‹ Le chemin de traverse (volume 4)Chapitre 15 sur 34 · LETTRE XVI · texte numérisé non relu

LETTRE XVI

Il m'a dit aujourd'hui : — Pourquoi ne pas mieux vous habiller, Prosper ? qui donc vous a fait cet habit si mal fait ? pourrez-vous me dire quelle est la forme de ce chapeau ? et quelle nécessité de porter des bottes de cette épaisseur ? Moi , qui me trouvais fort élégant , je ne savais que répondre.

— Voyez-vous , mon neveu , a-t-il repris , il y a deux manières de s'habiller aujourd'hui , c'est de suivre la mode pas à pas ; ou bien encore de ne pas la suivre. Vous ne pouvez , pour être décemment vêtu , être trop près ou trop loin de la mode. Labruyère a dit un contre-sens quand il a dit que l'homme d'esprit se laissait habiller par son tailleur. L'homme d'esprit commande à son tailleur comme à tout le reste. Si vous étiez un homme

célèbre ou un homme considérable , et que vous eussiez alors droit d'échapper au joug de la mode , vous feriez appeler votre tailleur; vous lui commanderiez un habit une fois pour toutes , un gilet une fois pour toutes ; vous feriez en sorte que ce fût un habit de l'autre siècle , afin de bien faire voir que vous n'êtes pas dans la mode de notre siècle ; de même pour votre chapeau , vous adopteriez une forme tranchée ; de même pour votre chaussure , vous la feriez à voire pied très à Taise ; mais une fois cet habit adopté , une fois ce chapeau arrêté , vous auriez toute voire vie le même costume, toujours le même. Cela vous vieillirait de dix ans d'abord , cela vous rajeunirait de vingt ans plus lard. Ceci est , sans contredit , la façon la plus commode de se vêtir ; mais je vous le répète , le monde pardonne ce laissez-aller seulement à quelques hommes privilégiés ; à la grande naissance , à la très-grande fortune , au mérite bien reconnu, à lous ceux à qui le temps est cher , aux heureux de ce monde en un mot. Mais à lous ceux qui , comme vous , ont leur chemin à faire , un coslume sévèrement à la mode est de rigueur , le monde ne pardonnant rien à ceux qui ne se gênent pas pour lui. Le monde a la vanilé et la jalousie d'un parvenu ; il veut qu'on lui sacrifie loules ses aises ; vous ne serez jamais assez respectueux pour le monde , vous ne lui ferez jamais assez de sacrifices ; commencez donc par vous habiller comme il veut qu'on s'habille ; prenez son tailleur , son boîtier , tous les ouvriers dont le beau monde se sert ; qu'il voie à votre linge , qu'il sente à vos odeurs , qu'il devine à vos vêlemenls que vous avez passé par la même route que lui; route de gêne et de fatigue; sauf à vous à porler vos habits

avec loule l'aisance que vous pourrez. Ainsi donc , dès demain , je vous enverrai les fournisseurs donc je me servais autrefois quand j'étais jeune et beau comme vous, quand j'avais besoin comme vous de parvenir.

Tu ne saurais croire jusqu'où s'étend sa sollicitude. Il a voulu assister lui-même à la prise de mes nouveaux habits, et alors pour la première fois il est monté à la chambre de mon hôtellerie , qui à présent est au premier cependant. — Mon Dieu, Prosper, m'a-l-il dit, quel horrible appartement ! quel escalier infect ! dans quel bouge honteux êtes-\ous allé vous loger ? Je ne voudrais pas pour tout au monde que mon valet de chambre passât une nuit Seulement dans ce méchant lit.

Il était en train de me démontrer la nécessité d'habiter une belle maison , lorsque le tailleur arriva. Il a critiqué beaucoup tout ce oui avait été fait. — Cet habit est trop étroit par devant ; il fait un mauvais pli par derrière.— Ce gilet est deux fois trop long ; il vous coupe en deux comme un magisler de village , — et cela ! et cela ! — Monsieur, a-l-il dit au tailleur, tout ceci est d'un goût détestable ; remportez-le , et travaillez mieux une autre fois.

