LETTRE XVII
Trois jours après , j'allai le voir dans tout l'attirail de mon nouveau costume ; qu'aurais-tu dit, mon bon Christophe , si tu avais pu me voir dans mon triomphe? J'étais vraiment un élégant cavalier; c'était une seconde métamorphose plus complète encore que la première : tout était nouveau pour moi dans le costume. Ma poitrine était maintenue sans efforts ; mes épaules sentaient mon habit sans êlre gênées , tout le reste était à l'avenant ; quand j'entrai chez mon oncle , il ne put retenir un sourire de satisfaction.
— Mon élève se forme , me dit-il , et il sera bientôt aussi avancé que son maître. C'est bien cela ! Voyez donc, Prosper , comme votre taille est plus élancée ! comme votre poitrine paraît plus large et votre pied plus petit ;
vous n'êtes plus le même homme , et cependant que de progrès vous avez encore à faire !
D'abord , il faut mettre plus d'aisance dans votre démarche , moins de raideur dans votre maintien , il ne faut pas avoir l'air de vous apercevoir de votre habit ; n'y tenez pas le moins du monde , non plus qu'à votre chapeau , qui a l'air trop neuf ; brisez tout cela ; que tout cela ait l'air de vous obéir ; par exemple , ces gants sont ternes et ne sont pas encore déchirés , c'est une faute ; votre cravate est trop empesée , il faut qu'elle se roule nonchalamment autour de votre cou sans se terminer par ce nœud ridicule qui rappelle l'empire. La véritable cravate , selon moi , est la cravate du siècle passé , on la voyait à peine ; elle laissait à la tête toute sa grâce quand on avait la tète petite ; or , vous l'avez fort petite et fort penchée ! J'insiste sur ce point , voyez-vous , parce qu'en effet la cravate est l'article important chez un homme ; selon sa manière de la mettre , il lui donne l'air d'un niais ou l'air d'un fat , ou , qui pis est , l'air d'un sot : trois airs à redouter également, le dernier plus que le second , le second plus que le premier. Donc, étudiez avec soin cette partie de votre costume , que la grâce en soit savanle ; surtout , si vous voulez que votre cravate soit en harmonie avec votre gilet , portez à l'avenir un gilet moins échancré et qui montre beaucoup moins votre linge; vous ressembleriez au mari d'une blanchisseuse un lundi.
Il me dit tout cela d'un si grand sang-froid , que moi je l'écoute avec la plus grande attention ; car , à tout prendre , tout cela qui doit le paraître à loi si misérable, me paraît (rès-bien calculé. Si en effet , me disait-il en-
core, l'homme ne s'habillait que pour se vêtir, une blouse lui suffirait ; l'hiver H porterait une blouse en laine et tout serait dit. Une fois donc que vous admettez que le costume est une distinction sociale , vous en faites une science très-importante et très-avancée , qui a ses secrets , ses mystères , ses triomphes et ses défaites. Mon oncle possède à fond cette science du costume , et ce n'est qu'après l'avoir entendu disserter sur ce sujet , que l'on s'aperçoit combien sa simplicité est savante, combien son désordre est calculé , et par quelle suite de recherches et d'études il a fallu passer pour arriver à cet admirable hasard.
Je ne saurais me rappeler tout ce qu'il m'a dit à ce sujet. Entre autres choses , il m'a fait remarquer que je sentais beaucoup trop les odeurs : — Il faut, dit-il, qu'un homme aime les odeurs pour lui seul ; il faut que les autres devinent qu'il les aime , mais ne les sentent pas. A l'homme sensé qui n'aime ni le vin, cet abominable feu à l'usage des brutes , ni le café , ce stupide poison des bonnes femmes et des cuisinières , ni le thé , cette fade décoction chinoise qui vous rend les dents noires, les parfums sont une ressource puissante. Ils pénètrent le corps d'un feu léger et doux; ils raniment les esprits sans avoir besoin de passer par l'estomac ; ils réjouissent la vue, l'odorat et le toucher, les trois vrais sens, les trois sens dignes d'un homme, sans avoir besoin d'appeler à leur secours' le goût , ce sens de la brute , le seul sens de l'animal. J'aime les parfums avec passion ; mais dans les parfums il y a un choix sévère et très-important. Je les divise en deux classes , le parfum chaud et le parfum acide. Le parfum chaud est une peste. Le camphre , le
musc , la vanille , sont autant d'essences huileuses qui vous portent à la tête et au cœur ; ce sont des odeurs lourdes et terrestres qui ne vont pas au-delà de l'odorat. Parlez-moi du parfum qui s'envole comme le gaz ! parlez-moi des odeurs qui s'échappent de leur prison de cristal ! Vous ouvrez le flacon, plus d'odeur, où est-elle? elle est là-haut dans le ciel ! Il faut qu'un parfum s'exhale doucement , sans violence , sans excès , par folles bouffées ! Notre pays est un pays malheureux pour celte jouissance du sixième sens. L'Orient est le vrai pays des essences ; on ne les cueille , on ne les comprend , on ne les aime que là. Nous autres Visigoths , nous prenons le premier flacon venu et nous posons notre nez sur celte essence , et puis advienne que pourra. Oh ! nous sommes bien en retard ! Quand je passe devant la boutique de Chardin , d'Houbigant ou de Lubin , et autres empoisonneurs , quand je vois ces petites fioles étiquetées, ces crèmes , ces écumes, ces pommades, ces essences pour les cheveux, ces amas infects de compositions horribles, le dégoût me prend comme il prend un gourmet arrêté devant le comptoir en plomb d'un marchand de vins. Nous sommes un misérable peuple ! comprenez-vous cela ? Dans leurs temples chrétiens ces Français si dévots , dans sa chapelle royale ce roi si chrétien et si riche, au nez de leur Dieu restauré sur son auleï , au nez de celle croyance catholique qu'ils veulent ranimer à tout prix , les malheureux, dans des encensoirs d'argent, brûlent une ignoble térébenthine ! une espèce de colophane volée au saule pleureur , et ils appellent cela de l'encens ! Oui , mon Dieu ! ils te disent , à loi qui as fait l'Arabie , à toi qui as fait le désert : cette épaisse et crasse fumée qui brûle
sous la main vacillante de l'enfant de chœur : C'est de l'encens ! C'est de l'encens , mon Dieu ! le roi lui-même le dit : c'est de l'encens .' et puis l'archevêque se plaindra qu'on n'aille pas dans le temple ? Monseigneur le premier aumônier dira que la chapelle est déserte ; les courtisans trouveront , même le front tourné vers l'auguste famille et le dos tourné à l'autel , que la messe est trop longue. Je le crois bien , par Dieu ! que le temple est désert, que la chapelle est abandonnée, et que la messe est longue avec la fumée d'un pareil encens !
