il ne se fatigue d'aucune de mes visites, il ne recule jamais devant aucun de mes préjugés. On n'est pas facile comme il est facile , on n'est pas instruit comme il est instruit. Tu ne saurais croire tout ce que renferme celle têle et ce cœur.

Souvent ses réponses sont d'une solennité cruelle; en général il voit la nature humaine sous un bien triste aspect ; il en a compté toules les taches et toutes les rides. Il en connaît toutes les maladies ; c'est un grand anato-

miste qui a touché l'âme avec le scalpel et qui Ta disséquée; cela fait peur !

Et cependant il y a si peu d'objections à lui faire ! il est si difficile de lui répondre ! Mon épouvante redouble à force de comprendre de plus en plus qu'il a raison. C'est un homme qui ne croit plus à rien , ni à la loyauté des hommes , ni à la vertu des femmes , ni au ciel , ni à l'enfer ; il ne croit à rien. Il verra un enfant sourire à sa mère , en lui tendant les bras , il dira que cet enfant a faim ou soif ou envie de quelques jouets; la femme au chevet de son mari malade , le mari agenouillé au tombeau de sa femme , le prêtre qui prie , le soldat qui se bat, le laboureur qui est aux champs ; vains efforls ! il ne respecte rien , ni la prière , ni la maladie , ni le deuil , ni le courage, ni le travail du laboureur. Il a fait de l'égoïsme le seul Dieu invisible de ce monde. — Vous-même, me dit-il , vous , Prosper , vous , mon neveu , je ne vous aime que parce que cela m'amuse de vous aimer.

— Je ne vous aime que parce que je suis heureux de donner un démenti à la philantropie de madame de Macla et à la charité de monseigneur. Je ne vous aime que parce que vous serez pour moi un jour un beau joyau de plus dans ma philosophie , une éclatante preuve de mes principes , un signe certain de mon mérite personnel peut-être. Avec le temps et votre bonne nature , de vous pauvre enfant abandonné et tremblantxlans une antichambre sous le mépris des laquais , je ferai un homme fort, un homme brave , un homme qui ne craindra rien de lui-même, ni des autres , ni de la terre , ni du ciel. Mais pour cela , il faut du temps et du courage, mon ami.

C'est ainsi qu'il me parle franchement et tout d'une

pièce. Avec moi il va droit au fait} il ne se gêne plus à présent pour me dire toute sa pensée. C'est un homme très-respecté , très-considéré et très-puissant à la cour et à la ville , parce que c'est un homme qui dit très-haut tout ce qu'il pense , et parce qu'on sait généralement que la bienveillance n'est pas le fond de son caractère.

Nous passons ainsi notre vie lui et moi , moi et lui , tant que je peux. Moi livré au monde extérieur , courant la ville , vivant en dehors , attendant impatiemment qu'il plaise enfin à mon tout-puissant ami de m'ouvrir les hautes régions du monde où il m'a promis de me faire entrer.

Car , vois-tu , la vie que je mène me fatigue et me pèse ; je roule dans un cercle trop étroit et trop vide. Je suis trop à l'aise dans ce petit monde ; j'ai hâte d'entrer enfin dans le grand monde pour y étouffer avec les autres , pour me venger des mépris du monde envers moi, pour mettre en pratique les leçons de mon maître. Mais , hélas! quand je lui en parle il me dit toujours : — Il n'est pas encore temps , on n'entre pas dans le monde sans que le monde , au préalable , ait pris votre signalement et signé votre passeport.

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