Le chemin de traverse
Je l'avoue, en commençant cette histoire je me sens au cœur je ne sais quelle innocente joie poétique que je croyais déjà bien loin de moi. Mon ame est émue tendrement au récit que je vais me faire à moi-môme avant de vous le faire à vous autres. D'où me vient cette joie inaccoutumée? D'où me vient cet intérêt étrange pour
— 2 — ■ mou héros? Pourquoi cette fable vulgaire me paraît-elle, à l'heure qu'il est, si pleine d'intérêt et de charme? Cela vient-il du léger vent qui souffle, soulevant les cheveux de ma tête, et calmant les passions de mon cœur; ou bien suis-je dominé , à mon insu, par l'influence du grand arbre, au sommet duquel grimpe le léger écureuil , pendant que l'indulgent soleil de septembre voile sa face d'un léger nuage, pour mieuxlaisser chanter l'oiseau qui chante au, sommet de l'arbre et le poète qui écrit à ses pieds? Non , ce n'est pas cela, ma joie tient à une autre cause ; mon bonheur est au-delà de ces arbres , de ce zéphir , de cette rivière , de cet oiseau, de ces chants, de ces murmures. En effet, le vent tomberait tout à coup sur l'oiseau et sur moi , et sur le grand arbre, chassant l'oiseau, brisant l'arbre , et emportant avec les feuilles desséchées du tilleul , ces pauvres feuilles volantes que j'écris là ; eh bien ! je serais encore tout aussi heureux qu'à présent; j'irais me mettre à l'abri du vent et de l'orage, et, semblable à l'industrieuse araignée qui recommence sa toile et qui se joue avec bonheur dans les fils déliés sortis de sa poi-
trine , je recommencerais ce livre une troisième fois , et je me jouerais, toujours avec le même bonheur, dans ce frêle tissu d'araignée sorti tout brodé de ma tête et de mon cœur. Or, enfin , voulezvous donc savoir pourquoi je suis si heureux aux premières pages de cette histoire? c'est que c'est là encore un récit rempli de jeunesse, rempli de passions, et dont le héros n'a que vingt ans.
0 la jeunesse ! la jeunesse ! Dans un livre , dans un drame, dans un rêve, dans le monde, elle peut remplacer merveilleusement toutes choses. La jeunesse, c'est le mouvement, c'est l'intérêt, c'est la poésie , c'est l'espérance en sa fleur, ce sont toutes les émotions du cœur de l'homme, j'entends toutes les nobles et douces émotions réunies , entassées; florissantes et chantantes passions d'un jeune cœur. La jeunesse, c'est la misère folâtre, c'est le frais sommeil , c'est la santé qui vit de peu , c'est l'amour au hasard qui bondit comme un jeune lion , ce sont les jolies filles en robes fanées , aux dents blanches , aux mains rouges , au sein qui bat. La jeunesse, c'est la poésie, éparse çà et là, qui vous accompagne comme un parfum invisible;
4 — elle se joue à votre chevet , elle s'assied à votre table, elle rit dans votre verre à demi-plein ; c'est elle qui ouvre la porte aux créanciers avec un air madré et boudeur, et qui les paye avec un sourire. Dites-moi donc, quand vous faites un livre , si votre héros est un jeune homme? En ce cas, vous êtes sauvé , mon frère ; en ce cas , vous allez faire un chef-d'œuvre , mon frère , quelque chose comme Paul et Virginie, Manon-Lescaut , ou tes premiers chapitres de Gil Blas.
Mais où sont les romans , c'est-à-dire où sont les hommes qui restent jeunes? Vous aurez beau faire, vous aurez beau prendre le plus long, comme le bon La Fontaine allant à l'Académie ; il arrivera bientôt, à présent , à l'instant môme, demain , sans doute, hier, peut-être, oui il arrivera, hier, que votre héros sera moins jeune, moins jeune d'un regard , d'un sourire, d'un cheveu qui tombe, d'un rien de moins , et pourtant moins jeune. Aussitôt voilà votre histoire qui se complique comme votre héros. D'abord vous avez été le simple historien d'un simple jeune homme , et la jeunesse de cet enfant a suffi à vous et au lecteur ; mais aussitôt
que l'enfant devient un homme, alors, vous, de votre côté, vous devenez moins qu'un homme, vous devenez un romancier ; vous donnez dans les incidens bizarres , dans l'extraordinaire , dans l'imprévu , dans les grandes scènes pathétiques. Hélas! vos maîtres en ont fait autant que vous. Aussitôt que la Virginie de Bernardin de Saint- Pierre a dix -huit ans, et que sa jolie petite tête blonde est trop haute pour s'envelopper, comme autrefois, de son jupon rabattu , son historien l'envoie en France pour la faire mourir à son retour. Aussitôt que Manon-Lescaut n'est plus la jolie fille, vivant d'amour, qui se livre et qui s'abandonne au premier venu ; le romancier l'envoie dans l'autre monde expier cruellement, Dieu le sait , cette charmante , j'ai presque dit cette innocente vie, de folie, de luxe et d'amour. Et quant à mons Gil Blas , le grand héros, il n'est jeune qu'un jour, le temps de vendre la mule de son oncle Gil Perez , le temps de faire l'aumône à l'escopetté du mendiant sur la route deSégovie, le temps de faire cet excellent repas, que vous savez, dans l'hôtellerie d'Orviédro, le temps d'enlever
aux bandits la jolie dame , dont il tire si peu parti, tant il était jeune; le temps d'être dévalisé par l'intrigante au rubis ; le temps d'être un grand médecin avec le docteur Sangrado ; le temps d'aimer les jolies comédiennes , les folles histoires et les intrigues amoureuses. 0 Gil Blas ! ô Gil Blas ! pourquoi vieillir si vite; pourquoi n'être pas plus long-temps le Gil Blas des hôtelleries , des comédiennes , des voleurs , des barbiers musiciens et poètes , des antichambres , des coulisses et des grands chemins !
A quoi Gil Blas peut vous répondre : — Ce n'est pas ma faute si je vieillis si vite , c'est la faute de l'homme en général qui n'est jeune qu'un jour. Qui que tu sois , lu te croyais jeune hier ; aujourd'hui regarde-toi à quelque glace fidèle ; regardetoi : tu as beau te dire à toi même : Je suis eune encore, la mère qui t'a fait a beau le penser comme toi , et te donner le bras avec orgueil afin qu'on dise , vous voyant passer tous les deux : Celui-ci est le frère , et celle-ci est la sœur ; ta jeune maîtresse te jette encore son même regard de flamme, tout bleu comme le ciel; regarde-toi
cependant, vois-tu cette ride légère qui accompagne ton sourire, et qui se dissimule encore sous ton sourire, comme le serpent sous les fleurs? Vois-tu sur ton front ces rides déjà prononcées que ne cachent déjà plus tes cheveux moins épais? As-tu compté , le matin en te levant , tous les cheveux qui restent attachés à ton bonnet de la nuit , dépouilles opimes d'un front bien plus étroit hier? Voilà comment on vieillit, jeune homme; voilà comme j'ai vieilli, moi , Gil Blas ! On vieillit d'abord chaque jour , parce qu'on a un jour de plus et une passion de plus ; on vieillit ensuite chaque jour, parce qu'on a un jour de moins et une passion de moins : voilà comme on vieillit, jeune homme ! Ainsi parle Gil Blas ; ainsi parle l'homme sage qui a vécu , et qui connaît la vie, parce qu'il n'a été étranger à aucune des choses de la vie. Moimême , pendant que j'arrange de mon mieux la vie de mon héros, pendant que je couvre du sable le plus fin et des ombrages les plus frais les sentiers de cette histoire , dans laquelle mon héros doit agir et penser, mon héros vieillit avec moi, son historien. Dieu nous pardonne! nous perdons l'un et
l'autre de belles heures à arranger notre voyage. Mais , que voulez-vous , avant de nous embarquer lui et moi , sur cette mer féconde en naufrages , ne faut-il pas bien que nous voyions ce qui se passe au ciel? Et dans le ciel, voyez-vous notre jour de naissance, à nous deux , qui se montre gravement et solennellement sous la constellation du verseau? Cela veut dire : Hâtez-vous de vivre , toi qui as une histoire à accomplir, toi, surtout, qui as une histoire à raconter! Salut à notre jour de naissance ! quel regard il jette sur nous ! un regard doux et tendre comme celui d'un père qui s'éloigne et qui perd de vue son enfant. N'avez-vous jamais éprouvé cela, mes amis? Ne vous êtes-vous jamais arrêtés sur cette heure de votre destin , où vous reçûtes le mouvement et la pensée ; cette heure où vous êtes sortis en même temps du néant , elle et vous? C'est un fragmentdutemps,unriendansrespace,unéchodes siècles; comme vous, vous êtes un fragment de 1 humanité, un reflet de la pensée éternelle, un souffle perdu du Créateur. Votre heure de naissance a été votre première esclave , même avant votre mère : elle a donné le son aux cloches qui ont sonné votre
baptême , après quoi elle s'est envolée dans l1 éternité , où elle est allée vous attendre. 0 mon heure de naissance ! ô ma sœur jumelle l que vous êtes loin dans l'ombre ! comme votre paisible clarté se recule et s'efface ! Étoile perdue dans le lointain , viens à moi qui te tends les bras; viens , ma belle heure, toi qui me suspendis au sein de ma mère, ivre de joie ; toi qui délias mes membres ployés ; toi qui m'étendis mollement dans mon berceau , me soufflant une ame , après m'avoir repu de sommeil et de lait! Mais j'ai beau l'appeler de toutes mes forces , mon heure de naissance , elle s'en va toujours dans le lointain, scintillante comme une étoile qui file. Je tends les bras , je n'embrasse que le vide : Eurydice, mon Eurydice, où es-tu? et l'écho de répondre : Eurydice! Eurydice!
Vous croyez que je ne suis pas dans mon sujet , et comme un grand consommateur de romans que vous êtes , vous pensez déjà à sauter quelques pages et à venir tout de suite au fait , car vous êtes pressé ; car aujourd'hui même, outre cette histoire que vous aurez entreprise faute d'autre, vous avez encore au moins quatre volumes de romans à dé-
vorer. Ainsi donc vous n'aurez pas le temps de m'attendre jusqu'à ce que je descende de ce troisième ciel où je suis à côté de saint Paul, sur cette terre de contes , de romans et d'histoires de tout genre où vous êtes la providence des conteurs , des historiens et des romanciers. Cependant, comme je vous le disais tout à l'heure, je suis tout-à-fait dans mon sujet.
Car, à travers tous les jours , toutes les années que nous remontons ensemble, et que vous remontez avec moi en toute indifférence , comme s'il ne s'agissait pas de vos jours et de vos années ; après avoir traversé toute cette masse d'heures accumulées sur notre roule comme autant de moucherons par un temps dorage, nous sommes arrivés enfin à l'année \ 80-4, la belle année qui vit naître l'empire et le héros de cette histoire. L'empire et mon héros , Prosper Chavigni, ont été inscrits en même temps, l'un dans 1 histoire de France , l'autre sur les registres de l'état civil de son village. Ils se sont revêtus en même temps , le petit Chavigni de ses langes , l'empereur de son manteau de velours , chargé d'abeilles d'or. Voyez le destin ! l'enfant est devenu
un homme , et 1 empire , son frère de lait , est mort jusqu'à la dernière génération , déjà. Les langes du petit Prosper n'ont servi qu à lui seul , le manteau de velours impérial a été refait quatre fois à toutes les tailles : pour un roi légitime , pour un roi dévot, pour un roi enfant, et pour une révolution.
\ 80.4 1 l'époque est à noter ; c'était une belle année pour venir au monde. 4 8CU! c'est un siècle nouveau qui commence , un siècle plein de révolutions terribles et sans portée, qui durent quinze jours ; un siècle qui va parodier tous les autres siècles , qui parodiera , d'un jour à l'autre , le dixseptième siècle et 89, Richelieu et Robespierre, Corneille et Jodelle; qui parodiera jusqu'aux pestes d'autrefois. Un siècle qui verra mourir, sans trop s'en inquiéter et comme s'il avait de quoi les remplacer, ces grands noms de l'histoire, le nom de Bonaparte et le nom de Condé ; siècle indécis entre le bien et le mal , aussi incapable de mal que de bien ; haletant et fatigué par des travaux qu'il n'a pas faits; se reposant de guerres qu'il n'a pas entreprises ; siècle bourgeois , sans passions même
bourgeoises ; siècle marchand qui est à la hausse et à la baisse sur un bruit venu il ne sait d'où , et qui n'a d'émotions qu'au moyen de cette hausse et de cette baisse. J'imagine que tous les sceptiques de bonne foi , sur lesquels repose encore le peu de société que nous avons conservée , sont nés en \ 80/4. Venir quatre ans plutôt , c'était venir trop tôt pour être sceptique , c'était avoir quatre ans devant soi pour croire à la gloire. Or, l'homme complet de notre époque est celui qui n'est même plus dans le doute, car le doute c'est encore une crovance. Ne rien croire et ne rien admirer , voilà notre évangile social. L'homme complet de notre époque ne croit à rien, à l'empereur Napoléon moins qu'à personne, à la gloire encore moins qu'à la vertu. Qui que vous soyez , Dieu vous préserve d'être un homme complet!
Mon histoire sera donc comme ira livre tenu en parties doubles, où les pertes sont écrites d'un côté et les profits de l'autre. Mon héros sera un tout jeune homme d'abord , et ensuite un homme fait. Je diviserai, comme tous les romanciers du monde, mon histoire en deux parties. Cet homme qui grandit , ce serpent épanoui au soleil qui change
— u — de peau , cet enfant qui devient jeune homme , cette vertu qui devient le vice , le moi d'hier et le moi d'aujourd'hui, ces deux êtres si opposés, ce sont là en effet deux histoires si différentes! Une histoire vive, animée, couleur de rose, très-simple, un rêve d'été , une course à cheval , à travers de beaux paysages, Ariel en croupe, voilà la première partie de cette histoire , dont le mot d'ordre est espérance. Pour celle-là , je ne demande point de grâce , je suis sûr de la bien écrire , car c'est l'histoire éternelle de la jeunesse. Cette histoire, je veux l'écrire avec la dernière plume arrachée à l'aile de ma dernière colombe , sous mon arbre favori, à côté du ruisseau qui s'enfuit en murmurant. Dans cette partie de mon récit, j'aurai pour moi tous ceux qui ont vingt-cinq ans, tous ceux qui ont eu vingt-cinq ans, et tous les heureux qui n'ont pas encorevingt-cinq ans. Ils seront indulgents pour les souvenirs épars d'un bonheur qui n'a pas toujours été ménagé avec soin , parce que c'était le trésor le plus amoncelé de l'enfant prodigue. Mais l'autre partie de cette histoire , ou si vous aimez mieux , de ce roman dont le mot d'or-
tire est ambition; l'histoire de Prosper de Chavigni homme fait, après l'histoire du petit Chavigni le paysan , voilà ce qu'il faut écrire avec une plume de fer, voilà ce qui va faire jeter les hauts cris à toutes les moralités de notre époque. Oh! oh l vous allez donc faire à fond l'éducation de ce jeune provincial ! Vous allez donc lui apprendre comme on devient menteur, lâche , fourbe, duelliste, méchant, en un mot comment on devient quelque chose? Vous allez donc lui apprendre comment on exploite le génie , la bonté, la valeur, le talent, la jeunesse, la puissance, le crédit et même la vanité d'un sot? Grâce à vous, cet enfant si naïf, va donc apprendre comment on ramasse les jarretières des belles dames , et comment on les remet à leur place en temps utile? Ainsi je les entends tous se récrier ainsi à l'avance, quelles que soient les précautions dont j'entoure la seconde moitié de mon récit. La morale a fait de si grands progrès de nos jours! Encore un peu de temps et nous serons revenus à M. Florian et à Gessner. Aussi, que va devenir ce pauvre livre dont la simple esquisse a déjà excité tant de réclamations, et soulevé
tant de clameurs? D'autant plus que mes appuis naturels, qui faisaient autrefois ma gloire et ma force , deviennent chaque jour plus faibles et plus rares. Quand j'étais avec eux. ou plutôt quand ils étaient avec moi , les compagnons de mes premiers essais, comme jetais fier, heureux et libre l Nous amassions en commun nos pensées, nos paroles, nos actions, notre pauvreté si chère et si précieuse, et notre gloire quand il y avait gloire. Mais aujourd'hui, malheureux que je suis, je doute de mes amis, à présent que je doute de moi-même.
