LETTRE XIX
Ce matin , il est entré chez moi de bonne heure.
— i Déjà levé ! m'a-t-il dit ; on voit que vous êtes jeune et que vous ne savez pas encore la valeur d'un instant perdu. Celui qui a inventé celte belle expression , tuer letetnps, était un grand philosophe. Il n'y a pas d'ennemi plus difficile à tuer que celui-là : c'est la vieille histoire de l'hydre aux sept têtes renaissantes; surtout le malin d'un homme.' La matinée est si longue et l'ennui est si grand! aussi je suis venu tuer le temps avec vous.
— A votre aise , mon oncle , lui ai-je dit. Cependant , je vous avouerai que le temps ne me paraît pas si long que vous dites. La matinée ne me fait pas peur encore; il est vrai que je suis si nouveau-venu dans le monde que l'ennui ne peut encore me surprendre , et en vérité ,
ne fût-ce que pour la nouveauté du fait, je voudrais en être là.
— Cela viendra , quand vous n'aurez plus rien à voir et à apprendre , mon ami. Jusqu'à présent , la curiosité vous a tenu éveillé. L'avidité de tout voir , de tout compendre et de tout sentir , vous a protégé contre l'ennui ; le bonheur a voulu que vous vinssiez ici pauvre et nu , puis que vous fussiez riche , puis élégant , ce qui est plus difficile ; à présent , vous avez encore plusieurs degrés à parcourir. — L'ambition. — Le plaisir. — L'amour. Une fois à ce dernier degré de l'échelle , l'ennui vous prendra à la gorge , comptez-y.
— Vous m'avez promis de me faire entrer dans le inonde , lui dis-je , aussitôt que je ferais tout ce que font les gens du monde ; je m'y suis appliqué de mon mieux; vous-même vous êtes conlent de voire élève 5 qu'atlendez-vous pour me présenter ?
— Je n'attends plus que deux choses, a-l-il répondu , que vous sachiez tuer un homme et dompter un cheval.
Et encore cette autre chose , que vous sachiez ce que c'est que le vice , ce que c'est que l'amour , ce que c'est que le jeu, ce que c'est que le mensonge et la trahison, et l'hypocrisie et la politique ; car il faut savoir tout cela , pour entrer dans le monde avec un peu d'honneur.
— Il faut savoir tuer un homme ! répondis-je.
— Oui , dit-il , il faut savoir tuer un homme; le duel , c'est l'égalité des hommes élevés dans le monde ; le duel , c'est le despotissne des forts ; le duel , c'est plus qu'un frivole ruban attaché au chapeau du jeune homme , c'est une sanction physique et morale de la loi qui fait respecter l'âge mûr. Celui-là est perdu dans le inonde de là-
ches qui n'a pas le cœur de se battre , car alors les lâches , qui sont sans nombre, fonl du courage sans danger à ses dépens. Celui-là est perdu dans ce monde où l'opinion est tout qui ne saura pas acheter l'opinion d'un coup de feu ou d'un coup d'épée ; celui-là est perdu dans ce monde d'hypocrites et de calomniateurs , qui ne saura pas se faire raison l'épée au poing des calomnies et surtout des médisances. La médisance assassine mieux qu'une épée nue ; la calomnie vous brise bien plus fort que la balle d'un pistolet. Je ne voudrais pas vivre vingtquatre heures dans la société , telle qu'elle est établie et gouvernée , sans le duel.
Le duel est la seule égalité possible dans ce temps d'égalité ; il égalise toutes les conditions , il comble toutes les dislances, il réunit les membres épars du corps social ; il fait de chacun de nous un pouvoir indépendant et fort , il fait de chaque vie à pari la vie de tout le monde; il faii de mon sang ton sang, et de mon cœur ton cœur ; il prend la justice à l'instant où la loi l'abandonne; seul, il punit ce que les lois ne peuvent paspuuir, le mépris et l'insulte ; ceux qui ont parié contre le duel étaient des polirons ou des imbéciles ; celui qui a parlé pour et contre élait un sophiste et un menleur des deux parts. Nous ne sommes encore un peu des peuples civilisés aujourd'hui que parce que nous avons conservé le duel.
Il est donc de toute nécessité qu'un homme sache se hallre : l'escrime est aussi nécessaire dans une éducation bien faile que la grammaire ; il faut savoir se servir aussi bien d'une épée que d'une plume ; j'aimerais autant faire une faute d'orthographe que de manquera parer tierce.
Ainsi donc, je serai votre maître d'escrime , s'il vous plaît, et nous nous battrons tous les deux , chaque matin, jusqu'à ce que vous m'ayez blessé , monsieur.
En même temps , il envoyait chercher deux fleurets dans sa voilure. — En garde ! disait-il , — et le voilà qui me mit en garde. — Le pied plus avancé,— le poignet plus en avant! — Fendez-vous,— tenez votre arme plus légèrement. — Une ! deux! — Que votre pied tienne bien à la terre ! tenez-vous à la terre ! — Effacez la poitrine ! — Gardez-vous; la tête est raide! — Il m'a ainsi donné de très-longues leçons pendant plus de deux grands mois.
Si tu savais quel est cet homme quand il tient une arme ! la vue du fer lui donne la fièvre ; j'ai senti trembler sa main quand il me plaçait en garde , quand il a découvert ma poitrine , quand il m'a mis droit vis-à-vis de lui; c'était vraiment un beau duelliste ! — Puis bientôt il a croisé mon fer avec le sien.— Une ! deux ! — on n'a pas l'œil plus rapide ! on n'a pas la main plus ferme. — Il loue, il blâme , il s'écrie. — Il me dit quelquefois : Vous présentez le flanc... — Rompez ! — Avancez ! c'est bien ! c'est mal ! — Puis il se bat comme s'il avait un ennemi ; il s'agite, il se démène, il est furieux... Tout ce que je puis faire , à force de sang-froid , c'est d'éviter de terribles coups de bouton qui me meurtrissent la poitrine et le bras.
Puis , quand nous nous sommes bien battus , il jette là son fleuret... il s'approche de moi... il découvre mes bras et ma poitrine... il compte les coups... — Oh ! pauvre petit ! quels horribles coups ! En voici un qui t'aurait percé d'outre en part;— en voici un qui allait droitau poumon...
tu aurais entendu le vent siffler dans ta poitrine... — En voici un qui te perçait le cœur, {jrand Dieu ! — A ces mots, j'ai cru qu'il allait se trouver mal. Il m'aime tant!