‹ Le chemin de traverse (volume 4)Chapitre 5 sur 34 · LETTRE V · texte numérisé non relu

LETTRE V

Je te disais dans ma précédente lettre que ma future prolectrice n'était pas à Paris quand j'y arrivai. On l'attendait de jour en jour : sa maison était toute prête à la recevoir. Et quelle maison , grand Dieu î cela s'appelle un hôtel. Tous les grands seigneurs de Paris ont un hôtel à eux tout seuls ; ils logent là-dedans avec leurs domestiques et leurs chevaux , presque aussi à leur aise que mon père dans sa ferme. C'est justement là ce qui fait que ma petite chambre est si petite à Paris. Admire le hasard ! J'étais sorli le matin de bonne heure pour faire ma visite. Je m'étais habillé de mon mieux avec mon bel habit des dimanches, quand ma mère me donnait le bras pour aller à la messe. Je marchais sur la pointe du pied pour arriver tout éclatant dans cette maison. J'arrive. Je parle

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au domestique qui est à la porte. : « Madame la comtesse de Macla, s'il vous plaît? — Elle n'y est pas ! — Quand rentrera-t-elle , monsieur , s'il vous plaît ? — Elle ne rentrera pas! » Alors je remis dédaigneusement mon chapeau sur ma tête , et je fis tous mes efforts pour avoir l'air aussi insolent que ce laquais.

Cependant les valets du dedans accouraient à la porte ; les oisifs du dehors entouraient la porte ; moi , je cherchais un exorde à ma colère dans le genre du : quo usquè tandem ? Je ne trouvais pas mon exorde , ma colère attendait donc son exorde , les passants attendaient ma colère. Heureusement ma colère ne vint pas plus que mon : usquè tandem ! ce qui dut contrarier vivement les passants.

J'ignore combien de temps cette hésitation ridicule eût duré si un domestique de la maison , un cuisinier , ma foi ! en bonnet et en tablier blancs , ne m'eût reconnu à mon air naïf, et ne fût venu à moi en me tendant la main. — Eh , mon Dieu ! s'écria-l-il , c'est monsieur Prosper , lui-même ! Bonjour , monsieur Prosper , mon camarade Prosper , quand nous allions à l'école. Et comment se porte le bon frère Christophe ? comment se porte M. le curé et la vieille Marguerite ? Mais comme vous voilà grandi et beau garçon , monsieur Prosper ! Mais entrez donc ! entrez , n'ayez pas peur , vous êtes chez moi. — Messieurs , disait-il à ses camarades , je vous présente Prosper , mon pays ; viens donc , Prosper , tu dej< ùneras avec nous! Ce fut ainsi , qu'en un instant , mon digne pays me faisait passer, en présence de ses associés, par tous les degrés de l'échelle de l'intimité. Ce digne garçon , si parleur , si bavard et si officieux à

présent , et de manières si distinguées ( tu ne le croiras jamais), ce n'était rien moins que Gaspard Touzon , le grand Gaspard , Gaspard la bête , comme on disait chez nous, le quatrième et le dernier enfant de Prosper Touzon, le garde-chasse à la Butte-aux-Lapins; t'en souviens-tu?

Tu te rappelles comme il était sournois , mélancolique, butor; à présent , c'est un boute-en-train , il a de l'esprit et il est vif comme un poisson. Je lui ressemblerai peutêtre un jour.

Quel qu'ait été son accueil , son accueil m'a touché : au milieu de cette foule qui me regardait en dedans et en dehors , j'avais grand besoin d'être reconnu par quelqu'un ; mieux encore valait-il être reconnu par Gaspard Touzon que par un autre. Je me laissai donc embrasser par Gaspard tant qu'il voulut m'embrasser ; trop heureux de passer celte fois devant le concierge sans lever mon chapeau !

Telle fut ma première visite chez la grande dame qui doit me protéger un jour , et faire de rien quelque chose, hélas!

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