Autrefois , je ne pensais guère à leur blâme , car pour moi ils n'avaient pas de blâme. J'étais l1 enfant chéri de leur adoption , et le frère de leurs rêves poétiques. Et cependant ils sont restés, de près ou de loin , les seuls arbitres de ma pensée. Je n'en veux qu'à leurs suffrages , et parmi toutes ces critiques horribles ou niaises qui m'entourent, depuis le mensonge en mauvais français jusqu'à la calomnie en mauvais style, je ne redoute que la critique de mes juges naturels. Aussi , en commençant cette histoire, ma première pensée est celle-ci : Qu'en pensera Théodose? qu'en pensera
Armand ? qu'en pensera Alexandre? qu'en pensera Victor? que vont-ils penser tous , mes vieux jeunes amis? Leur condisciple a laissé là encore une fois son noble manteau littéraire qu'il avait repris pour toujours, disait-il , et le voilà qui se rejette dans la Action et dans le cabinet de lecture? Quand donc reviendrat-il enfin tout-à-fait à ces études sévères de la double antiquité, où il disait qu'il était remonté? Pourquoi se fait-il écrivain de romans , quand il a le droit d'être un critique? Ainsi parleront mes amis, ainsi s'affligeronl-ils à la seule annonce de ce livre nouveau , et ils seront d'autant plus étonnés et d'autant plus affligés , que je me suis fait plus jeune et plus oseur que jamais, pendant qu'eux-mêmes ils sont devenus plus décents et plus graves. Ils ont marché en avant, pendant que je revenais sur mes pas, ils ont teint leurs cheveux en noir pendant que je mettais une perruque blonde, ils ont plongé leur vin de Champagne dans la glace, pendant que je me livrais au vin du Rhin. Moi , malheureux critique, je suis resté critique et pédant, pendant qu'eux-mêmes ils sont devenus des hommes. L'un qui souvent m'esl venu arracher à mes livres de droit , quand j\'i\,i;-
l'espérance d'être un docteur, est devenu professeur et il enseigne; l'autre, mon démon familier, autrefois ardent coureur degrisettes, bel esprit de la Grande-Chaumière, duelliste jusqu'au coup dépée dans le bras inclusivement, s'est fait professeur d'histoire et il enseigne ; Julio le moqueur, si bon homme , si vaillant, qui avait tant dame et d'esprit, est devenu, le croiriez-vous , Elisabeth? un simple notaire de village; il a acheté une demidouzaine de cartons et deux écussons en cuivre doré, et il écrit sur du papier timbré tout le jour. Les beaux et notables changements que voilà dans le personnel de mes amis ! Tel qui faisait des vers , gagne de l'argent à la Bourse; tel autre qui rimait des couplets de vaudeville, est deveuu un des grands orateurs du barreau ; vous avez tous connu l'amant de Rose et de Pauline? Il est procureur du roi , et il parle contre 1 adultère admirablement, à ce qu'on dit. Francisque le joueur est devenu avare , et il a épousé la fille d'un juif; mon Dieu ! Paul, qui n'avait pas de barbe , s'est fait lancier, et son brigadier la mis aux arrêts trois fois, parce que sa moustache était absente. Vous vous
— 19 csouvenez d'Auguste? comme celui-là nous a éreintés corps et ame l Quel estomac il avait ! quelle tête! jamais ivre ! jamais sans soif* ! jamais sans faim ! jamais besoin de repos l 11 allait, il allait, il Milait à nous crever tous. Quel coureur! Eh bien ! i! est devenu homme d'état , il a pacifié quatre arpens de la Vendée à lui seui ; et la dernière fois que je l'ai vu , il était gravement à l'Opéra en pleine loge, tête à tète avec la nourrice de son troisième enfant. On se demandait de toutes parts si ce n'était pas là M. Odilon-Barrot?
De tous ces vieux amis, de tous ces compagnons iidèles avec lesquels j'avais mis en commun mes plaisirs et mes peines, mon présent et mon passé, et je le croyais, mon avenir, il ne m'en reste pas un seul. Ils ont tous marché ou en avant ou en arrière ; ceux qui ne sont pas restés en chemin sont allés très-haut; ceux qui ne se sont pas éteints, ont vécu trop vite. 11 yen a qui sont mariés, d'autres qui sont veufs et qui se marient de nouveau ; il y en a qui ont six enfants et qui se livrent de toute leur force au seul luxe innocent de ce monde. Quelques-uns se sont absorbés dans d innocentes
petites passions inaperçues, et qui les rendent heureux d'un bonheur toujours plus nouveau. Il y en a même qui sont morts, et l'autre jour encore nous avons enterré le plus jeune, le plus beau, le plus savant de tous , noble jeune homme dévoré par la science et tué par l'étude. A quoi donc sert la vertu , ô mon Dieu ! C'est ainsi que la vingt-septième année vous trouve seul , à peu près sans famille , sans amis , je veux dire sans amis toujours tout prêts , toujours sous la main , toujours éveillés , Faîne et la bourse au poing- pour vous défendre , et Chloé , sous les rideaux , les yeux à demi fermés, prête à recevoir dans ses bras l'ami de son amour. Grand malheur de dire à la folle jeunesse : Adieu! adieu! adieu!
Eh bien ! moi , je les rappelle toutes , ces amitiés absentes, je les prends par le bras et je les secoue : à moi mes frères, à moi mes dévoués, à moi mes compagnons des beaux jours , réveillez-vous ! Glissez-vous en silence par votre porte entr'ouverte, trompez la surveillance de votre femme et de vos clients. Venez , venez , quittez votre robe de magistrat, votre robe de professeur, votre habit brode
de préfet; venez , prenez encore une fois votre manteau couleur de muraille, et encore une fois, par courons la ville ensemble ; agaçons les jolies filles dont la gracieuse silhouette se détache contre la vitre entrouverte; venez, recommençons ensemble cette immorale histoire de la fleur qui se fane , du mouchoir qui se dérange, et de la bougie vacillante qui s'éteint. Venez, \ivons une heure ensemble , vous retrouverez demain votre femme , vos enfants , vos affaires , vos succès et vos devoirs de chaque jour.
Et vous aussi , venez avec nous , vous les anciennes amies de nos beaux jours, vous Esther, vous Louise , vous Thérèse, vous Lili, vous les jolies , les naïves et les belles! Laissez là vos amours commencées , abandonnez vos nouvelles intrigues pour une heure; quittez votre frais boudoir où l'écolier soupire à côté du vieillard ; venez les jolies, et les belles, et les rieuses, et les folâtres, elles insouciantes, et les spirituelles , et les moqueuses; venez aussi vous les blanches sceptiques à l'œil de feu, à la lèvre rose et rebondie, au sein qui bat, au pied qui s'avance en frémissant. Venez . venez
toutes avec moi. Venez, vous qui êtes restées toujours les mêmes ; vous que la vieillesse ne prend pas en détail , qu'elle prendra tout d'un coup quand vous ne voudrez plus être jeunes. Venez, venez, vous qui n'avez ni familles, ni devoirs. Venez ! venez ! venez !
Et toutes aussitôt, reconnaissant nos voix amies , de jeter sur leurs cous fermes et blancs l'écharpe printannière , de couvrir leur jolie tête du chapeau rose chargé de plumes ou de fleurs , et devenir à moi sans demander : — Oit allons-nous? Oh ! mes amis , vous voyez bien que mon histoire n'a pas besoin de vous ; restez en paix à votre foyer domestique , si ma nouvelle histoire vous fait peur ; je suis protégé par les décevants souvenirs de notre jeunesse qui ne s'est pas envolée bien loin. Je puis encore lui faire un signe à la folâtre comme à une colombe égarée, et elle viendra de nouveau s'abattre sur ma tête, et me protéger de son aile transparente, sauf à reprendre son vol le lendemain. Restez donc chez vous, mes amis, si vous êtes trop occupés , et laissez-moi sous la protection des belles amies de nos vingt ans. Au-
Irelois nous allions avec elles dans la forêt de Meudon , calme et solennelle , dans les bois jaunes et pelés de Montmorency (que d'écharpes oubliées aux buissons d'aubépines! que de baisers oubliés au pied du buisson ! ) Laissez-les donc venir , légères comme les grâces dans une ode d'Horace , je les entends déjà qui me demandent en souriant : — Que nous veux-tu? Ce que je veux , mes belles . je veux savoir si vous vous rappelez votre vingtième année. Je veux savoir si vous êtes encore plus jeunes que nous qui ne sommes plus jeunes. Je veux savoir si vous aimez encore les histoires de folie et d'amour? Ce que je veux, je veux donner sur vos fronts si doux , où elle est restée, le baiser de paix à la vingt-cinquième année qui est déjà bien loin de nous.
Vain espoir encore cette fois ! Je ne parle plus leur langage à ces vingt années éternelles qui n'ont pas fait un pas depuis que nous avons vécu avec elles. Vous avez raison, joyeux printemps féminins, vous n'avez rien de commun avec l'âge mûr. Et d'ailleurs , mes amours inconstantes . pourquoi me seriez-vous plus fidèles, que mes
— u — unis ies plus fidèles? Pourquoi donc perdriez vous votre temps à écouter une histoire de notre âge qui n'est plus du vôtre? Retournez donc, vous aussi , à vos affaires , c'est-à-dire à vos amours.
Et aussitôt les voilà qui reprennent leur vol dans leurs riantes demeures; elles n'ont plus le temps d'écouter mes histoires, et moi les voyant partir ainsi , je leur crie une dernière fois. — Où vas-tu, Phryné? où vas-tu, Lesbie? où vas-tu, Aglaé? où vas-tu Marion? où vas-tu , Manon? où vas-tu, Irma? Jolies filles de la Grèce et de Rome; jolies filles du grand siècle, du dix-huitième siècle, et de noire siècle à nous; noms charmants consacrés par les philosophes , les poètes , les hommes d'état , les petits soupers , et les romans du jour, où allez-vous?
Mais elles, riantes comme les Grâces dans une ode d'Horace , et comme elles à demi-nues et se tenant par la main , elles me répondent ce qu'elles ont répondu à Périclès et à Properce ; au cardinal de Richelieu, et à Desgrieux :
Nous rebroussons chemin, nous autres, nous
les immortelles, nous les Grâces , nous remontons là-haut vers les hommes de vingt-cinq ans.
Ainsi donc, ni amis, ni maîtresses pour m'entendre ; ainsi donc , je vais raconter tout seul , à qui voudra l'entendre, cette histoire que j'avais faite pour mes amis et pour elles , nos compagnes du printemps, cette histoire qu'ils ne peuvent plus entendre parce qu'ils sont trop vieux , et qu'elles ne veulent plus entendre parce qu'elles sont trop jeunes.
Qui donc me prêtera une oreille attentive à présent , puisqu'ils m'abandonnent tous? — Mes amis inconnus peut-être !
A tout hasard, je commence mon histoire; et si vous trouvez mon exposition trop longue , remarquez bien que vous n'avez pas de préface. — Pas de préface!
Où êtes-vous né? A moins d'être venu au monde sur la butte Montmartre , sous l'aile rafraîchissante de quelque moulin à vent, qui, de la hauteur où il est plongé , regarde avec mépris les ehangemens et les incertitudes de la ville , je vous plains si vous «Mes né à Paris. En général , autant qu'on le pont
il ne faut pas naître à Paris, il faut y vivre à tout prix ; dans aucun cas , on n'est pardonnable d'y mourir. Tant que le pouls bat soixante-dix pulsations à la minute, tant que le cœur est robuste et fort, tant que la volonté est puissante, tant que la passion est en haleine, c'est bon et beau, Paris ; mais pour 1 enfant et pour le vieillard , pour qui se traîne et pour qui apprend encore, pas à pas , à marcher ; mais pour tout ce qui est faiblesse qui s'en va, ou faiblesse qui arrive , Paris est une ville de mort. Pour l'enfance et pour la vieillesse, Paris n'a pas assez de soleil , pas assez de silence , pas assez de sommeil. D'ailleurs il n'y a de vrais Parisiens en ce monde que les Parisiens qui ne sont pas nés à Paris. Le Parisien de Paris est une monstruosité qu'il est bien difficile de rencontrer, à moins de le chercher dans une de ces rues privilégiées, comme la rue Mouffetard. Le Parisien de Paris est assez volontiers, contrefait, malsain, idiot et niais à faire plaisir : il n'a pour grandir que quelques pieds de terre humide, dans une maison tenue par un portier sale et bavard, Le Parisien de Paris est gouverné par des Parisiens de la province: c'est le
Midi qui lui envoie ses députés, ses généraux, ses administrateurs et ses ministres ; ses orateurs , ses hommes d'état , ses belles femmes et ses poètes. Le Parisien de Paris n'a gardé de sa belle ville que l'Hôtel-Dieu, le boulevart des Invalides, la Morgue, la loterie , les octrois et le mont-de-piété. Le Parisien de Paris est la dupe de la ville dans laquelle il est né; c'est lui qui la bâtie, c'est lui qui l'éclairé , c'est lui qui la répare , c'est lui qui remplit les prisons, qui occupe les assises, qui ensanglante la grève; c'est lui qui fournit, chaque année, à la bonne ville, son contingent d'escrocs, de filous, d'espions, de galériens et de filles de joie; c'est lui qui paie les impôts et qui fait les révolutions; voilà le lot du Parisien de Paris. Heureusement pour lui, le héros de cette histoire, Ghavigni , n'était pas un Parisien de Paris.
Notre jeune héros, Prosper Ghavigni, était né un beau jour de printemps, dans un bon endroit, loin , bien loin de Paris : il était venu au monde dans le plus joli coin de terre , entre un beau fleuve et une haute montagne, au midi de la France el au midi tempéré, dans Un village donf le non:
n'est pas sur la carte , et qui n'a pas même un jugede-paix , tant c'est un calme et paisible village ! Prosper Chavigni était venu au monde le premier de sa famille et le dernier de son nom , vivement et tendrement chéri par sa mère et par son père , le vigneron, Jean Chavigni. Son père, tout vigneron qu'il était, avait une maison bâtie en pierres, qui avait appartenu au père , on pourrait dire aux aïeux de sa femme. Quand la porte de la maison était ouverte à deux battants, on voyait delà rue, à travers le long corridor , et tout au bout du jardin , dont il avait l'air d'être le dogue fidèle , le Rhône , qui se déroulait au loin en aboyant. Je ne crois pas qu'il y ait sous le soleil un plus beau fleuve que le Rhône : il a une grande voix et de grands bras ; il est limpide , il étincelle , il marche à grands pas , toujours en poste , faisant claquer son fouet comme un gentilhomme en vacances. Le matin , quand la journée doit être belle , le fleuve se couvre de nuages , présage trompeur; heureux ceux qu'on trompe ainsi ! Notre enfant eut donc le Rhône pour son premier ami et pour son premier compagnon. Le Rhône lavait vu naître, et il le vit grandir en toute bien-
veillance : il prêta à l'enfant le miroir transparent de ses ondes , les cailloux argentés de son rivage , l'ombre mouvante de ses saules ; il l'endormit de sa grande voix plaintive, il le réveilla de sa voix grondeuse , comme on réveille un enfant à l'heure de l'école; c'était là une douce et poétique manière de se réveiller et de s endormir : voilà ce que faisait le Rhône pour l'enfant Prosper. De son côté, l'enfant rendait au Rhône amour pour amour : il le reconnaissait à sa voix, et il lui obéissait comme il obéissait à sa mère. Quand le fleuve lui disait : Dors, mon enfant ! \ enfants endormait en souriant; quand le fleuve lui disait : Réveille-toi! l'enfant se réveillait en souriant. L'enfant le saluait le matin et le soir, de loin et de près , du cœur , de l'ame et de la voix. Bientôt il osa se confier au fleuve qui lui apprit à nager comme un brochet de ses ondes, et le fleuve le portait, remportait, le transportait, le rapportait; c'était des fêtes et des joies sans fin et sans cesse, c'était une confiance et une amitié réciproques ; on eut dit que cet enfant domptait le Rhône. Même, un jour qu'il élaitavec sa mère dans une barque . le Khône se mit soudain à entrer en
fureur, il grondait, il écumait, il meuaçait, il jetait sa colère jusqu'au ciel , il oubliait cette frêle barque qui contenait son enfant favori ; tout à coup l'enfant se lève, et voyant sa mère qui tremblait pour lui , il fît signe au fleuve qu il voulait être obéi , et qu'il fallait ramener sa mère au rivage , et le fleuve, tout à coup obéissant , déposa sur le sable cette mère et cet enfant que menaçait sa fureur ; et quand l'enfant fut en sûreté, la tempête recommença.
