LETTRE XX
Nos leçons d'escrime conlinuent. J'ai voulu aller dans une salle d'armes faire assaut chez un professeur célèbre. il y est venu avec moi.
En entrant , j'ai demandé au maître d'escrime de faire deux ou trois passes avec moi ; il m'a trouvé déjà tréshabile et très-délié ; il a dit que je me battais peu dans les règles, mais que j'avais le jeu subtil et embarrassant. — Mon oncle a voulu nous voir plus animés , alors nous nous sommes portés des bottes plus sérieuses ; c'était vif et hardi, c'était nouveau ; je touchais pour le moins aussi .souvent que j'étais touché ; on faisait cercle autour de nous. La vue de tant de regards m'anima ; la vue du fer opéra aussi sur mes sens. Je rompis , je revins, j'allais vivement! cela fatiguait mon antagoniste ; une fois sorli
de ses coups et de ses démonstrations, il perdait la tête ; à mesure que je m'escrimais, il se décourageait; bref, je l'ai désarmé ; son fleuret a été tomber au bout de la salle. — On m'a applaudi beaucoup ; le prévôl a été sifflé.
Ce prévôt d'armes est un ancien militaire de la vieille garde. — C'est un de ces vieux grognards de romans et de vaudevilles , toujours sur le point d'honneur, insupportables Rndomonts , à qui l'empire avait donné de grandes habitudes d'impertinence; du reste, fort entêté de son art , jaloux de sa renommée , colère , aimant le vin , brelleur, et ne craignant guère de voir couler le sang.
Cet homme, se voyant désarmé par moi et entendant les railleries cruelles de la salle d'armes , s'oublia jusqu'à porter la main sur moi!
Tu ne saurais croire combien c'est là un effet terrible !
C'est la dégradation qui tombe sur vous !... cette chair qui heurte votre chair vous écrase l'âme... Vous sentez à votre joue du sang qui y pèse comme la fange... le feu de la honte vous dévore... une joue ainsi tachée ne se lave qu'avec du sang.
Cependant la colère me trouva calme. — Je frappai mon fleuret à terre et j'arrachai le boulon.
Mon antagoniste en fit autant, ce fut l'affaire d'une seconde ; le bouton du fleuret vola des deux parts , et le fer, innocent jusque-là , redevint mortel.
Et nous nous précipitâmes l'un sur l'autre avec une rage inouïe... moi surtout , j'étais au ciel ! Ce n'était plus l'escrime ordinaire, ce n'était plus le même fer, ce n'était plus la même terre, c'était une terre toute nouvelle, c'était un combat, c'était une boucherie ! Ciel et terre ! je ne puis
dire ce qui se passa dans mon cœur, mais évidemment je voyais déjà un grand trou dans le cœur de mon ennemi qui s'escrimait devant moi; à mon premier geste, il avait compris qu'il était mort.
Vois-tu , moi en présence de ce vieux soldat , en présence de ce spadassin habile , moi tout nu devant cet homme qui aurait pu être mon père , moi qui me vengeais d'un affront brutal? — C'était la génération nouvelle aux prises avec la génération passée ; c'était la restauration aux prises avec l'empire ; c'était le citoyen en garde avec le soldat ; c'était le jeune homme qui dit au vieillard : Va- Venl
Son épée me passa sous le bras ; en voulant parer, je glissai , je tombai , il vint frapper du ventre sur mon fer. — Il était mort!...
— Il est mort , dit mon oncle , je suis content de vous , mon neveu !
Disant ces mots , il jeta sa bourse à la femme de ce pauvre diable. Elle reçut cet argent , comme si on lui avait payé un cachet vingt fois sa valeur.