Quelle France inodorante! quel pays insipide et maussade ! Croiriez-vous qu'à son sacre , où , Dieu merci ! il avait fait venir des choses bienétonnantes, le pape d'abord, Bonaparte lui-même, Bonaparte empereur, dans la France qu'il avait faite , n'a pas pu trouver quatre prises de pur encens ? et il appelait cela un sacre !
On lui fit donc de la térébenthine de première qualité , mais plus infecte que la térébenthine ordinaire, et il fut content ! Le pape fut content aussi ! Ils ont élevé Saint- Pierre de Rome sans songer à faire planter de l'encens pour Saint-Pierre de Rome ! les profanes ! Voilà pourquoi maître Luther eut si beau jeu , quand il criait contre Saint-Pierre de Rome !
Retenez bien ceci , mon neveu , un parfum ne peut pas être trop doux , trop léger , trop vaporeux. Le bon parfum est aussi rare que le beau diamant , et bien plus cligne d'un homme : c'estune jouissance qui doitêlre isolée pour être complète. Il ne faut pas que les autres s'aperçoivent de votre bonheur ; cachez-vous , et surtout redoutez les contrefaçons ! Redoutez les odeurs distillées dans l'eau-de-vie de grains, le musc pilé dans l'esprit-
de-vin, redoutez le sachet ambré, redoutez les plantes médicinales ; redoutez la fausse essence de roses qui infecte, redoutez la fausse essence de Portugal faite à Grasse en- Provence , redoutez les parfums du Nord comme les vins du Nord , comme les hommes du Nord. Us sont épais , colorés et lourds; c'est le soleil qui fait le parfum , c'est le sable brûlant, c'est le vent tiède : le parfum et la poésie c'est tout comme ! Parfums et poètes , la puissance et le génie , les beaux sabres et l'encens ot les riches tissus, et l'opium , cette poésie toujours prête, et tout ce qui fait la vie matérielle des peuples qui ont conservé l'esclavage , des peuples heureux en un mot; tout cela nous est venu de l'Orient.
Surtout , mon ami , en fait de parfums , méfiez-vous d'une odeur abominable qui est devenue en France , je ne sais comment, une chose de première nécessité: je veux parler de l'admirable eau de Cologne de Farina. On mettrait un vaisseau à flot avec l'eau de Cologne qui se dépense chez nous tous les ans ; c'est un fluide qui brûle comme l'acide sulfurique , et qui est un peu plus infect. Chaque fois qu'un marchand d'eau-de-vie a de la marchandise avariée , il fait infuser je ne sais quelle drogue dans sa marchandise , et l'eau-de-vie devient eau admirable de Cologne. La femme de l'épicier , la femme de l'huissier , la femme de chambre , le commis de boutique et le sous-heutenant de génie en font une effroyable consommation ; ils en font une eau virginale pour se rafraîchir le teint ; une eau seconde pour se blanchir les dents ; ils s'en arrosent les cheveux pour les faire friser ; ils s'en appliquent des compresses sous les yeux pour s'empêcher de pleurer ; ils en mettent partout ; ils en
mettent dans leur mouchoir de poche , et quand ils viennent à lever leur mouchoir , il s'en exhale une odeur pourrie à vous faire tomber à la renverse. L'eau de Cologne et la térébenthine ont perverti l'odorat national chez nous , comme l'orgue de barbarie et le tambour de basque ont gâté notre peu d'instinct musical. C'est une infection abominable ! et puis il y a des gens qui vous disent : — Vous êtes de grands poêles ! Si nous avions été poêles quelque peu , nous aurions commencé par mettre au gibet M. Jean-Marie Farina et ses imitateurs , et tous ceux qui vendent de l'eau admirable à 6 francs les six pintes. Vingt sous la pinte de parfums! Il me semble entendre dire à un faussaire : — Achetez-moi mon collier de perles cinquante francs !
Disant cela , il tira de sa poche un petit flacon , puis il eut l'air de s'endormir mollement enfoncé dans son grand fauteuil.
Telle fut à peu près sa dissertation sur les parfums.
Je ne sais pas ce que tu en penses j pour ma part je l'ai trouvé aussi intéressante que la dissertation de Pline le naturaliste : de unguentis.