Oui, c'est un beau fleuve le Rhône, un fleuve provençal , la mer du Midi , scintillante et rayonnante mer ; c'est là un fleuve toujours net , toujours balayé , faisant sa toilette , et une toilette scrupuleuse, chaque matin. Bel exemple que suivait l'enfant Prosper. À Paris, vous passez sur un pont, vous voyez à vos pieds de sales blanchisseuses, du charbon, du bois, des hommes accroupis dans tous- sortes de postures , vous demandez : Qu'est-ce cela? on vous répond : C'est la Seine! Notez bien que la Seine tient à ses gages un préfet de police pour la nettoyer.
Après le Rhône, son voisin et son compère, le
premier ami que se donna Prosper Chavigni , ou plutôt le premier ami qui lui vint , comme vous viennent tous les amis , sans qu'on les cherche, ce fut un honnête maître d'école, qui n'était pas un imbécile, bien qu'il portât une robe noire et qu il fût de la morale chrétienne , Il avait un œil bleu et plein de feu , qui s'ouvrait bien sous" son vieux chapeau noir et usé : il avait la voix douce et triste; il était bon comme notre Seigneur Jésus-Christ, son maître ; et Dieu sait s'il y avait de quoi être bon avec d'ignobles enfants stupides, tous crottés pour la plupart, qui arrivaient à F école par un chemin de fumier et de paille pourrie, pauvres âmes naissantes , destinées à toutes les fatigues du corps , mal nourries de pain noir, et dont l'intelligence était au niveau de leur nourriture corporelle. Avec des disciples ainsi faits, le pauvre frère Christophe exerçait de son mieux sa vertu favorite , la patience, cette sœur de la charité qui est la vertu des anges. Il était si pauvre, que les mieux nés parmi ses élèves comprirent facilement qu'il fallait <|iio leur frère Christophe fût très-bon en effet pour être si patient. Ceux qui comprirent cela lui furent I. 3
soumis et l'aimèrent ; ceux dont l'intelligence n'alla pas si loin, et c'était le plus grand nombre, lui furent soumis et l'aimèrent aussi , parce que tout le monde l'aimait. A l'école, comme dans le monde, tout le monde a toujours raison.
Ce fut le frère Christophe qui apprit à lire à notre enfant , ou plutôt à son enfant Prosper, ainsi qu'aux autres enfants du village : il leur apprit aussi le catéchisme , cette science d'enfant qui ne peut être enseignée que par un Dieu. A ces enfants, confiés à ses soins , le frère Christophe parlait de Dieu comme il le sentait , et du dogme comme ses supérieurs le lui avaient ordonné. Dans cette dernière partie de ses leçons , il était fort obscur, et c'était pourtant ce que les enfants apprenaient leplus facilement. Pauvre bonhomme! que de fois il resta muet à des questions fort simples , que les enfants lui adressaient par hasard 1 Cequi n empêchait pas que tous ces enfants ne fussent de très-grands savants , au dire de leurs parents et du curé.
A ce sujet, Chavigni racontait l'anecdote suivante • C'était un dimanche de catéchisme, c'était un examen général dans l'église, dans la chapelle
même de la Vierge , le curé interrogeait les enfants et le catéchisme en main , il demanda au petit Prosper, qui avait sept ans : Qu'est-ce que la luxure? Et l'enfant de répondre avec une petite voix flûtée : C'est l'œuvre de la chair, comme disait le catéchisme. Je suis sûr, ajoutait Chavigni , que mon pauvre maître , le frère ignorantin , aurait été aussi embarrassé que moi, à sept ans, de dire ce que c'était que l œuvre de la chair.
Belles années du village ! qui pourrait en dire tous les détails, ou plutôt qui voudrait les entendre raconter? Non pas que ce fût là tout-à-fait une vie d'idylle ou de bucolique . sans ambition et sans envie; non pas que les moutons soient en ce lieu plus blancs et les bergers mieux peignés qu'ailleurs. Mais ces colères sont si peu dangereuses ! mais ces ambitions-là sont si innocentes! ces rivalités s'oublient si vite! C'est un curieux spectacle tout un village du Midi qui passe sa vie sur le devant de sa porte, à l'ombre de sa vigne ou de son noyer, et qui, pendant tout le jour, cause, médit et rêve tout haut, à cœur et à ciel ouverts ! On s'escrime, on se dispute, on discute, on s'agite, on sourirait bien
de pitié , si Ton savait là-bas toutes les misères qui occupent Paris, les batailles, les armées, les grands poètes , le roi , les chambres , le peuple , les journaux , le préfet de police, l'archevêque, tous les pouvoirs! Dans ce village en question , on agite plus de hautes questions politiques , on s'occupe d'événements plus importants, et de révolutions plus gigantesques que dans tout Paris pendant toute une année, même dans l'année 4 850. Songez donc que là-bas , tel qui se lève pauvre et nu , peut se trouver le matin propriétaire d'une île entière comme Robinson Crusoé, s'il plaît à Dieu et au Rhône. Chaque jour, en effet, le Rhône peut former au milieu de son lit ou sur ses bords une île nouvelle : il sème les îles sur sa route comme l'heureux Buckingham semait les perles. Maisaussi que de discordes ce Rhône goguenard jette sur son passage en jetant ses îles! Voici comment cela se fait :
Le Rhône ce méchant diable , est plein de ma lice et se montre souvent un fort mauvais plaisant. Capricieux qu'il est, il dérobe souvent à Lyon ou Vienne, la primatie des Gaules catholiques, cette
ville où Racine était si peu compris qu'on lui donnait des clous pour des allumettes , et un réchaud pour un vase de nuit , tant on savait le français à Vienne ! le Rhône , dis-je , dérobe en passant par les villes tout ce qu'il peut voler, de gré ou de force ; une poutre , un brin de paille , un morceau de roche, vingt arpens de terre, un pan de murailles , tout lui est bon , tout lui sert de jouet ; il emporterait une ville entière , qu'il n'en serait pas plus embarrassé que du fétu que voilà. Quand il a assez joué, le terrible enfant , il dépose son hochet quelque part , sur le rivage , ou au milieu de son lit. Cette île, ou plutôt ce commencement d'île, s'appelle une alluvion. A ce sujet , on lit de trèslongs chapitres dans les Pandectes. Or, le village où naquit Chavigni, sinueux vallon plein de tours, de détours , et faisant le coude à chaque pas , est certainement l'endroit de la terre où le Rhône ait apporté et remporté plus d'îles toutes faites ; comme aussi c'est l'endroit de la terre où Ton ait le plus commenté de toutes les manières, par citations, commentaires , jurements , médisances et coups de bâton , la susdite loi : de alluvionibus !
Le Rhône était donc la providence , le gouvernement , l'opposition , le ministère et le journal politique de ce village.
Aussitôt que le Rhône voyait les haines particulières se ralentir, il jetait une île sur ses bords, quand je dis une île , j'entends une ou deux bottes de paille flottante , auxquelles venaient se joindre quelques tombereaux de sables mouvants , et sur ce sable un peu d'herbe semée par le vent, et parfois quelques joncs qui levaient la tête, singeant la forêt de saules. Aussitôt tout le village était en émoi. — A qui est l'île? — L'île est à moi ! — Elle est à toi!
— Elle est à nous ! — Elle est sur ma rive gauche!
— Elle est sur ma rive droite ! — Oui et non ! — Vous êtes un scélérat ! — Vous êtes une coquine ! Les bonnets volaient en l'air, après les bonnets volaient les cheveux ! On se battait , on plaidait ; puis après toutes ces batteries et plaidoiries , venait la loi qui confisquait l'île à son profit , et plus sou vent revenait le Rhône riant dans sa barbe , qui venait après la loi , et qui reprenait l'île comme il l'avait donnée et qui la reportait dix lieues plus bas avec les mêmes rixes, les mêmes ambitions , et les
mêmes querelles de plaideurs. Une île sur le Rhône, ou un château en Espagne, c'était la même chose pour Prosper Chavigni.
Pourtant, avouons-le, c'était peut-être un grand avantage poétique d'avoir toujours sous les yeux un château en Espagne tout prêt, un château en Espagne visible et palpable dont Chavigni le père pouvait devenir le maître d'une heure à Tautre. Prosper lui-même , en se promenant sur le bord de son fleuve, ne pouvait-il pas découvrir une île dont il aurait été le Christophe Colomb? Telle fut peut-être, à son insu, l'origine de l'horrible ambition quia perdu Prosper. Partout, autour de lui, on ne parlait que de ces fortunes soudaines. On ne parlait que d'îles dans le village. On citait à tout propos l'île Barbe à Lyon qui vaut une ville et qui s'est faite avec quatre grains de sable. Ainsi, ému par tant de merveilleux récits, Prosper s'était fait chercheur d îles comme on se fait chercheur de trésors dans le Nouveau-Monde. A la promenade, il se levait sur la pointe des pieds, cherchant à découvrir les premiers sapins de son île flottante ; le matin à sa fenêtre, il cherchait au loin l'île qui
devait venir. Si donc il ne vit pas d'île venir; il apprit de bonne heure à se passionner jusqu'aux larmes pour une fortune imaginaire ; il courut de bonne heure toutes les aventures de la terre et de la mer sans sortir de son village ; malheureux et précoce enfant, il fut jeté en même temps au milieu des procès de la ville et des travaux de la campagne , au milieu des coups de poings et des fleurs; il avait été ambitieux de l'ambition de Fernand Cortès à sept ans; il avait été un voyageur de terre ferme et de mer à sept ans ; à sept ans , il avait rêvé la gloire du conquérant et la fortune du chercheur de mondes; il a eu sa passion sociale à sept ans ! Le malheureux !
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Toutefois, ce premier germe d'ambition si imprudemment jeté dans ce jeune cœur, fut si non étouffé, du moins contrebalancé par de bonnes et fortes études, qui se trouvèrent là dans ce village comme la plus belle de ses îles, sans qu'on puisse dire comment elles y étaient venues. Qui eût dit à Jean Chavigni, le vigneron, que son fils serait un
— 1-2 — jour un grand humaniste, l'eût bien plus étonné que si on lui eût appris tout d'un coup que le Rhône venait d'apporter l'île de Sainte-Hélène dans son jardin avec le saule pleureur et le tombeau de l'empereur. Au fait, c'est là un des grands hasards de la vie de notre Prosper , qu'il ait appris le latin sur les bords les plus ignorés du Rhône , dans un temps où si peu de savants savaient le latin même à Paris. Comment Prosper Chavigni fut introduit ainsi tout-à-coup dans les plus chastes mystères de l'antiquité, c'est un miracle de la patience et de l'intelligence de son maître le pauvre frère ignorantin, le pieux, l'excellent, le dévoué frère. Il ne cherchait pas, celui-là, des îles inconnues; mais il allait se cacher dans les îles découvertes sous le plus vieux saule , et là , un vieux livre à la main, un volume de Cicéron ou de Virgile, il devinait peu à peu cette savante langue des grands orateurs et des grands poètes; il découvrit ainsi mots par mot, puis vers par vers, toute Y Enéide, cette terre qui lui était fermée; puis une fois dans Y Enéide, il se trouva de plain-pied dans tous les chefs-d'œuvre qui étaient faits pour lui . pour les-
quels il était fait et qui pourtant lui étaient défendus.
Il y a dans les règlements des frères de la morale chrétienne, un très-sévère règlement qui défend aux frères d'apprendre le latin. Soit qu'on ait voulu les retenir dans une humilité plus que chrétienne, soit que leurs supérieurs aient voulu leur ôter ainsi toute ambition et leur fermer les portes du sanctuaire, l'étude du latin est un crime pour ces hommes patients et laborieux. Le frère de l'école chrétienne est l'instituteur du pauvre, l'ami du pauvre, son compagnon et son guide, et le maître de son enfance. Il est patient , laborieux , actif, soumis, humble et doux; il se courbe jusqu'à terre, il est utile à lui seul , plus que toute une académie, plus que toutes les académies du monde; il n'a pas de bornes pour faire le bien , mais sa scienco doit se tenir dans de certaines limites ; sa science doit être comme lui, humble, résignée, cachée , sur la paille, n'ayant d'autre but que le ciel, et fuyant le regard et l'admiration des hommes. Ainsi était ce pauvre mentor en manteau noir, portant un vaste chapeau, sans linge apparent , ef le pied
— u — flottant dans de gros souliers qu'un paysan lui avait donnés par charité, parce qu'ils étaient trop étroits pour lui.
Je ne parle pas assez de ce digne homme; il a été long-temps toute la providence de Prosper , il nous a tous abrités sous son humble manteau dont il ne gardait rien pour lui. Moi qui lai connu, je le vois encore tel qu'il était, le plus humble et le plus intelligent des hommes. Oui , pendant que j'écris cette histoire commencée en jouant et qui devient grave malgré moi , je vous revois tel que vous étiez notre cher et bien-aimé conducteur. 11 était grand et brun , ses cheveux qui auraient été beaux , longs et bouclés, étaient coupés au hasard et trèsprès de la tète , selon les statuts de son ordre ; à ie voir si pauvre et si humilié, on n'eût pas dit qu'il était si jeune , et pourtant il n'avait pas trente ans. Son œil aurait été chaud et vif, mais Famé et le regard et la passion , tout cela était amorti chez lui par 1 isolement et la pauvreté. 11 était maigre et hâve , et mal à Taise quand on le regardait. La vie de ce pauvre homme avait été un jeûne continuel. Non pas ce jeûne de vingt-quatre heures qui
revient à des jours marqués dans l'église romaine, pour faire bientôt place à une nourriture abondante, régulière et saine 5 mais ce jeûne de la misère qui dure toujours , ce jeûne qui préside à tous les repas , qui dessèche le pain sous les doigts qui le brisent, qui ôte à la viande les sucs nourrissants, qui aigrit le vin dans le verre à moitié plein ; ce jeûne éternel qui colle la peau d'un homme sur ses os grossis par la faim ; ce jeûne qui creuse son ventre et son visage A un homme ainsi nourri , les oreilles tintent lugubrement, le cœur se resserre et aussi lame ; l'estomac chante un air plaintif, et quand le malheureux s'endort, il rêve qu'il dîne. Voilà comment il était, ce pauvre homme, humble et fier, pauvre et non pas mendiant; une de ces vertus en haillons qui passent ignorées sur la terre, et dont la récompense est dans le ciel.
Cruels que nous étions, nous les riches du village! quand nous allions à sa classe portant à notre bras le joli panier bien garni par nos mères, nous ne songions pas que notre maître pût le regarder d'un œil d'envie et de besoin. Cruels que nous étions ! quand sonnait l'heure du goûter, nous étalions nos provi-
— 46* — sions sur nos tables de travail, nos fruits rouges, nos raisins mûrs, notre beurre, notre pain à moitié blanc, tout le luxe d'un repas d'enfant; un luxe courant dans le village, ramassé au hasard à la treille, au cerisier, à la vache qui revient de l'herbe , à la poule qui chante ! Et dans tout cela nous plongions nos grandes dents blanches et longues à démolir une citadelle; et c'étaient des cris de joie, et c'étaient de joyeux échanges, et c'étaient des visages tachés de cerises ou de confitures , et c'étaient bien des miettes tombées et perdues ; et dans un coin , nous autres , nous n'avions pas un regard pour ce pauvre maître qui nous avait donné sa leçon d'un air si bienveillant, et qui attendait que nous fussions repus pour la reprendre! Il était assis dans sa chaire, la tête dans ses mains, ayant soif, ayant faim , et n'osant pas manger son pain noir devant nous , et nous voyant prodiguer notre bon pain au chien qui passe, à la chèvre qui rentre, à l'âne qui relève la tête et les oreilles , au porc qui patauge dans la rue! Cruels que nous étions 1 Lui, cependant, toujours humble et doux, attendait patiemment que
notre repas fût achevé , et puis, à jeun qu'il était, c'était lui qui nous avertissait de rendre grâces au Ciel. — Benedicite!
