‹ Le chemin de traverse (volume 4)Chapitre 28 sur 34 · LETTRE XXIX · texte numérisé non relu

LETTRE XXIX

Tu vois bien que c'est un homme souvent très-dur; son sarcasme est cruel ; à force de mépris pour l'espèce humaine , il vous la rendrait haïssable. Moi qu'il a trouvé tout jeune et docile à toutes les empreintes, il a pu facilement me faire voir en beau sa triste misanthropie; il a tant d'esprit et de finesse quand il parle ! la raillerie lui vient si naturellement ! Il y a tant de spontanéité dans son sarcasme , que tout cela est irrésistible ! aussi je cède malgré moi. Je cède après avoir combattu quelque temps dans mon âme ; j'écoute toutes ses cruautés, je les répète et souvent j'y applaudis ; car, en résumé , toutes ces cruautés sont pour moi ! elles sont pour l'homme que renverse ma voiture ou que je lue en duel ; il me couvre comme d'un manteau de son profond égoïsme ; mais il n'est cruel , il n'est égoïste que pour moi.

Aussi , malgré son rire forcené, il y a des jours où je l'aime , je crois, presque aulant que je t'aime. Je me vois riche , heureux , considéré , grâce à lui. D'ahord il m'a donné tout ce qui fait l'aisance , puis , de l'aisance il m'a jeté dans le luxe, ou plutôt il m'y a porté avec toutes les transitions convenables , avec les précautions les plus grandes pour que le luxe ne me portât pas à la tête et au cœur. 11 m'a trouvé enfant pleureur et craintif; il a fait de moi un homme hardi et brave! Sans lui que serais-je devenu dans cette grande et insensible cité où l'or règne en maître ? J'y serais mort de froid et de faim , accablé par la pitié payée des hôpitaux. Grand Dieu !

En effet , plus j'avance et plus je comprends à quel dernier et misérable échelon de l'échelle sociale le destin m'avait placé. Plus j'avance, et plus je comprends aux battements de mon cœur, au bouillonnement de mes sens, au son de ma poitrine qui est rude et forte , à quels malheurs les passions m'auraient poussé , si les passions qui me viennent m'avaient trouvé dans la misère, pauvre et nu , sans pain , sans asyle , sans soutien , tourmenté par mes jeunes et poétiques études, tourmenté par mes beaux rêves de seize ans , par mes souvenirs d'innocence et de sommeil ! Que serais-je devenu, grand Dieu ! si la passion avait saisi mon cœur humilié par la misère ? Car alors il aurait fallu ajuster ma passion à la taille de ma fortune ï il aurait fallu ravaler ma passion jusqu'à la boue ; il aurait fallu chercher mes égaux dans les carrefours et dans les cavernes. — Horreur! — La passion inassouvie me poussait au crime; je le sens. — Ou bien encore, que serais-je devenu si les passions m'avaient saisi au corps et à l'âme dans le crasseux séminaire où j'allais être admis

par charité ? Que serais-je devenu si je m'étais senti un autre homme que l'enfant que j'étais , au milieu de ces prières monotones, de celle vie si austère , de cet espionnage continuel , de ces dévorantes abstinences de tout genre , de cette abominable hypocrisie de toutes les heures? Que serais-je devenu, grand Dieu ! et quel abominable hypocrite j'aurais été , et quel emporté vicaire ! et quel jésuite dissolu ! et quel homme! Perdu, anéanti, honni , misérable , envieux , faisant de la politique d'antichambre avec de grands politiques d'antichambre ! je frémis rien que d'y songer.

Mais aujourd'hui quelle différence ï quel beau soleil ! quelle belle vie ! quelle oisiveté élégante et jeune l quelle avenir chatoyant ! Je vais , je viens , je grandis, je me pare et je rêve à l'aise ! Je sais par cœur le fort et le faible de cette société dans laquelle je vais entrer. Aspirant hardi à l'initiation de ces mystères redoutés , je prête l'oreille et j'écoute la voix du monde qui est là-bas et qui m'appelle. J'entends le flot qui bourdonne , j'entends la grande mer qui s'agite ; moi aussi je vais me lancer dans celte mer, moi aussi j'ai mon pilote , j'ai mon guide , j'ai mon ami qui me défendra de l'orage et des autans.

Pardonnne-lui donc , Christophe , un peu de dureté pour les autres , en faveur de la bienveillance qu'il porte à ton ami.

Page 1