LETTRE VI
Je n'ai pas accepté le déjeuner de Gaspard ; mais , en revanche, je l'ai invité à déjeuner. Un déjeuner de trente sous , ma foi ! Ce qui n'a pas empêché le digne Touzon de me dire à deux reprises : Nous déjeunons mieux que cela à V hôtel.
Toutefois , Gaspard , malgré son esprit et ses succès, est un digne homme encore ; la prospérité ne l'a pas changé ; il est cependant cuisinier en second chez madame la comtesse. Je lui ai dit ce que je venais faire chez sa maîtresse ; je lui ai montré la lettre de recommandalion , et je lui ai expliqué en même temps comme quoi je savais le latin aussi bien que M. le curé , ce qui pouvait me conduire à tout, comme tu me l'as dit souvent.
Gaspard , qui n'était guère occupé par mon déjeuner ,
m'a écouté attentivement ; de temps à autre, il fronçait le sourcil en signe de blâme ; il n'a pas trouvé qu'une lettre de recommandation du frère Christophe fût une lettre de première qualité comme il dit. — Moi qui vous parle, disait-il , je ne suis entré , et subalterne encore, dans les cuisines de l'hôtel , que sur la recommandation expresse de M. le général baron de. Talont, aide-de-camp , officier de la Légion-d'Honneur et chevalier de Saint- Louis.
Puis il buvait mon mauvais vin à petites gorgées, sans quitter sa grimace de mécontentement.
Alors je l'ai mis sur le compte de sa maîtresse ; il a peu parlé de sa maîtresse et même en a-t-il parlé tout bas , d'où j'ai conclu que c'était une maison bien ordonnée. — Cependant , il m'a dit que madame la comtesse était , autant qu'on peut l'être, dévote et grande dame , rien de plus , rien de moins.
Quand je le saurai , si je le sais jamais , je te dirai ce que c'est en effet qu'une grande dame et une dévote.
Cependant , malgré la discrétion ou l'ignorance de mon invité, le déjeuner ne m'a pas ennuyé ; je ne sais pas si mon ami Gaspard pourra en dire autant.
Il m'a quitté en me promettant de m'avertir aussitôt que sa maîtresse sera de retour.
LETTRE Vif.
Je ne suis pas fâché d'être à Paris tout seul et libre avant d'entrer sous le joug qu'on appelle la protection . J'attends donc patiemment le retour de madame la comtesse. Je viens et je vais. C'est une cohue dont on ne voit rien ; c'est une ville à laquelle on ne devine rien. Cependant , je ne m'ennuie pas. Je suis comme le voyageur qui ferait le tour de la muraille de la Chine ; c'est toujours la même pierre ; mais la masse impose et occupe. Paris , pour un pauvre jeune homme comme moi , est une muraille sans issue. Tout est fermé pour moi et pour les gens de ma fortune ; les théâtres sont fermés , les palais sont fermés , les boutiques sont fermées , tout est fermé , les jardins publics même sont fermés. — L'autre jour , je veux entrer dans le jardin des Tuileries , la sentinelle me
barre le passage : — On ne passe pas ! j'étais en veste. J'ai vu de loin les orangers du jardin qui sont en fleurs.
Vois-tu , c'est un désert pour moi, celte grande cité , cette immense ville ! tout y est sonore et vide. Chacun passe comme l'éclair sans se voir ; la débauche tend ses pièges au coin des rues pour celui qui passe. Pièges hideux pour tout le monde , dangereux pour chacun , excepté pour le pauvre. Celui qui n'est pas vêtu comme les autres ne vaut pas un beau chien , dans celte ville ; on l'écraserait sous les pieds des chevaux qu'on ne le ramasserait que comme on ramasse des immondices ; on vous heurte , on vous pousse , et sans vous voir. Vous mourriez de faim au coin de la borne qu'on ne se douterait pas que vous mourez de faim ; j'étais bien moins seul , au milieu de nos bois , que je ne suis seul ici dans ce désert peuplé !