11 eut donc bien des peines physiques avec nous , il eut donc souvent faim et soif sans le dire ; au contraire, comme il était homme de cœur, il acceptait rarement une place à la table de nos parents. Il lui en coûtait trop, quand il était à cette place, d'assister à tous les détails de cette opulence bourgeoise qui eût été de la pauvreté pour tout autre que pour lui. Pour lui tout était luxe et insolence, môme le rideau à la fenêtre , même le tapis devant le lit, même la carafe en cristal, et surtout la fourchette en argent. Lui, manger dans l'argent, pauvre homme! Puis, quand il avait dîné, il repliait avec soin la serviette blanche dans ses plis primitifs , et il disait : — Merci, madame, j'ai trop mangé! Une tasse de café l'empêchait pour huit jours de dormir.
Mais s'il supporta héroïquement toutes les privations du corps, — le froid dans l'hiver quand ses mains rouges se fendaient en tenant son livre; — la chaleur de l'été quand il était exposé à toutes les exhalaisons du fumier voisin ; — les privations de
tous genres et les humiliations de tous genres aussi, à chaque nouvel accident de son manteau ou de ses bas, raccommodés si souvent — s il fut obéissant toute sa vie à son vœu d'obéissance et de pauvreté, et s'il porta, sans se plaindre, la tète haute et le regard baissé , sa croix d'humiliations et de pauvreté, d'innocence et de misère, il y eut un ordre, un seul , auquel ce noble esprit ne put pas obéir. C'était l'ordre qui lui fermait à jamais les avenues de l'antiquité classique. 11 avait consenti à être toute sa vie le plus humble parmi les humbles, le plus pauvre parmi les plus pauvres , le plus chaste parmi les plus chastes; mais l'ignorance l'aurait rendu fou; et voyant devant lui l'arbre de science qui lui était défendu , il ne put s'empêcher d'y porter la main et d'en cueillir les fruits veloutés et dorés. Et quel mal cela faisait-il à Dieu et aux hommes que lui , le pauvre frère ignorantin , il se délassât de ses * travaux de chaque jour par l'étude des modèles de la parole humaine? Comment les hommes pouvaient-ils lui savoir mauvais gré d'aller au devant de la science de la poésie et de la philosophie antiques, lui, sans parents, sans amis, sans famille,
sans patrie, sans jeunesse, sans avenir; lui , dévoré par le besoin d'entendre les belles et grandes choses qui avaient été le repos , l'orgueil et la gloire des nations les plus heureuses et les plus polies? A dire vrai , le combat fut long dans cette pauvre ame timorée qui avait juré ignorance et qui ne pouvait pas obéir 1 D'abord la Bible lui avait suffi, et avec la Bible l'Evangile; puis il s'était dit qu'il pouvait bien lire les Pères de l'Eglise, saint Jean Chrysoslôme, par exemple, cette passion orientale, et saint Augustin , ce chrétien profane, ce catholique païen. Puis de saint Jean Chrysostôme , il était allé à Bossuet, et, arrivé à Bossuet, il s'était arrêté ébloui par les soudaines clartés du- grand siècle que l'aigle de Meaux emportait dans ses serres tout entier, avec ses malheurs, sa gloire militaire, ses grandeurs de tout genre , son repentir et ses amours. Il avait vu entre les serres de Bossuet Henriette d'Angleterre, le grand Condé, Louis XIV, Lavallière. Et de Bossuet, qui avait transporté Homère dans la chaire chrétienne, il avait reporté son regard humilié sur lui, le frère ignorantin de village. De Bossue! à Homère il n'y a qu'un pas.
Christophe porta donc sa main tremblante sur Homère. C'en est fait, le voilà en pleine mer dans l'antiquité grecque. 11 fallait le voir, ce frêle corps animé de cette grande ame , suivre dans leurs batailles de géants les héros, ou plutôt les dieuxd'Homère. 11 fallait le voir comme il s'attachait aux traces d'Ajax, fils de Tydée, et d'Hector, fds de Priam ; comme il allait d'un pas ferme de l'une à i'autre armée , tantôt vers la porte de Scée avec les vieillards troyens, et, comme eux, se levant, ému et transporté, à la vue de la belle Hélène; tantôt vers les vaisseaux des Grecs, écoutant les discours d'Ulysse , les colères d'Agamemnon , le roi des rois, ou mieux encore, couché dans la tente d'Achille, pendant que le bel Achille chante sur la lyre le nom de Briséis. Pauvre homme ! pauvre homme 1 dans quel délire il entra alors ! dans quelle fête perpétuelle se confondit sa pensée! 11 se plongea , le cœur le premier , dans le fleuve homérique; il but à longs traits les ondes pures de la fontaine de Castalie. 0 miracle! la Bible était dépassée par Y Iliade , notre seigneur Jésus- Christ était vaincu par Homère! saint Jean Chry-
sostôme se taisait devant Pria m ! En présence il< ces incroyables découvertes , le frère Christophe fut si ému, si surpris si enchanté, qu'il en tomba malade , il eut le transport au cerveau , et il serait mort d'épouvante et de joie si quelqu'un se fût mis en peine de son mal et eût entrepris de le guérir. Voilà comment un peu de félicité n'a pas été refusée à ce pauvre homme, même sous l'habit de frère ignorantin. Dieu prit en pitié une misère si humble et si résignée , cl il fit descendre sur frère Christophe son esprit saint, comme une langue de feu , qui lui donna le don des langues. Il avait deviné la langue de Bossuet , il devina bientôt la langue d'Homère. D'Homère il passa à cette grande famille des poètes tragiques , les continuateurs de Y Iliade. Eschyle qui était à Marathon avec son frère Cynégyre , Sophocle qui a chanté Marathon, Euripide qui a été le maître de Sophocle. 11 vit alors agir et parler la race d'Agamemnon ; il la vit errante, vagabonde, criminelle; il vil mourir Œdipe ; il fui amoureux d'Antigone plus qu'il n'avait été amoureux d'Hélène. Mon pauvre frère ignorantin! il
apprit ainsi comment l'humanité n'est en effet qu'un grand drame dans lequel le plus petit joue son rôle comme le plus grand , le pâtre et le roi , le soldat et le laboureur , le dieu et le mendiant , le maître et l'esclave , tout le monde , excepté le pauvre frère ignorantin. Ces misères de la tragédie antique le consolèrent un peu de son néant. Et après avoir salué Socrate qu'il trouva moins grand que Jésus-Christ , et Platon qui parlait moins bien que saint Jérôme; après avoir vu dans Thucydide les hommes de l'histoire, comme- il avait vu dans Homère les hommes poétiques , notre pauvre frère fit encore un pas de plus dans ses nobles découvertes. Virgile est l'enfant d'Homère, l1 Enéide est l'écho de l'Iliade; Auguste donne la main à Périclès, Rome tient à Athènes par une chaîne non interrompue d'hommes de génie, à commencer par Hésiode et à finir par Cicéron, qui lui aussi a parlé de la nature des dieux. Ainsi chaque jour Christophe faisait de nouveaux progrès dans le monde poétique , donc il était le Christophe Colomb. Ainsi chaque jour il se répétait à lui-même de plus en plus, que la Providence divine est
inépuisable en bonté comme en génie, et qu'elle u jeté la poésie sur la terre pour venir en aide aux hommes de cœur et de bonne volonté, et que lui, Christophe, il ne faisait pas mal de ramasser dans son cœur les beaux vers et les grandes idées tombées de la tête et du cœur de ces hommes de génie, et qu'en ceci il était tout aussi bien dans son droit que l'oiseau qui mange le grain tombé de l'épi ou qui ramasse aux buissons la laine de la brebis pour ses petits ! Non ! non ! il ne pouvait pas être coupable d'user ainsi des dons du ciel, de ramasser ainsi la seule fortune que le ciel eût mise à sa portée ! Ainsi il se rassurait par les raisonnements les plus plausibles, et plus il se rassurait plus il remerciait le ciel qui a donné aux hommes la poésie, cette manne céleste 5 et plus il remerciait le ciel plus il aimait les enfants du pauvre, dont il était le père, et que lui avait confiés le ciel.
Telle fut la vie du bon Christophe ; sa vie fut une étude cachée : il se donna autant de peines pour dissimuler sa science, que d'autres s'en donnent pour la montrer. Plus il apprenait, et plus il se disait en lui-même qu'il ne pourrai! racheter cette
science enivrante qu'à force d'humilité d'esprit et d'humilité de cœur. Dans ce village, où tant de gens croyaient savoir le latin, le percepteur des contributions, le garde-champêtre, les deux vicaires et le curé, personne ne s'est douté un seul instant que frère Christophe pût jamais comprendre que Dominas v obiscum voulût dire, le Seigneur soit avec vous ! Le frère Christophe s'inclinait modestement devant le bedeau , quand le bedeau disait au second vicaire : Nous autres qui savons le latin! en même temps il montrait du doigt le pauvre frère ignorantin avec un geste de pitié.
Ainsi cet homme s'était élevé lui-même à une grande science, et , qui plus est , à une grande modestie; mais il ne put pas si bien cacher le secret et les trésors de sa science , que trouvant sous sa main le jeune Prosper Chavigni , il ne voulût lui faire partager ses découvertes. 11 enseigna donc, à cet enfant , tout ce qu'il savait , le grec , le latin , le français, le beau langage, toute l'antiquité profane et chrétienne, à condition que lui , l'enfant , il ne trahirait pas le secret de la science de son maître. L'enfant, qui aimait frère Christophe, lui
promit le secret par amitié d'abord , et ensuite il le tint par reconnaissance. C'était un de ces esprits vifs et rapides qui , abandonnés à eux-mêmes , ne sauraient rien deviner , mais qui comprennent toutes choses sous un bon maître. Prosper, après quelque hésitation , comprit tout d'un coup ce que lui disait son maître : il entra avec une facilité merveilleuse dans cet étroit sentier, que son maître avait trouvé couvert d'épines , et qu'il avait parsemé de fleurs. 11 porta ses lèvres hnmides et rosées à cette coupe enivrante de l'antiquité , que lui présenta Christophe après en avoir emmiellé les bords, et toutes ces notions du beau et du grand lui arrivèrent en foule , comme elles étaient arrivées peu à peu à Christophe. Si bien, qu à vrai dire , après les premières leçons du maître à l'élève, il arriva bientôt que l'un n'apprit rien à l'autre; mais ils s'instruisirent mutuellement, chacun apportant, à ses heures, ce que lui avait donné sa lecture. Christophe apportait avec sa science son admirable et inaltérable patience , Prosper sa merveilleuse rapidité à tout comprendre; Christophe son travail , Prosper son intelligence; Christophe sa science, Prosper son coup
d œil net et sur ; comme aussi chacun lisait dans ces beaux livres ce qu'il pouvait lire, Christophe les belles actions, Prosper les grandes actions; Christophe les vertus de l'homme, et Prosper la gloire humaine ; comme aussi chacun d'eux ne voyait qu'un côté de l'humanité; Christophe <'ii voyait le côté mélancolique et religieux , Prosper le côté positif et utilitaire; le cœur de Christophe battait d'enthousiasme , le cœur de Prosper battait d'amour; l'un rêvait la vertu universelle, l'autre la conquête universelle; celuici eût voulu mourir comme Socrate et parler comme Platon ; celui-là aurait voulu combattre comme Alexandre et parler comme Démosthènes. Vous comprenez sans doute , sans que je vous le dise , comment ces deux passions se frottaient , s'animaient, s'augmentaient, s'agrandissaient l'une l'autre , et comment , en suivant le même chemin de science , de gloire , de chefsd'œuvre et de génie , ni l'une ni l'autre de ces deux passions ne tendaient au même but.
Telle fut l'éducation villageoise de Prosper Chavigni sous son maître le révérend frère ignorantin.
Ainsi, ces deux hommes ou plutôt ces deux enfants s'abandonnèrent pendant dix années, tout autant, à ce mutuel et poétique enseignement. Ils se servirent à eux-mêmes de grammaire, de professeur, de dictionnaire, et peu à peu ils en vinrent à s'aimer si fort que l'un aurait eu peur de laisser trop à faire à l'autre dans ces lettres intimes de
la poésie et du travail. Ils passèrent en revue tous les chefs-d'œuvre l'un après l'autre, lentement, patiemment, avec amour. Comment ils parvinrent dans ce petit coin de terre à rencontrer Homère et Virgile , Sophocle et Racine , Horace et Voltaire, Dieu le sait! Il faut que les bons livres soient bien peu rares en ce monde , pour que le frère Christophe, si pauvre qu'il était, en ait ramassé un si grand nombre. Dites-moi en quel endroit de ce monde on ne trouve pas un bon livre , puisqu'il s'en est trouvé un si grand nombre dans cet ignorant petit village? Une vieille femme mourait dans sa chambre, on vendait ses meubles, on jetait ses livres ou plutôt on les donnait au frère Christophe. On allaitait une maison, dans les recoins les plus obscurs de cette maison se rencontraient toujours quelques volumes dont les rats même ne voulaient plus, et qui passaient au frère Christophe. Et puis, quel fermier n'avait pas eu en sa vie la velléité d'avoir un fils au collège, afin d'en faire plus tard un procureur-général ou un évèque? Après quelques années d'études ou plutôt quelques années de collège, M. le procureur-général ou monseigneur
— w — lévéque revenait tout simplement à la charrue paternelle, et naturellement ses livres passaient au frère Christophe. Au frère Christophe on donnait des livres comme on lui aurait donné des pommes quand les pourceaux n'en voulaient plus. Il faut dire aussi que dans cette recherche infatigable des chefs-d'œuvre , le frère Christophe fut merveilleusement secondé par son digne acolyte Prosper. Tout ce que Prosper avait de crédit, d'économies et de menus-plaisirs , fut dépensé à acheter des livres , et c'était plaisir de le voir apportant son butin au bon frère qui ouvrait de grands yeux de concupiscence. C'est ainsi qu'après les bucoliques , ils se procurèrent Théocrite , le père de la pastorale ; c'est ainsi qu'ils se virent les maîtres du jardin des racines grecques, et de la grammaire du Port- Royal au moment où ils savaient Homère par cœur.
