‹ Le chemin de traverse (volume 4)Chapitre 33 sur 34 · LETTRE XXXIV · texte numérisé non relu

LETTRE XXXIV

Sa dissertation sur le choix d'une opinion, sur l'établissement d'un nom propre et sur la nécessité d'un vice , n'est pas moins étrange que sa dissertation sur le choix d'un état.

Mais toutes ces choses étranges , inouïes , incroyables, comment te les raconter, mon frère ? car j'oublie , moi , que toutes ces lettres que je t'écris là , tu ne les a pas reçues encore, j'oublie que tu restes dans ton étroit sentier d'innocence et de vertu , pendant que moi j'avance rapidement dans le facile grand chemin de la corruption humaine. Oh! que lu vas être épouvanté, mon frère, quand tu vas lire tout d'un coup les tristes chimères de ma vie ! A peine en croiras-tu tes yeux et (on âme ! — Pardonne-moi! pardonne-moi d'affliger ta tendresse!

pardonne-moi de déchirer le voile qui le cachait ce monde hideux! pardonne-moi de t'affliger de ces violents et honteux paradoxes , toi l'enfant calme et pur de la vérité , fille du ciel ! — Et puis , j'ai tant besoin de jeter dans une âme amie des pensées qui me brûlent ! j'ai tant besoin d'un bienveillant regard et d'un sourire qui me console ! 0 Christophe ! ô Christophe , pardonne-moi , je n'ai que toi au monde à qui je puisse dire que je suis malheureux.

Car , vois-lu , cet homme me fait peur; il ne sait respecter ni estimer personne. C'est une raillerie perpétuelle, infatigable, cruelle , insensée ! Comme il a flétri toutes les professions de ce monde ! Écoule-le encore parler si lu peux et si tu l'oses , mais pour ma part je te plains de toute la force de la vertu ; la tâche que je t'impose à toi , mon ami , je ne voudrais pas Pinlliger à mon plus mortel ennemi , quand bien même il aurait tué ma mère , ou qu'il l'aurait frappée au visage! Écoute donc.

— Mon neveu ! m'a-t-il dit, te voilà un état , te voilà un homme d'argent , à présent il te faut un nom. Figuretoi qu'il n'y a en France que cinq ou six noms présentables en fait de grands noms. Les autres noms sont des noms de hasard que le hasarda illustrés , ennoblis , enrichis, ce que tu voudras. Donc , puisque lu ne peux pas être ni un Montmorency , ni un Rohan , ni un Coigny , ni un Bourbon , ni un Condé ; donc , puisque tu n'as pas même à ton service quelque duché impérial , arrange-toi pour avoir au moins un nom sonore et bien fait , dont la roture soit si cachée qu'elle ressemble à la noblesse. En France on tient beaucoup à cela , beaucoup plus que lu ne le crois. As-tu remarqué que dans les comédies les

plus vulgaires , les hommes les plus vulgaires ont toujours un litre quelconque , comte , baron . vicomte , chevalier , ou tout au moins il s'agit de M. de *** , de madame de *** , de mademoiselle de *¥*. Au premier abord, ce sont là des détails de peu d'intérêt , et pourtant on ne peut nier que la comédie ne gagne quoique chose à ces qualifications honorifiques. C'est une transformation élégante qui ne fait pas du bourgeois un gentilhomme , mais qui lui en donne toute les apparences; le bourgeois et le gentilhomme en savent également gré à l'auteur de la comédie , car il les a flattés tous les deux, en prouvant au bourgeois qu'il pouvait facilement devenir un gentilhomme , en démontrant au gentilhomme qu'il n'y avait pas un seul bourgeois qui n'enviât le titre de gentilhomme. Cette précaution oratoire a été prise même par Berquin dans ses contes d'enfants , et les enfants eux-mêmes y ont été sensibles ; ainsi donc cherche-loi un nom. El ma foi ! j'y pense ! le hasard t'a bien servi , tu peux garder le nom de ton père , mon Prosper ; Chavigni ! ce nom sonne bien , il est doux à prononcer , il a une certaine désinence italienne qui lui donne je ne sais quel vernis étranger ; va donc pour Chavigni ! seulement ajoute encore la particule de , c'est un second vernis indispensable ; il faut enfin que l'iota final de ton nom devienne un bel el bon y. Va donc pour Prosper de Chavigny ! Prendsmoi ensuite un petit titre qui n'engage à rien , qui ne coûte rien , et qu'on peut réaliser d'un jour à l'autre , fûtce à Rome avec le ruban rouge du Saint-Père , ou au Brésil avec la rose de don Pedro , fais-toi chevalier. — Salut donc à vous , M. le chevalier Prosper de Chavi-

