‹ Le chemin de traverse (volume 4)Chapitre 27 sur 34 · LETTRE XXVIII · texte numérisé non relu

LETTRE XXVIII

Mais, lui disais- je, j'aime déjà mes chevaux, je leur fais une longue visite chaque matin et chaque soir ; je les vois manger, je les entends hennir ; mon tilbury est aussi fort élégant et fort léger , et c'est à peine si j'y liens avec mon groom. Pourquoi voulez-vous donc que je songe déjà à vendre et à changer tout cela pour faire plaisir au bourgeois ?

— C'est que , m'a-t-il répondu, lu es encore dans le luxe de seconde qualité , le luxe mobile et changeant du jeune homme , le luxe ruineux , le luxe qui plaît aux usuriers et aux laquais ; le luxe qui te liera avec tous les élégants de la ville , le luxe des échanges dans lesquels il y a deux dupes et deux trompés ; le luxe des paris , des courses , des maquignonages de toute sorte; car ceci est

un des grands avantages du cheval de changer en maquignons tous nos jeunes gens à la mode; j'espère que tu ne feras pas fi d'un des privilèges les plus importants de ta nouvelle position. Plus tard , quand tu seras à mon âge , tu arriveras au luxe de première qualité , à ce luxe honorable et solide qui se fixe , qui ne change pas , qui a passé à travers tous les extrêmes , et qui s'est arrêté dans le comfort, comme disent les Anglais.

Nous parlions ainsi dans mon tilbury que je conduisais pour la seconde fois. — Tu conduis bien , me disait mon oncle ; seulement, il faut que la main soit beaucoup plus basse ; ta main sera moins sûre , mais tu auras beaucoup plus de grâce; et c'est de la grâce qu'il faut avoir avant tout, dans une voiture de luxe. En même temps , me voyant passer de côté et d'autre , couper les ruisseaux devant les calèches les plus rapides — Mais vraiment , ajoutait-il , tu ne conduis pas mal !

Après quoi nous allions au pas. C'est une grande coquetterie d'aller au pas quand on a prouvé qu'on pouvait aller très-vite. Allant au pas , nous vîmes passer plusieurs femmes à cheval ; elles montaient , pour la plupart, des chevaux fort maigres, et un méchant voile vert flotlait sur leur triste figure. — Voilà , lui dis-je, de sottes femmes ! Il se retourna vers moi avec une expression moqueuse. — Vraiment , dit-il , lu trouves qu'elles sont laides et lu as bien raison , mon ami ! Mais c'esl que vraiment elles sont laides : regarde donc celle démarche , les longs corps tout plais ! ces robes longues qui cachent ces vilains pieds; ces figures affectées, surmontées de ce chapeau d'homme qu'elles dénaturent , et embellies de ce petit nez mal ouvert! car j'ai remarqué que toutes les

femmes qui montaient à cheval avaient un nez à peine , et qu'ellesélaient plus laides que les autres. Et conçois-tu, mon ami, la folie de ces pauvres hommes qui courent à cheval après ces haridelles ? comme ils sont essoufflés ! comme ils ont peur qu'elles ne tombent la face la première. Tiens, en voilà une qui n'a fait qu'un saut ! Et en effet, le cheval d'une de ces dames s'était arrêté court ; l'amazone infortunée avait roulé sur la poussière ; je voulus descencendre; mon oncle saisit mon fouet, fouelta mon cheval, et le cheval s'emporta au grand galop.

Si bien que je renversai un vieillard qui traversait le chemin. Mon oncle , sans s'arrêter , jeta sa bourse au vieillard.— Puisque nous avons la roule belle , courons, dit-il , je n'ai guère envie de paraître devant le juge de paix !

El nous courûmes jusqu'à Boulogne ; à Boulogne , le cheval n'en pouvait plus.

— J'ai bien peur , me dit mon oncle , que ton cheval ne soit légèrement poussif.

— Vous croyez , lui dis-je en pâlissant !

— Cela te démontre la nécessité de te faire des amis à qui tu puisses vendre tes chevaux poussifs ?

— Et ce pauvre homme que j'ai renversé , croyez-vous qu'il ait bien du mal ?

—Bah! dit-il, il a ma bourse! — D'ailleurs, il fallait bien que ton premier accident t'arrivât lot ou lard ; lu ne sais «f'onduire un tilbury que de ce jour.

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