Toutefois , ne croyez pas que le hasard servît toujours aussi bien les chastes penchants du frère Christophe. La vieille antiquité n'a reculé (!<•- \;uit aucun détail; elle ne se gênait pas plus pour le bon frère de V école chrétienne que pour toul
— GO autre. Ainsi, un jour qu'il avait voyagé dans le coche, Prosper rapporta tout joyeux, à son ami , les odes d'Anacréon , ce charmant petit livre écrit par les grâces, et si rempli d amour, de scepticisme et de gaité. Prosper avait trouvé le joli petit volume dans la poche du capitaine de la patache . qui lui-même l'avait trouvé dans son navire, et qui le destinait à allumer sa pipe. Il rapporta donc tout joyeux ces odes joyeuses, et même il n'attendit pas son maître pour traduire les refrains du vieil lard de Cos : Jevoulais chanter la guerre de Troie, mais ma lyre ne résonne que pour l'amour ! Vous jugez au premier abord de r effroi de Christophe, quand lui aussi , pour complaire à son élève , à son ami . il porta ses grosses mains sur cette lyre d'Anacréon , et qu'il en tira des sons d'amour. D'abord il recula épouvanté devant cet écho de tant de siècles qui ne parlait que de nonchalant sommeil sous l'arbre de Bathylle, de doux repos sous la vigne en fleurs, et de molle ivresse sur le sein des belles Athéniennes. 11 est vrai que tous ces détails de la passion d'un vieillard , ces lointains souvenirs de "voluptés depuis si long-temps évanouies, étaient
recouvertes d'un si noble manteau grec , que le bon et simple Christophe s'y abandonna bientôt en toute innocence ; son ame, sa tête , son cœur, tout restait calme à cette erotique lecture dont il ne voyait que le côté savant et poétique. Mais Prosper ! mais un enfant de dix-huit ans , tout rempli de passions cachées , que devint-il à la lecture de ce livre tout rempli de passions brutales? Ces livreslà, c'était du feu pour Prosper, ce n'était que de la poésie pour frère Christophe. L'enfant nourri par sa mère , élevé par sa mère , le joyeux enfant qu'embrassaient toutes les femmes, que cherchaient tous les regards, lebeau jeune homme qui était l'honneur de la contrée , le paysan qui savait l'antiquité aussi bien qu'il savait son village, que pensez-vous qu'il dut sentir, quand enfin tombant tout à coup des guerres d'Homère ou de Thucydide, des abstractions de Platon ou de Cicéron, dans la vie réelle de ces Athéniens de la Grèce et de Home, il entra dans les plus chauds détails de la passion; quand il se vit à la suite des poètes, dans ces palais de marbre et d'or tout remplis de belles esclaves? Pauvre Christophe , pendant que vous scandez dune
voix sonore et calme ces beaux vers qui enchantent chastement votre oreille et votre esprit, ne voyezvous pas que le regard de votre élève est en feu et que son cœur bat plus violemment dans sa poitrine oppressée? Pauvre Christophe! le voilà qui célèbre Bathylle , le voilà qui chante les Grâces, le voilà qui prononce les noms charmants de Lalagé, de Neéra , de Cynnare, et votre nom à vous qui avez été la maîtresse de Tibulle , et pour qui Tibulle est mort , belle Délie , et vous ne voyez pas que Prosper sent tout-à-coup sa passion qui s'éveille , aux chocs de ces passions endormies dans la tombe? Et vous ne voyez pas que ces femmes, qui pour vous, Christophe, ne sont que des ossements blanchis depuis des siècles , de malheureuses femmes mortes sans baptême, reprennent soudain leurs formes primitives, leur sourire, leur regard , leurs blanches mains , leurs pieds qui touchent la terre à peine , pour enchaîner ce jeune homme dans les fleurs? Oh ! ne l'accusons pas ce bon homme, mais avouons cependant, qu'il a bien innocemment bouleversé ce jeune cœur; et non-seulement il a bouleversé le cœur de cet en-
— G5 — faut en l'abandonnant à ces chauds détails qu'il ne pouvait pas soutenir, mais encore il a tourné sa jeune tête en le jetant à l'improviste dans tous les éblouissements des cours. Pour cette fois , il ne s'agit plus d'îles flottantes, mon Dieu 1 il s'agit pour le petit Prosper Chavigni , de la cour de Périclès, ou d'Auguste, ou de Louis XIV; il s'agit d'Aspasie l'esclave entourée d'esclaves, de Julio si fatale à Ovide , ou de mademoiselle de Lavallière. A présent, l'antiquité de fer et d'airain ne lui suffit plus à ce jeune homme, il en veut à l'antiquité dor et d'argent couronnée de fleurs. 11 est enivré d'ambition et d'amour ; il en veut aux batailles d'Homère et aux banquets d'Anacréon , à la puissance d'Auguste, et aux amours de Préparée. Le luxe, l'éclat, les fêtes, les philosophes, les poètes, les belles femmes , les hommes d'esprit, les puissances du monde, les empereurs, les robes de pourpre, les gourmands qui se consolent de leur exil avec les poissons de Marseille, les proscriptions qui entourent la tribune aux harangues des tètes les plus illustres, les fêtes nocturnes de Cléopâtre, et Antoine le soldai, qui pleure comme un enfant
au pied dune colonne , et qui se tue de sa main parce qu'on ne vient pas le chercher assez vite , ces parfums de l'Asie que nous n'avons pas retrouvés, cette Rome à la fois orientale et grecque où se passent toutes les saturnales de la puissance et de la force à son plus grand excès ; voilà pourtant , ô mon frère Christophe, voilà pourtant dans quelles idées, dans quelles passions, dans quel éclat inaccoutumé, dans quelles voluptés enivrantes , dans quel délire universel , furibond , irrésistible , vous jetez, sans le savoir, 1 enfant que vous aimez le plus en ce monde, votre élève bien-aimé, votre naïf confident, votre noble enfant , Prosper!
Bien plus, quand enfin à force d'excès littéraires de tout genre, ils en furent arrivés aux successeurs d'Auguste, quand ils eurent dépassé Horace, Tibulle, Properce, Ovide, mort en exil, Virgile, recouvert de son laurier toujours vert; quand ils furent arrivés à Tibère et à Juvénal , alors que pensez-vous qu il arriva? Il arriva que le frère Christophe fut tout-à-fait rassuré sur ses lectures passées. Plus d'une fois il avait entrevu, dans ses rêves, le beau Prosper assis à côté de Cléopâtre comme le
jeune Astyanax sur le lit de la reine de Carthage ; plus d'une fois il avait senti comme un remords cruel dans son cœur, au souvenir de ces brûlantes lectures qui le laissaient moins glacé qu'à r ordinaire, lui-même, lui Christophe! mais aussitôt qu'il eut touché les Satires de Juvénal , il rendit grâces, en son ame, au Dieu qui lui envoyait enfin les moyens de corriger ces impressions trop douces et de montrer à son élève à quels excès et à quels horribles malheurs conduisaient toujours, le luxe, l'amour, les plaisirs sans frein et les ardentes voluptés. Le bon frère lisait donc Juvénal avec la même terreur que les Lamentations de Jérémie à propos de Jérusalem. Il voyait toute cette ville romaine abrutie par l'esclavage, en proie aux plus horribles désastres, humiliée dans sa liberté , dans ses mœurs , dans sa gloire et jusque dans son origine. Il voyait ce peuple jadis si fier, courbé sous un infâme joug de honte , ne voulant que du pain et des spectacles , passant sa vie dansTarène à voir des gladiateurs s'égorger comme des bêtes féroces, pendant que la jeune Romaine, tendant sa main blanche sur cette arène sanglante, condamnait i. 5
le vaincu à la mort. Puis en levant les yeux plus haut dans ces abominations de Rome, Christophe se trouvait face à face avec des calamités plus grandes. Il voyait le sénat de Domitius se réunir pour décider à quelle sauce serait mangé ce turbot qui a voulu être pris pour l'empereur! 11 voyait les dames romaines s'abandonner dans l'ombre à toutes les lascivités des mystères de Cotytto ; il voyait l'impératrice Messaline , déguisée en courtisane , et rentrant dans son palais , fatiguée d'hommes et non pas assouvie. A ces horribles détails racontés avec un si horrible sang-froid , la misère du pauvre, les excès des grands, les bassesses des courtisans, la ville entière embrasée pour amuser Néron qui chante au sommet d une tour, des prostituées portées dans leur litière sur les épaules des sénateurs, des provinces égorgées pour suffire à l'avarice d'un proconsul, tous les fléaux, tous les vices, toutes les misères , toutes les prostitutions , toutes les bassesses, tous les esclavages, toutes les hontes, toutes les défaites, toutes les ruines, amoncelés sur la ville d'Horace et d'Auguste, c'était là, au cœur de frère Christophe, une expiation terrible et suffisante à
toutes les voluptés passées de cette ville abandonnée du ciel. Il lisait donc les Satires de Juvénal pour expier le livre charmant qu'Ovide appelle ses amours ! Puis à chaque satire Christophe fermait le livre, et levant au ciel des yeux mouillés de pleurs , il s'écriait : — Jérusalem ! Jérusalem !
Mais Prosper? Je vous ai dit que Prosper était mordu au cœur et frappé à la tête. Rien ne lui faisait peur, même dans les Satires de Juvénal. Il écoulait ces horribles détails avec autant de joie que s'il se fut agi du dialogue avec Lydie : Donec gratus cram tibil'û trouvait tout simple que puisque Rome devait mourir, elle abusât ainsi de ses voluptés, de sa vie, de sa force, de son passé, de son présent et de son avenir avant de mourir, et qu'elle voulût emporter au tombeau tout ce qu'elle avait acquis par tant de siècles de combats et d'héroïsme. Et puis, faut-il le dire? le vice ne lui faisait plus peur tant déjà il aimait la puissance et le luxe! Il eût voulu être un des esclaves de Tibère, sauf à mourir comme Séjan ; il eût voulu être initié aux fêtes de Néron , au hasard de l'applaudir de toutes .ses forces, cet histrion impérial ; bien plus, quand
— G8 — on parlait de Messaline, quand le frère Christophe, pale d'effroi , récitait ces horribles vers qu'il comprenait à peine , Prosper sentait courir dans ses veines je ne sais quel frisson brûlant , et il se disait tout bas , qu'il eût bien voulu être l'amant , une heure, avec les portefaix de Rome, de cette fougueuse Lyzisca.
Voilà comment chacun de ces deux hommes prit dans les livres ce qui allait à son génie. Christophe , simple et bon et mortifié de bonne heure dans ses sens , dans son esprit et dans son cœur, n'était amoureux que de nobles pensées et de beau langage, il s'enivrait à la mélodie de ces beaux vers, il ne voyait que la parole écrite. Prosper, vif et jeune , et ne doutant de rien , s'enivrait de luxe, de pouvoir, degrandeur et de voluptés. Il appelaità son aide même le vice, et il consentait à être le rival des portefaix de Rome , pourvu que le vice le fît en même temps le rival d'un Empereur. A dater de cette époque , Prosper fut un enfant perdu.
L'ambition et la volupté furent désormais ses deux rêves éternels. Il se voyait amoureux et puissant; il dominait les hommes et il commandait aux
femmes. 11 s'entourait de respect et d'amour. Pour lui, son village n'était plus la douce patrie de sa mère et de son père où il était né , où il devait mourir. Il mettait Paris à côté de son village ! Le Rhône n'était plus un compagnon bien-aimé , un ami d'enfance , un flatteur empressé ; le Rhône n'était plus qu'un obscur ruisseau sans capitale. Plus de fêtes, plus de jeux, plus de danses sous l'ormeau , plus de jolies filles à agacer et à faire danser le soir et à embrassera tout hasard ; il était amoureux de Messaline ! A présent , sa simplicité l'effrayait. Son bonheur l'effrayait plus que tout le reste. Quand il mettait ses habits neufs le dimanche pour conduire sa mère à la messe , il pensait en soupirant, aux trois cents robes de pourpre de Lucullus. Quand son père lui donnait, à regret, le petit écu de ses menus plaisirs , il songeait aux millions que devait César à son âge; même, dans ses plus grands dîners à deux services, il regrettait le salon d'Apollon. En même temps le sourire fuyait ses lèvres , le sommeil fuyait ses yeux, le repos fuyait son cœur. Sa tête était en proie à un perpétuel bourdonnement, et, dans ce brûlant eau-
chemar, il lui semblait qu'il entendait comme les sons d'un orchestre invisible qui faisait danser des femmes nues à Caprée, dans l'île et dans le palais de Tibère. Sur les murailles, sur ses livres, sur le papier blanc, quand il était oisif, voici les noms qu'il écrivait sans le vouloir : — César, Néron, Lucullus, Vitellius. 11 ne reculait même pas devant Vitellius !
Sa mère, qui le voyait chaque jour pâlir et maigrir, et tomber dans celte horrible tristesse sans motif qui fait tant de peur aux mères, pleurait en silence; son père disait qu'il fallait lui trouver une ferme , sa tante ajoutait qu'il fallait le marier ; quant au frère Christophe, il disait tout bas à Prosper : — Mon enfant, il faut lire beaucoup de latin et de grec.
Plus il lisait, plus il pensait, et plus Prosper en venait à se dire qu'il voulait tenter la fortune et se perdre dans la grande mêlée humaine afin de devenir quelque chose. 11 voulait aller au-devant du vice avant que le vice ne vînt le chercher dans son village entre sa mère et son précepteur.
Quanta Christophe, plus il lisait, plus il pen-
— T1 — sait , et plus le pauvre Christophe rendait grâces à Dieu , qui lui avait permis d'être le plus heureux , le plus savant et le plus calme des frères ignorantins.
Après quoi , il fermait son livre, il quittait son arbre , cachait sa tête sous son chapeau à larges bords , et il allait à l'école du village donner leur leçon de chaque jour aux tout petits enfants.
Et tant qu'il donnait ses leçons aux petits enfants , le père Christophe ne songeait ni à Homère, ni à Virgile , ni à personne , excepté peut-être , de temps en temps, à son ami Prosper.
Heureusement que lui , Prosper, avait sa mère. Une mère c'est une intelligence suprême. Elle comprend avec l'esprit, avec l'ame, avec le cœur; elle comprend les mystères les plus cachés de son enfant. Ce que personne n'avait pu voir ni prévoir dans l'éducation si brusque et malheureusement si complète de Prosper Chavigni, la mère de Prosper
— 1U — lavait vu et compris toute seule. Les livres que frère Christophelisaitsibienavecsonélève,sansjamaisaller au-delà de sa lecture, la mère deProsper les avait lus dans le cœur de son fils. Pauvre noble femme ! toute ignorante qu'elle était de ces histoires romaines , elle en comprit l'effet tout-puissant sur le cœur de son fils. Elle n'avait jamais entendu parler ni de la Grèce ni de l'Italie , ni d'aucune corruption d'aucun genre , et cependant elle vit tout de suite que la destinée de son fils était là tout entière dans ces livres dont elle ne savait pas le nom. Aussi quand Prosper, poussé à bout par sa vague passion et par sa science incomplète , et par la volonté de son père, voulut enfin prononcer le mot fatal : // faut partir! sa pauvre mère émue et tremblante, mais déjà persuadée et convaincue , ne trouva rien à répondre à son fils malheureux.
C'était au commencement de l'automne. Les feuilles ne tombaient pas encore ; l'arbre était encore vert et chevelu , et cependant la verdure était déjà mêlée de quelques teintes jaunissantes. Le ciel était calme et pourtant sombre , le Rhône était triste, mais non pas grondeur; la mère et l'enfant
75 — Prosper réunis sous la charmille paternelle, se regardaient sans oser s'adresser la parole , et enfin Prosper , vaincu par le désespoir et par le besoin de soulager son cœur, tomba dans les bras de sa mère, et il se prit à l'embrasser en pleurant.
De son côté, elle aussi elle fut vaincue, la pauvre mère! elle eut pitié de ces secrètes douleurs et de ce désespoir concentré ; elle ne put supporter plus long-temps cet horrible silence. — Mon pauvre enfant, mon Prosper, lui dit-elle , tu souffres , tu es malheureux , tu as peur de moi , ta mère, peur de ta mère, qui ta porté dans son sein, dans son cœur! Prosper, mon enfant , mon espoir, mon bonheur, ma vie , ma gloire ici-bas , mon paradis là-haut, tu n'oses pas me parler à cœur ouvert, mon Prosper, parce que tu ne vois en moi qu'une bonne femme, bien ignorante des choses de ce monde et qui ne sait que t'aimer en silence et prier Dieu pour toi, mon fils. 0 mon fils ! je comprends que tu as raison peut-être, et cependant pourquoi te méfier de ta mère? Pourquoi au moins ne pas essayer de ses conseils , pourquoi ne pas avoir recours à cette tendresse inépuisable
qui est là pour toi dans son cœur? Eh bien I voyons, parle-moi, confie-moi tes secrets. Qu'as-tu? que crains-tu , et surtout que demandes-tu , mon fils?
