LETTRE XXXI
Le malheur des temps , m'a-t-il dit , a multiplié le nombre des états honorables. Autrefois , quand le mot gentilhomme voulait dire propriétaire , il n'y avait qu'un état honorable , c'était d'être gentilhomme. Être gentilhomme ou propriétaire , c'était même chose. Le grand propriétaire devenait gentilhomme ; le gentilhomme ruiné redevenait toujours propriétaire par alliance ; c'était le beau temps pour tous ceux qui étaient gentilshommes.
Aujourd'hui, le beau temps est pour tout le monde. Le véritable gentilhomme aujourd'hui , c'est le propriétaire. On ne compte plus par quartiers , mais par arpents de fermes ou de bois ; on ne dit plus il est duc ; on dit c'est un propriétaire de la rue de Rivoli. Toutefois , comme de nos jours on s'amuse à refaire une noblesse , il faut comp-
1er la noblesse pour quelque chose -, le métier de soldai , qui a été le bon métier, ne se soutient un peu, de notre temps , que parce qu'il fut autrefois métier de gentilhomme , et parce qu'il a été maintenu gentilhomme tant bien que mal par Bonaparte. Donc , le meilleur état de nos jours est celui qui participe à la fois du riche et du noble; qui est en même temps industrie et propriété; l'homme d'un pareil état est bien venu partout , il lient à la fois au vieux temps et au temps moderne ; il a un pied sur le faubourg Saint-Germain, un autre pied sur la Chaussée-d'Antin , comme le colosse de Rhodes , sur ses deux rives opposées. Aujourd'hui, il faut deux portes, l'une au passé, l'autre à l'avenir ; entre les deux portes se trouve le présent ; là est toute la difficulté.
Les plus habiles , et malgré les plus savantes combinaisons , ont fait de vains efforts pour y parvenir ù cet état bienheureux entre le passé et l'avenir.
L'un s'est fait magistrat, croyant atteindre cette noblesse de robe qui avait tant de valeur autrefois ; mais à peine a-l-il touché à la magistrature qu'il éprouve que cette noblesse de seconde main n'a plus de valeur, et qu'il regrette toutes les peines qu'il s'est données pour arriver à une fortune médiocre qui influe beaucoup sur la considération qu'on lui porte.
L'autre s'est fait militaire dans la maison du roi , espérant arriver, à l'aide de son nom, à quelque chose; mais à peine arrivé à quelque chose , il se rencontre que pour cent ans au moins la profession de colonel ou de lieutenant-général est perdue ; ce sont deux professions épuisées totalement par l'empire , dont l'empire a dévoré tout le suc , et que la toute-puissance royale ne peut ren-
dre à son ancien éclat , lant elles avaient d'éclat il y a quinze ans !
Les gens de routine ont cru arriver à celte double considération de l'argent et de la noblesse, comme on y arrivait autrefois, par des alliances. Ainsi, le noble pauvre a épousé la fille du riche, et réciproquement, mais la fusion , cette fois , s'est trouvée impossible. Elle avait tr ès-bien réussi autrefois , quand la noblesse valait l'argent ; mais aujourd'hui la noblesse vaut moins que l'argent , il n'y a plus d'équilibre , il n'y a plus d'égalité dans ce genre de transactions ; une des deux parties est la dupe de l'autre, et le public , pour qui se font presque toutes les alliances de ce monde , le public , qui regarde , se moque également des deux parties contractantes.
Autre tentative. Il y en a qui ont sollicité des places a la cour ; ils ont eu les places à la cour, on les a refaites tout exprès pour eux ; même désignation , même privilège , même servitude , même broderie , rien n'y manque ; mais si ces places étaient encore à la cour, le public n'était pas à ces places; il n'y croyait plus. Il y croyait autrefois , parce qu'elles s'achetaient et se vendaient comme une charge d'avoué et de notaire; il y croyait, parce qu'elles représentaient un capital. Aujourd'hui, une charge à la cour c'est beaucoup moins qu'un capital , c'est une faveur; on n'en veut plus.
Les habiles se font notaires , ils se marient pour avoir une charge. Ils achètent d'un côlé , ils se vendent de l'autre ; les habiles ne sont pas les sages. Ils sont très-estimés et Irès-considérés partout , excepté dans les vaudevilles et les comédies en cinq actes, où ils paraissent à la dernière scène comme des laquais ; le public les estime tort
parce qu'ils sont soixante et douze dans toutParis,niplus ni moins.