Voici donc que vous avez déjà un élat et un nom dans le monde; reste à vous trouver un vice et un amour. Ne riez pas , mon neveu , un vice de bon goût met un homme au grand jour bien plus que dix vertus obscures. C'est un secret qui était bien connu de nos pères, les grands maîtres dans l'art de parvenir. Avez-vous lu Labruyère ? et dans les Caractères de ce siècle , vous rappelez- vous ces admirables vicieux représentés avec tant de naturel ? Vous êies-vous jamais promené avec Labruyère au Luxembourg ou aux Tuileries , pour voir passer tous ces gens qui se regardent au visage et qui se désapprouvent les uns les autres? Avez-vous vu les Crispin qui se cotisent et qui rassemblent dans leur famille jusqu'à six chevaux pour composer un équipage ? Les Sannion de la branche aînée et de la branche cadette , qui ont avec les Bourbons , sur une même couieur un même métal? La race des Sannion et des Crispin n'est pas morte , et au contraire , depuis un siècle ils ont contracté plusieurs alliances. Approchezvous de Labruyère , cachez -vous sous son manteau , vous allez voir passer la cour et la ville. Voici André qui se rend dans sa petite maison où il dissipe incognito son patrimoine ; voici Ergasle qui a ses heures de toilette comme une femme , seulement il ne va plus à la messe aussi assidûment: voici l'homme sans nom que vous avez vu partout , et qu'on voit toujours partout en même temps, aux boulevarts sur un strapontin , aux Tuileries dans la grande allée , sur le théâtre , à la comédie ; vous savez bien , c'est le même homme qui assiste depuis un siècle et demi à toutes les chasses publiques , à tous les carrousels , à toutes les revues , à pied , à cheval , en voiture , partout. Mais qui part là bas dans cette riche voilure ?

c'est Théramène. Il était riche et il avait du mérite ; il vient d'hériter , il est donc Irès-riche et il a un très-grand mérite. Salut à Théramène ! Toutes les mères le voudraient donner pour époux à leurs filles. Il est non-seulement la terreur des maris, il est encore l'épou vantail de ceux qui ont envie de l'être.— C'est ce Théramène à qui les femmes tiennent comple des douhles soupentes et des ressorts de son carosse.

Comme aussi la fatuité des femmes de la ville est toujours la même ! Comme elles saluent avec respect l'abbé Thomas , qu'on vient de faire évèque ! Theut quin , qui ajuste ses yeux et son visage comme une femme ; Pamphile , plein de lui-même , qui ramasse toutes ses pièces , qui s'en enveloppe pour se faire valoir , qui dit : mon ordre ! mon cordon ! et qui l'étalé ! eh bien ! eh bien ! c'est toujours le même monde , ce sont toujours les mêmes hommes, toujours les mêmes mœurs!

Savez-vous, mon neveu, quels étaient tous ces hommes dont Labruyère a si grand tort de se moquer ? ces hommes-là , c'étaient d'honnêtes ambitieux , qui s'évertuaient de leur mieux pour parvenir !

Vous parlez de vice , d'un vice social qui vous donne une position dans le monde , qui vous fait reconnaître tout d'abord quand vous passez dans la rue ou quand vous entrez dans le salon. Mais , sous notre beau ciel , les vices ne manquent pas , ce me semble ! Venez , choisissez lequel vous plaît le plus : voulez-vous être discret comme Ménalque , recherché comme Philippe qui raffine sur la propreté et sur la mollesse , égoïste comme Gnalon qui ne vit que pour lui , ou gourmet comme Clilon , qui n'a que deux affaires , qui sont de dîner le malin et