Alors entre ce fils et cette mère , qui ne s'étaient jamais parlé que pour se dire ces mille et une choses d'amour filial et d'amour maternel qui sont de tous les pays et de toutes les langues , commença une conversation animée ', grave et toute remplie d'un intérêt puissant pour tous deux. Cette femme qui n'était en apparence qu'une bonne fermière occupée de sa basse-cour , de sa volaille , de ses bœufs , de ses serviteurs , de son mari et de son fils , s'éleva tout d'un coup et par un de ces inexplicables prodiges de l'amour maternel, jusqu'à l'intelligence des affaires les plus compliquées de son temps. Elle expliqua à Prosper la position sociale dans laquelle il voulait entrer, beaucoup mieux que lui-même , il ne se l'était jamais expliquée à lui-même. — Oui , lui dit-elle, oui, tu es un ambitieux , mon fils ; tu as porté la main à l'arbre de la science du bien et du mal ; et toi aussi , tu veux sortir du paradis terrestre ; et toi aussi , tu es
— T7 — mal parce que tu es trop heureux. A présent que chez toi la tète l'emporte sur le cœur, j'aurais beau faire, rien ne saurait te retenir. Il faut donc que tu nous quittes plutôt aujourd'hui que demain , plutôt le matin que le soir ; il faut que tu partes, ô mon enfant! et c'est un devoir à moi de t' ouvrir la porte de ma maison , et de te suivre des yeux , sans me plaindre, jusqu'à ce que tu disparaisses là-bas derrière le grand chêne du chemin. Pauvre enfant ! Et cependant , mon cher enfant 1 oui , mon orgueil de mère est aussi fort que ma tendresse , et cependant, je te vois comme jetai rêvé. La vie vulgaire le fatigue et te pèse, notre village est trop étroit pour mon noble enfant; si tes désirs sont vastes, ton ame est grande , l'ambition t'emporte, ton cœur est fort ; tu as plus que du sang paysan dans les veines, tu as un beau et noble sang; le sang de mon aïeul qui est mort à la bataille , le sang de mon père qui est mort sur l'cchafaud révolutionnaire, le sang de ta famille maternelle et non pas le sang de ton père si calme, si honnête, si posé, si laborieux, si content de peu. Et fasse le ciel que tu ne regrettes pas notre bonheur villageois , mou fils !
Ainsi parla cette mère à son fils, mais ce qui se passa entre ces deux êtres, qui venaient ainsi de se révéler l'un à l'autre, ne saurait ni se décrire ni se raconter. Il n'y a que l'ame d'un fils pour comprendre lame dune mère ; malheur à l'indiscret qui voudrait surprendre l'intimité de ces deux cœurs ! Nous ne rapporterons donc ici que ce qui a rapport à l'intérêt et à l'intelligence de notre récit.
Il fut donc convenu dans cette conversation entre Prosper et sa mère , et dans plusieurs conversations qui suivirent celle-ci , que Prosper ne pouvait plus rester dans son village , que cette vie de chaque jour qui dure douze heures par jour, rien déplus, mais rien de moins , ne pouvait pas être supportable plus long-temps pour Prosper. 11 fut convenu qu'il irait à Paris chercher sa fortune et calmer au moins par le spectacle de ces irritations sans cesse renaissantes , les agitations de son esprit et de son cœur. Oui , il fut convenu avec la mère qu'elle laisserait partir son enfant, avec l'enfant qu'il abandonnerait sa mère. Que de larmes il fallut verser, que de soupirs il fallut étouffer des deux parts !
Ainsi donc les tristes préparatifs du départ se firent dans le plus grand silence et dans le plus grand calme. La mère travaillait nuit et jour au trousseau de son fils : elle repassait pièce par pièce tout son linge, elle remettait à neuf ses habits et elle se disait : Voici un habit trop court, en voici un trop étroit , en voici un autre dont le drap n'est plus assez fin. Quand elle fut arrivée à l'habit de la première communion , ce joli vêtement quelle avait été si heureuse de donner à Prosper, et dans lequel Prosper était si beau et si saint ce jour-là , la pauvre mère fut obligée de suspendre son ouvrage; puis elle embrassa lhabit de toutes ses forces, et le mettant de côté avec sa robe de noces, elle pensa en elle-même : cet habit de mon fils sera mon linceul.
Si bien que cette mère se donna toute cette peine, passa toutes ses nuits sans sommeil et versa toutes ces larmes amères pour faire de son enfant l'homme le plus mal vêtu de Paris.
Chaque jour qui s'envolait au-delà du Rhône amenait l'heure du départ de Prosper, et personne ne se doutait que Prosper devait partir , pas même
le frère Christophe , le frère Christophe moins que tout autre. Hélas 1 c'était à peine si la mère de Prosper elle-même, après tout ce qu'elle avait fait, après tout ce quelle avait dit, pouvait croire à ce funeste départ !
Je m'aperçois ([ne mon histoire n'avance guère, et que je ne vous ai pas «lit encore le nom même de notre village. Que voulez-vous? si vous tenez aux romans qui vous mènent tambour battant et au pas de charge, jusqu'à un dénoûment imprévu , à travers mille détours aussi imprévus que le dénoûment , ne lisez pas ce livre. Ce livre est trop
simple pour vous, et toutes choses y vont trop pas à pas, et terre à terre, pour que vous preniez grand plaisir à cette lecture. D'ailleurs en ceci Fauteur se fait à lui-même le plus grand compliment possible; Fauteur de ce récit, s'il est quelque chose, n'est pas un homme d'imagination, mais plutôt un homme de style. 11 cherche dans un livre la forme plus que îe fond , et il croit avoir beaucoup gagné quand il est parvenu à donner à sa pensée tous les développements que cette pensée pouvait rapporter. Voilà pourquoi nous irons lentement dans notre histoire ; voilà pourquoi nous marcherons selon le caprice du moment , tantôt pas à pas , tantôt au pas de course, nous arrêtant à chaque point de vue et à chaque passion nouvelle, comme aussi voilà pourquoi vous ne savez pas encore le nom du village où naquit, où grandit, où s'éleva, et d'où partit notre ami Prosper Chavigni.
Vous prenez le Rhône à Lyon , tout au bout de l'allée Perrache, vis-à-vis la grotte aérienne et les jardins suspendus aux flancs du rocher; là, jetezvous dans le premier radeau , étendez-vous mollement entre l'eau et le soleil , la vague vous prendra
et vous mènera, bondissante et joyeuse, à travers tout ce paysage de verdure et de fleurs , et de pampres verts et de maisons blanches au sommet rouge. En quatre ou cinq heures , vous aurez rasé légèment la vilte de Vienne , la primatie des Gaules chrétiennes , antique cité fondée sur une cathédrale. La cathédrale couvre encore tout cela de son ombre un peu fêlée, mais toujours imposante et sainte. A voir ces grands monuments gravement posés au milieu de villes si misérables, on dirait de quelque héros perdu dans un désert, et qui cherche vainement à retrouver son chemin.
Ne vous arrêtez pas à Vienne, les eaux sont trop hautes et trop grondeuses pour votre canot léger ; avancez de quelques pas là-bas au rivage qui penche, non loin du bac criard attaché à cette cabane de pêcheur que vous voyez si modeste et dune physionomie si calme; c'est là qu'il fait bon s'arrêter et s'asseoir. J'aime ce vallon échaneré qui tend ses bras couverts de vignes au Khône grondeur, comme l'enfant tend ses deux bras à sa nourrice. J'aime la paix de ce hameau, la fumée qui sélè\c à midi et le soir; la joie éclatant doublement dans l'eau et
dans le ciel, la vigne capricieuse et folle qui se lord, qui se roule et qui grimpe çà et là, vagabonde, échevelée , fertile ; c'est à ce beau rivage que je voudrais attacher ma barque au soir de la vie, et puis la brûler quand j'aurais touché le rivage, plus heureux en ceci et plus sage que Guillaume-le-Conquérant.
Mon village se nomme Ampuy; c'est la patrie des melons , de Prospcr Chavigni et du vin de Côte-Rôtie ; plus dune fois Ampuy s'est permis de faire d'excellent vin de lHermitage, et l'Hemiitage n'a pas réclamé. Ampuy n'est pas sur la carte de Véry, mais il est dans sa cave , et Véry l'envoie chercher quand il vous donne du meilleur. Ampuy est comme une de ces puissances du monde politique que personne ne connaît au dehors , et qui nen ont que plus d'influence et de renom aux lieux mêmes où se fait la puissance. Vous ne connaissez peut-être pas Ampuy , vous , à qui je parle? cependant pariez-en avec respect : Ampuy a reçu souvent des encouragements de Madère ou de Chères , c'est un nom qui se prononce avec éloge chez M. de Tallevrand et chez M. deMetternieh ; Ampuy donne
— 8-5 — familièrement la main au fertile et puissant eoleau du Johannisberg.
Dites-moi , pourquoi donc irions-nous plus loin, puisque nous sommes bien sur ce rivage? A quoi bon commencer une longue histoire à travers le monde parisien , puisque cette histoire doit venir se terminer à l'ombre de ce clocher couvert de pampres, entre ces tombes modestes recouvertes de gazon? En littérature comme en politique, dans le roman comme dans l'histoire, n'a-t-il pas raison celui qui dit : — Et pourquoi, seigneur, ne pas nous livrer tout de suite au repos , aux plaisirs et à la joie? — Ainsi , encore une fois , il en est temps encore, arrêtons-nous dans le joyeux village, et débouchons ensemble quelquesvieilles bouteilles, assis à la table de chêne du paysan, vis-à-vis un pain bis et un fromage de chèvre, dur comme pierre !
Vain discours ! vain espoir ! le repos n'est doux que lorsqu'on a beaucoup marché, la vie est un voyage qu'il faut faire à grands pas ; heureux celui qui le fait en droite ligne ! Nous avons adopté Prosper CUavigni, il faut le suivre. Sa vie sera
— 8(5 notre \ie, sa passion sera notre passion. Ce roman, que nous commençons ensemble, ne doit donc pas se passer à boire et à jouir de chaque goutte vermeille qui descend lentement dans notre ame ; non pas , certes ! les passions et les héros du inonde civilisé ne s'accommodent pas d'un pareil théâtre, un village, trois marronniers, et quelques ceps de vigne ! Le champ de blé où s'est donné la bataille de Waterloo , et la prairie qui vit flotter si haut le blanc panache de Henri IV, ne sont plutaujourd'hui qu'un champ de blé et une prairie. Que voulez-vous donc que nous fassions avec des prairies qui n'ont jamais été que des prairies, avec des champs de blé qui ne sont que des champs de blé? Les ruines même , après avoir été fort à la mode , ne sont plus que des ruines , malgré leurs noms sonores. Aujourd'hui , on ne fait des romans qu'avec des intérêts et des passions. Le roman a aboli le village, c'est à peine si les capitales lui suffisent. Aujourd'hui, le chaume dans les arts s'en est allé en feu de paille, la muraille lézardée a fait place au palais debout , la cabane au salon. Ce qu'on déteste le plus aujourd'hui dans les arts, ce sont
les bergers et les houlettes ; le fromage et le fumier ue sont plus de mise; Florian pourrit côte à côte de madame Deshoulières. Même en fait de vin , quoique le vin soit fort a la mode dans les livres, un auteur serait fort mal venu de savourer le vin dAmpuy; on ne connaît dans les livres que le vin de Bordeaux ou le vin de Champagne ; le bordeaux et le ehampagne, pour parler comme messieurs les chansonniers du Palais-Royal. Ainsi, arrivés avec moi à Ampuy, ne prenez pas vos aises à la table de chêne, ne demandez pas à Jeannette son meilleur vin et son plus savoureux melon; nous nous sommes assez préparés comme cela, l'habit de voyage de Prosper Chavigni est tout brossé , sa malle est faite, déjà il a mis sa ceinture; plus de retard, il va partir, il faut partir avec lui. Plus de retard, il faut nous remettre en route tout de suite avec lui : vous n'aurez pas le temps de comparer les joues de Jeannette ou de Madelon , la grosse fille , à ces pêches de l'espalier qui viennent vous narguer par les fenêtres, appelant nos lèvres sur leur joue veloutée. Mes compagnons ! mes compagnons ! nous ne restons ici que dix minutes , cl puis ce sera à
repartir bien loin , bien loin , au rebours de l'eau, du soleil , de la paix villageoise , de la rêverie champêtre , de la lumière et des orangers ! bien loin , bien loin , au rebours de la Provence, au rebours d'Ampuy; nous allons de ce pas dans le faubourg Saint-Jacques et dans la Chaussée-d'Antin, dans 1 opulence et dans la misère parisienne , parmi la canaille d'en haut et parmi la canaille d'en bas, dans les vices du riche et dans les vices du pauvre , ces deux extrêmes qu il faut toucher une fois dans sa vie avant de se dire : Je suis un homme, et j'ai senti tout ce que peut sentir un homme! A vrai dire, j aime mieux le vers de Térence que ma traduction française ; mais vous, mesdames, et vous surtout, messieurs, vous ne savez peut-être pas le latin?
Je sais bien que vous allez m arrêter encore : — Voici , dites-vous , déjà deux heures que nous sommes partis , et nous n'avons point encore fait un seul pas dans votre histoire. Pourquoi donc nous faire prendre ainsi le plus long d'une histoire qui sera toujours trop longue? Puisque nous allons à Paris, pourquoi ne pas descendre la Saône? Pourquoi monter à cheval sur ee
Rhône fougueux dont la bouche est si dure en remontant? Et enfin qu'allons nous faire à Àmpuy, si ce n'est y boire , y manger des pèches et y faire des comparaisons poétiques à propos des joues purpurines de Madelon?
Vous avez peut-être raison , messieurs et mesdames; mais si vous êtes pressés, moi, je ne le suis guère, et d'ailleurs nous avions besoin, avant d'en partir, daller à Ampuy, vous et moi, pour y chercher le héros de notre histoire : Claude- Charles Prosper Chavigni , fils de Jean-François- Gabriel-Thomas Chavigny, propriétaire de vignes à Ampuy, homme considéré de tous , et ancien adjoint de la commune au bon temps des alliés.
Pourtant, ce serait se tromper que de croire que la résolution de Prosper lut tout-à-lait une résolution poétique. Il y avait beaucoup de sang-froid au fond de cet enthousiasme , comme aussi il y avait beaucoup de réalité dans cet imprévu. Ce jeune homme voulait quitter son village non-seulement parce qu'il était mal au \illaj;e, mais encore pane que c'était la volontéde son père , et parée
qu il lui était bien démontré qu'il n'était pas assez riche, c'est-à-dire qu'il n'avait pas les bras assez robustes pour y vivre. Son père y vivait parce qu'il était né là tout entier, corps et esprit ; mais lui , Prosper, son esprit était ailleurs, son intelligence était ailleurs. Quelque chose lui avait dit de bonne heure qu'il était trop beau, trop intelligent, trop jeune , trop hardi pour suivre pas à pas une charrue et pour jeter son grain de blé dans un sillon , et pour attendre chaque année que ce grain de blé fût mûr. A ces conditions-là la vie lui eût été insupportable; et puis s'y trouverait-il une femme à sa taille? il lui fallait une femme comme sa mère, où était-elle cette femme? Ainsi, dune part, tourmenté par la poésie, tourmenté d'autre part par la réalité, il s'était dit à lui-même: Que vais-je devenir? Grande et importante question que s'adresse aujourd'hui tout jeune homme qui commence, prenant à deux mains ce lourd fardeau de la jeunesse pour savoir ce qu'il pèse au juste et jusqu'où il pourra le porter.
Il s'était donc consulté long-temps tout en lisant ses poètes; long-temps il avait interrogé les vignes
et les terres de son père; il avait calculé avec soin ce que tout cela pouvait rendre de pain , de vin , de livres, d'habits et d'amour, et si cela lui suffirait à une quarantaine d'années qu'il voulait vivre encore. Or, son calcul ne fut pas long.
I! eut en dernière analyse de son calcul le résultat qui attend tout jeune homme dont le père est pauvre et vit du travail de ses mains , et qui applique une des quatre règles de l'arithmétique à la fortune de son père, li vit cette fortune s'en aller chaque jour en impôts, en fumier, en échalas, en passions , en plaisirs , en révolutions , en fonctions municipales, en droits politiques, en noces, en baptêmes et en funérailles. À travers toutes ces ronces qui, chemin faisant, lui arrachaient toujours quelques plumes mal attachées , la pauvre fortune paternelle se rendait tout droit au partage entre lui et ses trois sœurs ; nlors , tout en s'attristant dans son ame, Prosper calculait combien il lui resterait de ceps quand la vigne de son père aurait passé à travers les formalités d'enregistrement, de vente, de partage, et surtout à travers le partage lui-même. Elle devait lui rendre, tout bien compté,
à peine de quoi boire de l'eau le reste de ses jours.
Après quoi , par un second calcul aussi facile à l'aire, il calcula qu à mesure que l'héritage de sa maison s'en irait en parcelles inaperçues, de nouvelles charges lui viendraient à lui-même : un chien à nourrir ou une femme, des petits ou des enfants; car il ne faut pas que l'homme soit seul ; l'Ecriture Ta dit : } œ soli !