Tu vois , mon ami , que cette multitude d'états raisonnables est très-embarrassante et très-nombreuse. Je l'ai parlé des états connus de tout temps ; de nos jours, on a inventé quelques états nouveaux qui méritent aussi beaucoup de défiance et d'attention.
Les uns , gens d'esprit et encore plus d'audace , se font marchands d'esprit et d'audace. Ils vivent de leurs saillies comme l'oiseau vit de son chant ; ils font rire ou ils font pleurer la multitude , ils sont poètes , tragédiens ou vaudevillistes ; ils sont riches , le poète trois mois sur douze , le tragédien neuf mois dans l'année , le vaudevilliste toujours. Avec ton esprit, je te conseillerais ce métier ; mais avec ta bonne mine , ta belle tournure et ta jeunesse encore naïve , je ne te le conseille pas.
Les autres sont les rois de l'opinion , cette reine du monde ; la presse périodique les dévore bouche béante. Ils gaspillent à chaque heure du jour ce que le Ciel leur a donné d'âme , d'esprit, de cœur, de pensées d'amour, de présent et d'avenir. C'est l'histoire des enfants jetés dans les bras de Saturne. C'est un beau métier, sans doute ; imposer son opinion à la masse , diriger les royaumes , contenir la haine de la foule, exciter son amour, et lui désigner ses héros , mener à son gré cette vile populace, qui sait lire tout juste assez pour être trompée ; faire sauter de dépit le roi sur son trône, et le ministre dans son lit ; renaître chaque matin plus puissant et plus fort ; être éternel comme la haine d'un Italien ! être puissant comme la vieille maîtresse d'un jeune prince ; être redouté comme un souverain pontife dans les temps de croyance ;
bien plus, être le chef de la seule croyance de son temps; savoir qu'on ne croit qu'en vous seul ; savoir que le peuple a brisé ses dieux pour faire de vous son dieu ! qu'il a chassé ses oracles pour faire de vous son oracle ! qu'il a déserté le temple et la chaire chrétiennes, pour s'attrouper dans votre temple et se presser autour de votre chaire ! savoir tout cela ! imposer à la foule ses tristesses et ses joies , sa louange ou son blâme , sa pitié , sa colère , ses caprices , ses vanités ! n'être ni roi , ni prince , ni pontife, ni femme perdue, et cependant vivre aussi puissant qu'un roi, aussi estimé qu'une pontife, aussi riche qu'un prince, aussi heureux qu'une femme perdue de mœurs. C'est cela qui est beau ! c'est cela qui est un bel état ! c'est cela une nouveauté inouïe ! c'est cela une trouvaille qui fait honneur à ce siècle politique ! C'est là où j'aurais voulu te voir passer ! Mais , Prosper, si c'est une profession décevante, c'est aussi une profession de tous les jours, une passion de toutes les heures , une colère de tous les instants de la vie j c'est une suite prolongée de haines , de discordes , de batailles , de calomnies , de grincements de dents. A ce métier, les plus braves pâlissent, les plus infatigables se fatiguent , les plus abondants s'épuisent et dépérissent. La presse est une furie qui se dévore le sein après avoir tout dévoré autour d'elle ! elle a tué Je génie en France ; elle a épuisé à son profit l'esprit , la gaieté , la satire , la chanson , la comédie , le roman , le poëme , le petit et le grand vers , l'ode , tout ce que faisait la France poétique et littéraire; elle a tué les livres; elle a remplacé l'ouvrage pensé et fait à loisir par une facile improvisation d'une heure ; le volume consciencieux et durable par une feuille en l'air qui va et qui vient comme la chauve-souris
le soir, ou comme l'hirondelle le matin. Avec la presse périodique , rien de grand n'est possible , rien de durable n'est possible , car la presse est une fille honnête sans être plus heureuse, qui est avide de jouissances précoces; car c'est un enfant prodigue qui mange son bien en herbe; car c'est la poésie d'une nation qui a tout dit , qui a tout fait , qui a tout pensé , qui a tout rêvé , qui a tout épuisé , même le néant.
Garde donc la belle vie et ta belle jeunesse ; ne le jette pas ù corps perdu dans ce gouffre ; laisse-les à leur célébrité d'un jour ces maîtres de l'opinion d'une heure ; j'aimerais mieux te savoir colonel, médecin, notaire ou procureur du roi quelque part , mon neveu , que de te voir chaque matin jeter à la foule ce qu'un homme a de plus précieux et de plus cher , son opinion quand il y a conscience , et sa parole quand il y a conviction.