LETTRE XXX
Je l'annonce avec joie et avec crainte qu'enfin je vais bientôt le voir de près, ce monde que je n'ai vu encore que de loin. Je l'ai dit à mon maîlre hier : — A présent que j'ai passé par la salle d'armes et par l'écurie, quand donc me ferez-vous entrer dans le monde , mou maître?
II m'a répondu en souriant , et en me prenant la main avec une galanterie des plus aimables :
— Nous entrerons dans le monde bientôt , mon cavalier. II ne vous manque plus guère , pour être du monde, que deux ou trois petites conditions essentielles à remplir. Vous avez déjà tué votre homme , c'est bien ! vous montez un cheval de deux cents louis , c'est bieu ! A présent il vous reste quatre choses à trouver qui ne
sont pas aussi communes que vous pourriez le penser au premier abord : un nom , un vice , une opinion , un état.
— Rien que cela , lui dis-je , je n'y avais pas pensé vraiment ! mais vous avez raison, mon oncle ! Un nom et un état d'abord , un état d'abord ; une vie que je gagne, une vie que j'explique aux autres , que je m'explique à moi-même, car souvent j'ai peur delà vie que je mène. Donnez-moi donc un état, mon ami! donnez-moi une existence qui vienne de moi, de mes mains ou de ma tête. Je veux gagner ma vie , j'ai été assez oisif comme cela. Oh ! vous avez de grandes idées quand vous voulez ! oh! vous êtes vraiment mon ami! Un état , un état à moi, Prosper , à l'enfant de votre sœur ; un état si vous voulez que je sois un homme , car vraiment c'est pitié que cette vie de hasard. C'est pitié ! c'est pitié ! c'est pitié !
Ainsi , je m'animais peu à peu. Ce seul mot , un état, ce mot que j'ai entendu dire à mon père , m'avait mis hors de moi. Un état ! je me sentis un homme tout nouveau , et je me laissai aller à celte lueur tant que je pus aller.
Mais je le répète , c'est un homme , tout bon qu'il est , qui est ennemi des illusions les plus innocentes. Il m'a laissé dire , et quand j'ai été fatigué il a pris la parole.
— Enfant que lu es! le voilà devenu bourgeois tout d'un coup. Le bourgeois se sert de son cheval pour ses affaires, tu veux un état pour vivre; c'est un métier que tu veux dire ! Enfant ! quand je le parle d'un état , moi , ton ami , je ne le parle ni de ton boucher ni de ton pro-
priétaire , ni d'aucuns de ces détails vulgaires à l'usage du vulgaire. Je te parle d'un titre qui explique tout d'un coup la position sociale. Autrefois , quand c'était le règne des nobles , un titre honorifique suffisait ; on était vicomte ou baron , et la société n'en demandait pas davantage ; elle savait que la noblesse donnait le privilège de vivre grandement et sans rien faire. Il n'en est pas ainsi aujourd'hui. Aujourd'hui , tous les efforts de la vieille cour pour réhabiliter la noblesse ne l'ont pas tellement réhabilitée qu'un gentilhomme puisse se contenter de dire: — Je suis marquis ! La société, qui est toute composée d'éléments plébéiens, dit à ce noble : Vous êtes marquis , et quoi encore ? C'est ce quoi encore que je veux te donner ; c'est cette difficulté vulgaire que je veux l'aplanir ; c'est cette explication à ton existence que je veux trouver. Qui se soustrait aujourd'hui à cette loi générale de la société risque de passer pour un chevalier d'industrie , et c'est ce qu'il ne faut pas. Il faut marcher tout haut au soleil , lête levée; on peut avoir une maison murée aujourd'hui , il suffit que le coffre-fort soit ouvert. Voilà donc, mon ami, ce que j'entends par ce mot : un état. Un état , c'est la plus grande indépendance possible avec le moins de travail possible. Plus l'indépendance est grande , moins le travail est pénible , plus l'état est beau. Il ne faut donc pas à ce mot un état, sauter de joie et faire de l'enthousiasme comme s'il s'agissait d'une action héroïque. — Ce n'est rien moins qu'un sacrifice que je le demande, rien moins que de la résignation et du travail; en te donnant un état comme je l'entends , je t'applique une loi de la société oisive ; une loi comme celle qui t'impose d'avoir un habit propre et un beau cheval , et de i 22
bien tuer ton homme dans l'occasion. En même temps , il me développa la grande théorie de l'état , du nom , du vice , et de l'opinion politique. Sa théorie est curieuse et pleine d'intérêt ; j'en ai perdu bien des aperçus trop déliés pour moi; c'est une profusion inouïe d'idées et d'opinions que je n'ai lues ni entendues nulle part ; je l'en ai gardé ce que j'ai pu garder ; ce sera le sujet de trois ou quatre lettres séparées que je ferai aussi courtes que je pourrai.