Dans nos forêts , il n'y a pas une place inhabitée ou inconnue ; on sait l'âge de tous les arbres , on peut saluer de son nom le moindre insecte ! Tout vous sourit, la nuit et le jour ; le jour , c'est l'oiseau qui chante là-haut dans l'arbre , là-haut dans le ciel ; la nuit, c'est l'oiseau qui chante , c'est le ver qui jette son âme et son phosphore en sillons lumineux ; c'est l'étoile qui file et qui tombe comme une de nos villageoises qui se foule le pied dans un bal ! 0 notre forêt déserte ! quelle ville habitée , quelle ville hospitalière , quelle bonne et douce ville, et populeuse et bruyante , et hospitalière , comparée à Paris ! La forêt vous donne pour rien son ombre séculaire , et son lapis de mousse , et son eau fraîche. Paris vous vend très-cher son ombre pelée , sa chaise de paille , son eau
fétide ; la forêt étend sous vos pas ses moelleux petits sentiers qui courent au pied de l'arbre comme les poussins autour de la poule; Paris vous enseigne de mauvaise grâce sa rue infecte et sombre que vous cherchez ! la forêt c'est la ville, c'est l'hospitalité, c'est le monde, c'est le bel art, c'est la vie ; la ville c'est le meurtre, c'est le désert , c'est le mensonge , c'est la mort.
Te souviens-tu , Christophe , de la cabane verte que roule le berger çà et là, dans les pâturages lointains ; c'est une maison sur deux roues , qui se mène à bras où l'on veut. Quand le berger a bien placé sa maison sous un bel arbre , sur une pente heureuse , il s'entoure d'un grand parc sinueux , aux formes variées. Il fait en petit ce que les autres font en grand ; il a sa maison et sa clôlure tout autour de sa maison. Que de fois, par l'orage, nous sommes-nous réfugiés dans cette petite maison toujours ouverte , sans même demander la permission du propriétaire absent!
Te souvient-il encore des huttes de torchis et de bois que le charbonnier se construit dans la forêt ? on les prendrait de loin pour les ruches de quelques abeilles malhabiles. Dans ces huttes vivent ensemble et le père et l'enfant et la mère ; ils y couchent l'hiver et l'été ; ils sont entourés de feux couverts par la cendre , tout comme le berger est entouré de ses agneaux bêlants ! Ils vivent seuls , pauvres, errants et nus comme le berger. D'heure en heure , et quel que soit leur sommeil , ils sortent pour voir si leurs feux couvent toujours sous la cendre. C'est une pénible vie que celle des charbonniers ! Certainement , ceux-là ont le droit d'être durs envers les hommes pour qui les hommes sont si durs ! certaine-
ment ceux-là ont le droit de fermer la porte de leur ruche aux hommes qui leur ferment la porte de leurs maisons ; ces pauvres sauvages sont tout noirs , ils sont maigres , ils ont faim ! Que de fois, cependant, nous ontils dit avec un blanc sourire, et en se pressant autour de leur foyer : — Jeunes gens , prenez place et soupez avec nous !
Eh bien î cette petite cabane , si petite qu'elle soit, cette pauvre hutte si humble qu'elle soit, si étroite qu'elle soit, Paris est bien grand , bien grand ! tu chercherais en vain dans tout Paris vingt pouces de terre où reposer ta hutte ou ta cabane , ne fût-ce qu'une heure !
Souvent, quand je m'arrête dans les places publiques, on me montre au doigt et l'on se dit tout bas : — Voilà un paysan !
Paysan ! c'est mieux que si on disait : — Voilà un Cafre !
Il faut que je te rassure sur mes ressources pécuniaires. Dieu merci , elles sont encore fort grandes. Mon père a vendu deux vaches avant mon départ , souviens-t'en ! Souviens-toi aussi que ma mère a filé tout cet hiver. Le curé et Marguerite voulaient acheter un cochon , ils ne l'ont pas acheté. — 0 cœurs humains et touchants sacrifices ! tout cela pour me donner le droit de vivre vingtquatre jours à Paris , sans y mourir de misère et de froid.
Gaspard m'a prévenu par une lettre que ma bienfaitrice arrivait après-demain.