Le tailleur a promis d'être prêt après demain.

Comme le tailleur s'en allait , mon linge est arrivé. Le plus beau linge du monde , c'est une blancheur, c'est une finesse , c'est une élégance dont rien n'approche ; il en a été content. — Ceci , a-l-il dit, est une des premières nécessités de l'homme bien mis. C'est à son linge que se reconnaît l'homme comme il faut. L'habit peut être négligé quelquefois, le linge jamais. Il a parlé ainsi pendant une heure , et aussi bien parlé tout au moins qu'à propos de Virgile ou d'Homère l'autre jour.

Quand tout a été fini , il est descendu avec moi ; j'ai payé la dernière quinzaine de mon hôtel , et nous avons été du même pas chercher un autre appartement pour moi.

En chemin , il me faisait encore une leçon. — A un homme d'un certain monde , ce qui importe avant tout pour son logement , c'est que la maison qu'il habite soit vaste , honorable et belle. Il faut qu'on voie son habitation du dehors , il faut qu'il ail un beau portier, un vaste escalier éclairé le soir, beaucoup d'écuries et de remises au-dessous de lui , des chevaux et des domestiques dans sa cour, une fontaine , un jardin , s'il est possible ; car pour l'homme qui passe , pour le visiteur distrait , pour le facteur de la poste aux lettres , tout cela , portier, vaste escalier, vestibules , écuries et remises , domestiques et fontaine , cour et jardin , tout cela est à lui un instant ; l'opinion le lui donne ou le lui prête en tout ou en partie: or, il faut que l'homme sage accepte toujours , bon gré malgré , ce que lui donne l'opinion ; quels que soient ses dons , il en reste toujours quelque chose.

Ainsi parlant, nous arrivâmes dans une grande et belle rue qui donne sur les Tuileries. Tout vis-à-vis le noble jardin et dans une vaste maison nous trouvâmes un petit logement d'une seule pièce. — Il faut prendre cela , me dit-il , la maison convient. Quant aux meubles de votre appartement, il n'y a dans le monde que deux meubles indispensables.

Je voulus savoir quels étaient ces deux meubles indispensables ; il me répondit avec sa complaisance ordinaire:

— - Les deux meubles indispensables sont , pour les au-

très d'abord , pour vous ensuite , un secrétaire pour les autres , une toilette pour vous. Avec ces deux meubles-là très-beaux , très-complets , très-parfai(s , vous vous passez de tous les autres sans que personne ail rien à redire. En effet , à la rigueur, vous pouvez avoir un méchant lit : on suppose que vous aimez à coucher sur la dure. — On vous pardonne une mauvaise table et de vieux fauteuils— On dit que vous n'avez pas de luxe; mais un secrétaire ! Le secrétaire est un coffre-fort apparent , il a remplacé le coffre-fort tout rempli de nos pères. Le secrétaire est le meuble qui est censé contenir votre fortune courante ; il faut qu'il soit monté avec soin , il faut qu'il soit fermé avec soin , il faut qu'il soit à serrure et à ressorts à raison de la fortune que vous voulez qu'on vous suppose. Après le secrétaire , la toilette. L'homme de la nature ne se lave jamais , l'homme policé se lave tous les jours une fois pendant cinq minutes, l'homme comme il faut se lave tout le jour. Vous autres , jeunes gens, quand vous vous êtes plongés le matin dans l'eau froide comme de jeunes canards , vous croyez avoir fait beaucoup.Vous ne connaissez pas d'autres ablutions que celles des Turcs. Vous êtes des barbares. Ceci est une longue et difficile science, mais aussi une grande supériorité , un grand bonheur, surtout avec votre figure , mon neveu Prosper, surtout avec vos mains , surtout avec ces longs cheveux si souples ! Vous êtes né pour être un cavalier accompli , mon ami, la nature vous a tout donné , le regard , la voix, la taille , l'esprit, le cœur; il vous manque l'éducation , et je ne vous cache pas que vous êtes bien en relard !

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