Tout compte fait, il résolut de partir. Ce fut là un conseil que lui donna son désir de fortune et son désir de gloire. Même en secret il fut heureux d'avoir, pour quitter sa mère, le seul prétexte plausible de quitter sa mère, la nécessité! Il avait encore la volonté de son père qui avait dit : Il faut partir. Donc il dit adieu à tout ce qui lui était cher. Il prit congé de sa montagne, de son fleuve, de son jardin , de sa maison ; il dit adieu à son frais matin, à ses chaudes soirées, à son plein soleil; adieu aussi aux quatre saisons de l'année , si admirablement nuancées dans leurs couleurs tranchées ! adieu à tout cela, adieu! Hélas! hélas! il va à Paris, c'est-à-dire il va sous un ciel toujours triste, sans matin et sans soirée, sans automne et
sans printemps ; il va dans une ville où il n'y a plus (Faillis, plus de sœurs, plus de mère, plus de frère ignorantin pour vous aimer sans vous le dire. C'est toujours la même saison ; c'est toujours le même nuage, c'est toujours le même peuple, c'est toujours le même froid et le même bruit. Pauvre Prosperî Cependant notre infortuné ami , le frère Christophe, était loin de se douter des malheurs qui l'attendaient. 11 n'avait rien vu de tous les préparatifs qui se faisaient autour de lui. Commeà l'ordinaire, il était plongé tout entier dans ses extases de chaque jour, oubliant le boire , le manger, le sommeil , tout, excepté ses enfants, excepté Prosper, excepté sa prière du matin et sa prière du soir; au contraire jamais ses prières n'avaient été plus ferventes, et jamais il n'avait été plus heureux. Un jour qu'il lisait pour la centième fois 1 histoire de Nisus et d'Euryate dans Virgile, comme il avait les larmes aux yeux et comme il répétait tout haut en se frappant la poitrine: C'est moi qui suis le coupable. — Me, me, adsum quifeûî! Prosper l'arrêta dans sa lecture en le prenant par la main , et lui dit : — Adieu , Euryale ! je pars demain.
A ce mot-là : adieu! qui n'avait jamais retenti à son oreille, ee pauvre diable, car personnelle l'avait assez aimé pour lui dire : adieu! le bon Christophe ne comprit pas ce qu'on voulait lui dire. Il sourit douloureusement comme à une mauvaise plaisanterie que lui taisait son élève; mais que devint-il , juste ciel 1 quand enfin il apprit tout son malheur? 11 fut si malheureux , qu'il laissa tomber son Virgile de ses mains , et qu'il l'oublia sur son banc de pierre ; ses yeux qui étaient en larmes se séchèrent , sa voix s'arrêta ; il n'eut pas une prière , pas un soupir, pas un geste , on eût dit qu'il était mort; en ce moment, il aurait donné toute sa science pour que Prosper ne lui eût pas dit : adieu , je pars !
Adieu, Prosper! que ces deux mots étaient loin de l'épisode d'Euryale et de rsisus.
Adieu , Prosper ! que la mort du vieil OEdipe sur le mont Cythéron , était loin de ces deux mots : adieu , Prosper !
11 était donc vrai que Prosper pouvait partir?
Et cela était donc possible, Christophe devait ne plus voir Prosper !
De son côté, le jeune homme se sentit ému jusqu'au fond du cœur, et il n'avait pas dit adieu à sa mère encore !
Mais sa mère fut plus forte que son ami Christophe. Cette prévoyante femme avait dit adieu à son fils le premier jour de sa naissance ; à mesure quelle avait vu les regards de son fils s'animer, son noble sang éclater sous sa peau blanche, son sourire étinceler du feu de toutes les passions intelligentes, la pauvre mère s'était dit : 11 ne restera pas le fils de paysans comme nous , ce jeune homme! Et plus les mains de Prosper étaient bien faites, plus ses pieds étaient mignons, plus ses longs cheveux étaient bouclés , plus sa tête était haute, plus elle se disait avec un orgueil mêlé de tristesse : — Ce ne sont pas là la main, ni le pied , ni les cheveux , ni les mains d'un laboureur ! en même temps elle embrassait les deux mains, les deux pieds et les blonds cheveux de son enfant. Et quand l'enfant fut grand , et quelle le vit tout comprendre d'un coup d'œil et dévorer l'avenir comme sil avait été le maître de l'avenir, elle se dit encore à elle-même : il est trop grand mou Mis
pour le village, il est fait pour la grande ville. Adieu donc, mon fils, mon Prosper, mon orgueil. Car rien ne pouvait se comparer à l'orgueil de cette mère , si ce n'est sa douleur , et rien ne pouvait se comparer à la douleur de cette mère si ce n'est son orgueil.
Ainsi donc , quand le dernier moment du dernier adieu fut venu , cette mère n'eut plus qu'a embrasser son fils, ce beau jeune homme de vingt ans qu'elle allait perdre. Son deuil était fait depuis vingt au moins.
Christophe voyant comment sa mère disait adieu à Prosper, pensa en lui-même qu'il n'avait pas le droit d'être plus tendre que cette noble mère, et il se contenta d'embrasser Prosper comme l'embrassait sa mère.
Et comme il entendait cette mère qui donnait à Prosper une lettre pour son oncle Gabriel à Paris , — qui doit être un grand seigneur à présent, ajoutait sa mère.
Christophe tira de sa poche une lettre de recommandation pour madame la comtesse de ***, qui
doit être une grande princesse à présent, ajoutait Christophe.
Les adieux douloureux sont muets , mais comme ce silence est cruel ! les larmes vous soulagent en dehors , en dedans elles vous tuenl.
Le plus tranquille et le plus ealine de toute cette maison , ce lut le père de Prosper. 11 aimait son tils de tout son cœur, mais il était occupé tout le jour. Il portait le plus grand intérêt à son fils, mais aussi il s'intéressait à sa vigne , son amour se partageait entre l'enfant qu'il nourrissait et la terre qui les nourrissait.
D'ailleurs telle était la volonté arrêtée du vieux Chavigni; il voulait voir partir Prosper. C/était an bon père de famille qui était dur aux autres parce qu'il était dur à lui-même ; le travail lui paraissait la véritable vocation de l'homme , et comme il voyait son fils devenu malgré lui un savant, il avait résolu de renvoyer aux endroits où la science sert à quelque chose. En effet, que faire au village d'un enfant qui savait tant de choses et qui lisait tant de grands livres?
Et puis , quel est en ce monde le père de famille qui ne sent pas de temps à autre le besoin déjouer son petit drame en famille? Chavigni le laboureur en était là , lui aussi ; son fils ne lui avait pas encore assez donné d'émotions pour qu'il sentît combien il aimait cet enfant.
Donc le bon homme était très-chagrin de voir près de lui un beau garçon, qu'il avait fait pour une vie calme, innocence, heureuse, vivre en effet uniquement pour vivre , dormir, et manger, et se promener au bord de l'eau, des livres à la main. Voir partir son Prosper, cela changeait les allures du père ; cela dérangeait sa sécurité et sa confiance. En
même temps que son fils entrait dans un monde nouveau , le vieux Chavigni allait entrer dans des inquiétudes toutes nouvelles. C'est toujours quelque chose. A présent , il était sur d'avoir à quoi penser après son travail , et à quoi rêver quand il voudrait rêver. C'était un roman toujours ouvert et sans fin que lui préparait son fils. Un père qui n'a pas de soucis à avoir pour son enfant n'est qu'à moitié père. Les charges de la paternité sont une partie de ses bénéfices. Un père bien fait rend grâces au ciel des lettres que ne lui écrit pas son fils et des lettres de change que lui envoient les créanciers de son fils. Un père au grand complet, c'est le père de Tentant prodigue. Il n'a plus rien à désirer, celui-là, du côté des joies domestiques. Aussi il tue le veau gras quand lui revient son fils, perdu de dettes et de débauches, mais habile à garder les pourceaux.
Vous pouvez envoyer votre vache noire chez le taureau, bon Chavigni.
Ajoutez que lorsque son enfant s en va, un bon père, qui jusque-là n'a pas joué un rôle très-actif dans ce drame monotone de la vie domestique,
qui se joue au jour le jour, au coin du feu ou sur le banc de pierre de la porte , prend tout à coup une grande importance. Tout à coup le drame s'agrandit , la scène devient importante. Le fils se tait ; c'est au père à parler. Il parle! Je vous laisse à penser ce qu'il dit. Ce sont de longs conseils et surtout ce conseil : — Prends garde aux mauvaises sociétés et aux mauvaises connaissances, et prends garde au vice, mon fils ! c'est-à-dire : prends garde à tout ce que tu vas chercher à Paris , mon fils ! 0 l'admirable instinct paternel l
Je ne veux pas transcrire ici le discours de Jean Chavigni à son fils Prosper; vous le savez par cœur. Je dois dire cependant que le digne homme n'abusa pas de sa position dramatique; il parla aussi peu que la circonstance le lui permettait ; il contint sa sagesse et sa douleur; il ferma, tant qu'il put, son aine et, tant qu'il put, il ouvrit sa bourse. Ce qu'il fit de mieux ce fut d'embrasser Prosper ; et alors vraiment , se sentant dans les bras l'un de l'autre, ces deux hommes, qui étaient trop habitués à s'aimer pour savoir combien ils s'aimaient, comprirent tout-à -fait quelle
immense révolution s'opérait dans leur existence; mais ils n'en furent que plus décidés , Prosper à partir, Jean à laisser partir Prosper. C'était donc tout-à-fait une nécessité ce départ! Comment, en effet , mettre en doute une nécessité qui se faisait sentir au fils, même dans les bras du père, et à la mère, même dans les bras de son fds?
11 partit donc. 11 emportait avec lui six chemises neuves, deux habits neufs, beaucoup de bas de laine, de gros souliers à lacets qu'on prenait pour des bottes à Ampuy, une vieille montre d'or, quelques livres qu'un honnête homme ne quitte jamais : Horace, Molière et Lafontaine; plus 900 fr. on petits écus, et de vastes espérances. Du reste, grande santé, grand appétit, grand courage, grand
instinct; tout ce qui fait qu'on devient quelque chose. Le village d'Àmpuy, voyant partir Charles, fut tout affligé , sans savoir pourquoi . Dam ! à ces petits essaims d'hommes, un homme de moins fait beaucoup. Dans les grandes villes , la mort ou l'absence agissent tout à leur aise; les hommes se pressent comme un monceau de sable , sans jamais laisser de vide. Nous avons vu Cuvier mourir, et Dupuytren mourir, et Talma mourir! Nous avons suivi, au tombeau, le général Foy , le général Lamarque , Casimir Périer, cette grande volonté; nous avons vu partir toute une dynastie, et nous avons conduit à son dernier exil une monarchie de quatorze siècles ; qu'avons-nous fait après toutes ces pertes qu'on disait irréparables? C'est à peine si nous avons senti le besoin de serrer les rangs pour réparer tous ces vides. Paris est une grande ruine qui sans cesse répare ses brèches. Mais au village, dans les petits bourgs, au contraire, un beau jeune homme de moins, c'est une calamité bien grande : c'est une perte dont on s'aperçoit bien vite et dont Ton gémit long-temps. Plus d'un vieillard
perd avec ce jeune homme les dernières affections et les derniers souvenirs de sa jeunesse qu'il ne peut plus racontera personne; plus d'une jeune fille y perd son rêve de printemps; plus d'une femme voit s'enfuir son bonheur d'automne. Jamais le village d' Ampuy n'avait compris qu'il pût un jour voir partir M. Prosper. En effet, ôtez Prosper à Ampuy , vous ôtez son charme à la soirée , son agaçante moquerie au petit sentier dans la vigne , sa joyeuse chanson , le matin , en plein Rhône. Otez Prosper à Ampuy, vous ôtez sa plus belle voix au lutrin , son plus habile tireur au jeu de l'arc, son plus léger danseur à la fête du village voisin , vous décolorez tout ce paysage, vous désenchantez toutes ces existences, vous fanez la prairie, vous attristez la montagne, vous gelez la vendange, et la jeunesse des deux sexes , triste et les bras pendans, se demande : — Où allons-nous F
C'est à lui qu'il faut demander : — Où vas-tu . Prosper ?
— Tout droit mon chemin , dit Prosper.
Comme s'il y avait, pour les hommes à pied . un droit chemin !
En ce temps-là la vapeur, cette ame nouvelle du monde matériel , n'avait pas encore dompté le Rhône que Ton croyait indomptable depuis le commencement du monde. On n'avait pas encore trouvé cette aile enflammée qui remonte le torrent avec la rapidité de l'oiseau qui vole , la vapeur s'était à peine élevée à la forme de doute, cette fu-
mée qui soulèverait un monde , elle aussi ; et à ce propos, parmi tous les villages de France, le village d'Ampuy se distinguait par son incrédulité et sa moquerie. Dompter le Rhône! remonter le Rhône à l'aide d'une cheminée qui fume ! Allez y voir, disaient les fortes têtes du village! En attendant, faites provision de forts chevaux, et estimezvous heureux quand vous ferez contre le courant cinq lieues par jour! Ainsi pensaient-ils, ainsi disaient-ils , ces braves gens; et maintenant que la vapeur a dompté même le Rhône , ils ne conçoivent pas comment cela n'a pas été inventé plus tôt, et comment on n a pas trouvé plus tôt ces commodes bateaux, ou plutôt ces îles flottantes que la vapeur emporte , mieux que le Rhône , d'un rivage à un autre rivage! Ainsi, ce qui était mira cle la veille est à peine regardé le lendemain. Le Rhône à présent est chargé comme la Seine de ces longs vaisseaux, sans mâts ni voiles, habités comme des villes. Même c'est dans le bateau à vapeur , ce pont mobile, que j'écris ces lignes, côtoyant sur la Seine les beaux villages de Paris à Melun ; la riche maison de M. Aguado, Petit-Bourg tout
resplendissant de sa fortune moderne; Brunoy en deuil de son cher acteur Talma ; la maison de Fouquet, pauvre ruine dont on a volé les plombs, les eaux et les marbres chantés par La Fontaine ; Sainte- Assise , autrefois royale maison d'un prince d'Orléans, descendue aujourd'hui à une humilité plus que bourgeoise, et qui n'ouvre plus ses portes que pour vendre le lait de ses vaches , les œufs de ses poules et le fumier de ses écuries. Que de grandeurs et que de ruines, de Paris à Montereau seulement!
Mais revenons à Prosper , notre voyageur ; quand je dis qu'il était à pied , je le flatte; il était entassé, lui quinzième, dans la lente et infecte diligence Caillard. C'est là entrer dune triste façon dans le monde; c'est là donner tout de suite un horrible démenti à ses plus beaux rêves! Où est la liberté que vous alliez chercher? Où sont les bonheurs que vous appeliez de tous vos vœux? Vous êtes entré là dedans un poète , c'est à peine si vous en sortirez un homme. Vous avez toute la poussière, toute la chaleur ei toute l'infection de la route, sans en avoir les agrémens. On vous traîne
— m — à heure fixe; il faut que votre voiture arrive à la minute , non pas pour vous, mais pour les paquets dont elle est chargée , et dont vous êtes les humbles esclaves ; le paquet n'a ni faim ni soif , il ne faut pas qu'il attende. Vous avez la fièvre : le paquet se porte bien , il ne faut pas qu'il attende. Le soleil vous brûle ou la pluie vous pénètre : le paquet est à couvert, il faut marcher. C'est le paquet qui vous crie , comme cette voix de Bossuet : Marche! marche ! Vous voulez voir ce vieux clocher ou ce vieux château , ou ce paysage à votre droite : le paquet n'a pas de regard, pas d'àme, pas de cœur , il ne faut pas le faire attendre. Vous êtes à la torture pendant huit jours pour mettre à l'aise quelques sacs d'argent, sur lesquels vous êtes assis et sur lesquels vous mourriez de faim, si vous n'aviez pas de quoi payer l'aubergiste. Quelle stupide complaisance d'une créature raisonnable pour des malles, des cartons, de la paille et des sacs de nuit! Allez toujours, marchez , le paquet doit être arrivé dans deux jours. A la montée, on vous fait descendre et marcher dans la boue pour épargner les chevaux ; à la montée , le paquet se prélasse à l'aise, et on le
traîne tant qu'il veut ; le paquet passe avant les chevaux , les chevaux avant vous. Si des voleurs surviennent, on répond du paquet ; on ne répond pas de vous. Le paquet est toute la diligence : l'homme n'est rien; c'est le paquet qui voyage et qui vous mène; vous êtes son très-humble serviteur et valet. Il faut donc aller ventre à terre pendant trois jours et trois nuits sans descendre. Vous n'avez qu'une chance de vous reposer en chemin , c'est qu'il arrive en route un accident au paquet.