de souper le soir ; voulez-vous arriver à la gaieté de Ruffin , qui rit de tout son cœur , qui rit toujours , et qui remet aux autres le soin de pleurer son père qui est mort? Aimez-vous mieux être la terreur des juges, comme Antagoras , ce plaideur acharné , parent de tous et haï de tous ? Croyez-moi , tout est utile à qui veut se distinguer dans la ville. Vous ne pouvez pas être un grand militaire , ni un grand poêle , soyez un grand fleuriste : passez de Vorientale à la Vénus , de la Vénus au drap d'or , du drap d'or à Yégate , on dira dans le monde : — C'est un fleuriste ! ou bien : aimez les médailles , ne parlez que de coin de fruste . et de fleur de coin , on dira : — Il se connaît en médailles. Ou bien encore : achetez de belles estampes et complétez votre Callot , on dira : — C'est un connaisseur ! ou bien encore : faites-vous amateur d'oiseaux , commencez par un oiseau et finissez par mille. Ou bien , si ce métier de couveur vous déplaît , entreprenez une collection de papillons ou de coquilles ; en un mol , soyez singulier , soyez remarquable ; unissez-vous à une coterie , soyez l'adepte de quelque passion curieuse , et vous serez soutenu , admiré , protégé , prôné.

Ayez toujours à votre service un honnête chien dont vous puissiez couper la queue à toute heure du jour , pour qu'on ne parle pas trop de vous , ou plutôt pour qu'on en parle toujours , et votre forlune est faite , mon neveu.

Puis , se rapprochant de moi , il ajouta : — Si tu veux m'en croire , parmi tous les vices innocents qui sont à ta portée , tu choisiras le plus facile et le plus productif de ions les vices aujourd'hui , tu de-

viendras tout simplement un hypocrite ; tu seras hypocrite en tout bien et en tout honneur ; tu laisseras à M. Orgon sa femme , sa fille et sa cassette; tu seras un hypocrite pour être ù ton aise avec toi et avec les autres ; hypocrite , tu ne feras de mal à personne , pas même à toi?... Ce sera tout simplement un tribut que tu paieras à la révolution nouvelle qui nous régit.

Quant à tes opinons politiques , il n'y a en ce monde qu'une opinion facile à accomplir , en tous temps , en tous lieux, et pour tous les hommes; la seule opinion juste , utile , raisonnable , la seule qui soit conséquente avec elle-même , la seule opinion qui soit durable , qui soit éternelle, la seule opinion qui n'ait pas versé de sang , pas creusé de cachots ; la seule opinion qui n'ait besoin ni d'armée pour se défendre , ni de lois oppressives pour se maintenir ; la seule opinion tolérante , la seule qui vive en paix avec toutes les autres , la seule opinion qui n'entraîne avec elle ni défaites imprévues , ni luttes intestines, ni guerres civiles , ni mensonges , ni calomnies... ô la belle opinion , mon neveu , pour te mettre dans cette admirable position du Juste d'Horace , qui attend sans peur la ruine du monde; quelle belle opinion ! — Je vais te dire tout bas ce secret-là , Prosper , c'est de ne pas avoir d'opinion.

Quant à l'amour, un mol résumera ma pensée : — Celui qui ne se marie pas aussitôt qu'il peut se marier , est un imbécile !... Le mariage , c'est un contrat de vente par lequel un homme achète une femme , c'esl-à-dire une esclave , sans bourse délier. Prends garde à la femme que lu pourrais épouser et qui se donne à loi sans le mariage ! celte femme se fait de loi une dupe ;

elle te met dans la position de ces malheureux paysans qui vendent leurs arpents de terre à l'usurier , notaire de leur village ; la femme qu'on n'épouse pas se vend à usure : vous payez avec votre jeunesse , votre beauté , votre esprit, votre avenir, une esclave dont vous êtes l'esclave , et qui n'est pas à vous.

Ainsi donc , je me résume : — Une fortune brillante , un nom sonore , un vice élégant , pas d'opinion politique et pas de maîtresse avouée , ton chemin est fait dans ce monde , même quand tu serais un honnête homme , un homme de mérite , un homme utile ! — Passons le marché.

0 Christophe ! que dis-tu de cette morale et de cette dernière parole, mon ami?

Adieu , Christophe, je ne t'écrirai plus que lorsque jaurai vu dans ses plus grands détails le monde parisien.

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