Prosper en partant avait tant rêvé de poésie , d'amour, de puissance, d'autorité, de plaisirs! Il s'était arrangé une vie si noble, si heureuse et si belle! Il s'était si bien promis de tout voir sur son chemin , le moindre hameau , la plus petite ruine , le ruisseau le plus inconnu; il avait tant de beaux vers à se réciter à lui-même, tant de doux regards à adresser aux jeunes filles , tant de légères pièces de monnaie à jeter aux pauvres du grand chemin ! Mais non; il est enfermé dans un cahot sans fin et sans cesse; il est la proie d'un mouvement tantôt lent, tantôt rapide, toujours brusque; il ne peut
— 11 Ci — étendre ni son pied , ni sa main , ni son regard ; il voyage la nuit et le jour sans savoir où il est, sans oser même demander le nom des villages par lesquels il passe. Autour de lui , chacun pense à son petit bien-être de l'heure présente, chacun s'arrange de son mieux aux dépens de son voisin pour moins souffrir ; chacun se met à Taise, et montre à nu celui-ci ses passions cachées, celui-là sa vieillesse anticipée, cette femme les rides de sa peau; ils dorment, ils rêvent, ils jasent, ils rient, ils crachent, ils débitent leurs opinions, ils racontent leurs histoires , ils gardent pour leur arrivée les politesses de convention et le respect de ce qu'on appelle les convenances. Et Prosper épouvanté de ne pas entendre une parole humaine à son oreille , Prosper qui se figurait que le monde était occupé exclusivement d'art et de poésie et qui tremblait de ne pas savoir assez Homère et Virgile pour se produire dans ce monde des sciences et des arts , Prosper , voyant ses compagnons de voyage si laids , si hideux, si égoïstes, si stupides, si bavards, si soumis et si obéissant aux chevaux qui les traî-
liaient , Prosper se demandait avec effroi : Est-ce donc là ce qu'on appelle le voyage?
C'est pis que cela, mon enfant, voilà ce qu'on appelle la vie.
Il arriva enfin à Paris à la suite des paquets.
Eu descendant dans la cour des diligences, il prit la première leçon de Paris.
La diligence les débarqua tous par une pluie ballante au milieu de la cour ; le jour tombait. Prosper croyait avoir gagné quelques amis en chemin . età vrai dire , pour un homme qui vient d'Ampuy, il pensait y avoir quelque droit.
1] avait donné sa place, la place du fond, à un chanoine de Notre-Dame de Paris, qui lui en avait juré une reconnaissance éternelle. A peine arrivé, le chanoine monta dans un fiacre , sans songer à dire adieu à Prosper.
Il avait porté sur ses genoux l'enfant pleureur d'une dame grande , sèche et maigre , enfant morveux et tout souillé , qui relevait d'une maladie scrofuleuse ; la grande dame , sèche et maigre , à peine arrivée à Paris , prit un commissionnaire pour porter son enfant, et sans songer à adresser un remerciement à Prosper.
Le chanteur italien qui était avec eux , un pauvre diable , qu'on eût dit conçu par le vent dans une outre , tout exprès pour représenter au naturel l'ombre de Banco , avait demandé pendant toute la route des œufs frais de la semaine, qu'il avalait tout crus pour conserver sa voix. Le chanteur lui avait dit toute la route , Signor en italien , tant il était reconnaissant pour les œufs que Prosper avait payés. Le chanteur, à peine arrivé à Paris, entra chez un apothicaire sans dire : Signor, adio ! à notre ami Prosper.
Enfin , celle-là même sur qui il comptait le plus sans qu'il pût au juste s'expliquer pourquoi il y comptait, mais enfin il y comptait, une véritable Lyonnaise du faubourg de Vaise , brune , petite , agaçante, œil vif et petit et ovale, longs cheveux sur le derrière de la tête , un peu fatigués sur le devant par le velours rongeur ; une Lyonnaise aux sens espagnols , teint espagnol , ame espagnole , peau espagnole , les veines hérissées sous la peau ; du feu!
Elle s'était appuyée sur lui , dans son sommeil , si doucement qu'il en était tout brisé le matin.
Elle avait passé son bras sous son bras d'une façon si légère , que son bras en brûlait tout le jour,
Elle avait glissé son petit pied entre ses pieds avec tant de grâce, qu'on eût dit la tête d'un serpent.
Elle avait mangé tous ses biscuits au dessert. Elle avait bu son eau fraîche en chemin. Elle avait tant ri à ses contes !
Il avait trouve ses dents si belles !
11 avait soutenu son œil de feu , sa prunelle électrique !
11 lui avait rendu tous les services imaginables.
Il avait été si souvent de son avis sur l'immortalité de lame, l'existence de Dieu, et les chansons de Désaugiers.
Il avait paru si bien comprendre ce que c'était que M. Ferville, M. Gauthier, le Gymnase dramatique et M. Scribe, qui commençait alors.
Il avait si naïvement avoué qu'il n'avait jamais lu ni les histoires de M. Dulaure, ni les romans de M. Pigault-Lebrun , ni même le Constitutionnel.
Il lui avait tant promis d'aller à TOpéra-Comique voir M. Lemonnier, et entendre au Théâtre-Italien la musique de M. Paër !
11 avait si bien dissimulé son ignorance de toutes choses , sa naïveté , son esprit , sa science et toutes les qualités naissantes de son cœur.
Et puis ils se convenaient si bien, elle et lui, lui et elle !
Il y avait entre elle et lui tant de rapports qui sautaient aux yeux.
Elle était seule, il était seul.
Elle venait chercher à Paris, justement ce qu'il venait lui-même chercher à Paris.
Elle était sans but.
11 était sans but.
Elle était sans place,
Et lui sans place !
Ils étaient tous deux jeunes, beaux, hardis, pleins d'amour et pleins de feu !
Ils pouvaient , ils devaient , ils voulaient chercher ensemble une place , un but , un chemin !
Ils pouvaient , ils devaient ? ils voulaient utiliser leur belle jeunesse , leur beauté , leur candeur, leur bonheur!
Elfe le lui avait promis tout bas , au cahot, quand la voiture roule sur le pavé.
Elle lui avait dit : Ma fortune sera ta fortune.
Et il lui avait dit : Mon bras sera ton bras, et mon cœur sera ton cœur !
Serment immortel des deux parts !
Eh bien ! eh bien ! elle fit comme le chanoine . elle fit comme la femme sèche et maigre, elle fit comme le chanteur italien, à peine eut-elle senti Paris qu'elle ne pensa plus qu'à elle seule. Elle se
îjiissa entre le chanoine et Prosper; elle disparut en même temps que le chanoine , lui en fiacre , elle à pied ; elle aussi sans dire adieu à Prosper !
Prévoyante personne ! Elle était Lyonnaise : c'est tout dire ; elle connaissait les bons chemins qui mènent à la fortune. Elle savait ce qu'elle pouvait courir, et quelle était son haleine, et le chemin qu'elle pouvait faire, rien qu'en trébuchant, tant pis pour sa ceinture ! Vous sentez donc bien qu'elle ne pouvait pas encombrer sa marche de l'innocence , de la naïveté et peut-être de 1 amour de Prosper.
La Lyonnaise avait raison ; et elle s1 est conduite en femme prudente; elle a préféré l'amour utile à tout autre amour ; elle a passé d'amour en amour, elle a dit à son cœur qu'il fallait se taire et à ses yeux qu'il fallait parler; aussi est-elle arrivée à son but , l'estime de tous et la considération générale ; elle a fait son chemin ; elle est duchesse , et nièce d'un évéque, à l'heure qu'il est.
Ces cinq jours de voyage, s'ils avaient été moins gais qu'il ne l'avait pensé , avaient été trèsutiles à Prosper : il en avait plus appris dans ces
cinq jours de vie réelle, avec des êtres ordinaires, qu'il n'en avait appris pendant dix ans de sa vie poétique, au bord de son beau fleuve, en compagnie de son ami Christophe et de ses beaux livres. Il savait à présent ce que c'était que ce mot-là : Chacun pour soi ! et il en sondait toute l'horrible profondeur sans trop d'épouvante, déjà! 11 savait à présent ce que c'était que cela : être seul , seul , c'est-à-dire n'avoir ni son père , ni son ami , ni ses voisins , ni sa maison , ni sa mère, pas sa mère ! seul , c'est-à-dire n'avoir rien à soi , n'être bon à rien , ne pouvoir faire aux autres ni bien , ni mal ; seul, c'est-à-dire n'attendre des autres hommes ni mal , ni bien • seul! et de ce mot-là il sondait l'horrible profondeur, sans en être épouvanté, déjà! Ce voyage en voiture , et son agonie , ou si vous aimez mieux cela, et ses méditations de cinq jours dans le coffre Caillard, lui fit donc un bien immense, car cet enfant si aimé de tous, si aimant, si honoré, si fêté, si entouré de tendresses , de petits soins, d'amour; lui, l'enfant d'un village entier; lui, reniant de sa mère, de son père et de son ami Christophe s'il lui arrivé ainsi tout d'un coup,
bans transition , à Paris , et s'il se fût réveillé de ses beaux rêves au milieu de Paris, et si son oreille, accoutumée aux beaux vers et aux plus nobles pensées, eût été surprise tout d'un coup par le bruit de Paris , ô le pauvre enfant ! il serait mort , à coup sûr, de regret , d'étonnement et de douleur.
Mais , encore une fois , ce voyage l'avait fort avancé dans les mystères et dans la connaissance de l'égoïsme humain.
Prosper restait tout seul de ce monde roulant. La lourde diligence haletante était posée au milieu de la cour, attendant, bouche béante, des voyageurs de Paris à Lyon. Prosper se frotta les yeux et les mains , comme s'il était la dupe d'une illusion.
A tout prendre, se dit-il en vrai philosophe , qu'aurais-je fait de tous ces gens-là ?
Ils se seraient servis de moi à Paris , comme ils ont fait pendant toute la roule.
Le chanoine m'aurait fait porter son bréviaire.
La grande dame sèche m'aurait fait porter son vilain enfant.
Le chanteur m'aurait crié ses chansons aux oreilles , et il aurait mangé mes œufs frais.
Et toi , Fanny la Lyonnaise...
Pensant à Fanny, il soupirait.
Puis il fut se loger rue Pierre-Lescot, dans une maison garnie, où Ton donne à dîner à tout prix.
11 rêva enfant , il rêva chanoine, il rêva grande et sèche femme , il rêva chanteur et petits poulets ; il rêva Fanny ; mais au milieu du rêve Fanny, quand le rêve sautillait au-dessus de sa tête, et qu'il allait le prendre de ses deux mains pour le presser contre son cœur, il se réveilla !
11 avait cependant grand besoin de sommeil et d'oubli , le pauvre enfant !
Où est le temps où nous dormions toute la nuit et tout d'un somme? Où sont les nuits que nous passions sans faire un rêve? — excepté pourtant la nuit de Noël , où nous rêvions de bonbons et de jouets apportés par les fées dans nos petits souliers neufs? Alors le sommeil est vraiment un repos, c'est alors vraiment le doux sommeil , la mort de la vie de chaque jour, comme dit Macbeth. Où est le temps où nous fermions nos paupières jusqu'au
lendemain , sous la douce pression du baiser maternel , toujours sûrs de retrouver ce doux baiser à notre réveil? Hélas ! qui me la rendra , cette douce voix qui me disait : — Bonsoir l — et puis bonjour, mon fils! Hélas! qui me la rendra la vieille femme, ma seconde mère, qui ne s'endormait pas sans nVavoir vu dormir, et qui venait de son plus léger pas , la bonne femme , me saluer de son dernier sourire de cbaque jour? Hélas ! hélas ! dors , enfant , car bientôt tu n'auras plus le même sommeil , le rêve viendra se poser lourdement sur ta poitrine oppressée. Le rêve parlera tout haut à ton oreille, le rêve te jettera ses mille inquiétudes et ses mille terreurs; rêver ainsi ce n'est pas dormir, c'est vivre.
Et pourtant qui de nous voudrait arracher le rêve de son sommeil? qui oserait dire au rêve : — Va-t'en ! et qui le verrait partir sans regret, ce mensonge de l'heure de minuit, aux mille formes et aux mille couleurs changeantes et variées? Ditesmoi , navez-vous jamais été amoureux en songe ? 0 le songe ! le bel ange quand il vous parle d'amour ! 0 le songe ! quand il vient sous des traits
aimés, quand il vient souriant et pâle, s'agitant dans un lointain lumineux, prenant toutes les formes, tournoyant mollement et laissant tomber de ses lèvres humides un nom qui retentit à votre cœur ! Oh ! le songe, aux pas légers, quand il vient rasant la terre sans la toucher, traversant l'air sans l'agiter, se posant sur la rose sans la courber ; — le songe hospitalier qui reçoit l'étranger comme un frère , qui l'endort sur le lit d'auberge, qui fait son lit de ses propres mains, qui frotte le parquet poudreux, qui lave les rideaux jaunis, qui peuple cette désolante solitude, qui brise cet horrible silence, qui jette ses douces odeurs sur cette senteur de renfermé. — Oh! le songe , qui a pitié de vous et de votre âme; gentil rêve aux ailes d'azur; — c'est alors qu'il fait bon être amoureux ; c>st alors qu'il fait bon pousser des soupirs, verser des larmes, se jeter à genoux, baiser de longs cheveux et de blanches mains ; — c'est alors qu'il fait bon dormir.
iN'accusons donc pas les songes de Prosper, car après avoir rêvé à ses compagnons de voyage , à Fanny la Lyonnaise, le rêve lui montra sa mère 1. <j
qui pleurait, son ami Christophe qui le cherchait, son vieux père qui revenait des champs et qui demandait à Madelon : — Oh est Prosper ? Et Madelon souriait en pleurant, et au nom de Prosper le vieux chien poussait un long gémissement, et le repas du soir était triste et silencieux , parce qu'il y avait un hôte de moins : c'était là une scène douce et triste à la fois.
Dors, Prosper, dors, jeune homme, dors et rêve! Paris est un triste réveil.
XÏII.
Arrivé à celte partie de son histoire, l'auteur éprouve le besoin d'expliquer nettement la position de ses héros , et l'histoire du nouveau personnage qui va s'introduire de lui-même dans ce drame pour y jouer le singulier rôle que vous verrez. Jusqu'à présent notre roman a peu marché; mais fauteur vous a déjà prévenus qu'il ne sait pas faire le ro-
man qui marche. 11 est à l'aise dans l'analyse, il se plaît dans les détails ; il croit savoir préparer un récit , et il n'est pas de ces gens heureux qui prennent le lecteur par surprise. Malheur à l'écrivain qui a fait du hasard sa dixième ou plutôt son unique Muse! Mais aussi, heureux trois fois l'écrivain qui sait maîtriser son art!
Revenons à notre jeune et remuant aventurier Prosper, qui dort dans le mauvais lit de sa mauvaise auberge, tout aussi bien que s'il était couché entre les draps blancs filés par Madelon , dans ce bon lit de la joyeuse petite chambre qui donne sur le jardin , pendant que l'oiseau , l'abeille , le coq et sa famille, l'alouette matinale qui s'élance de son sillon , l'armée des hirondelles, filles de l'air, tout ce qui chante , tout ce qui murmure, tout ce qui glapit, tout ce qui aboie , chante, murmure, glapit, aboie sa chanson matinale , sous les fenêtres de la petite chambre aux rideaux blancs , aux volets verts.
Prosper vint à Paris au mois de juillet 4827, en pleine restauration. L'époque était belle. Elle était unique. La France avait une liberté et des lois qui
lui duraient depuis douze ans déjà, ce qui est remarquable pour un pays comme la France. La paix était partout, et les partis commençaient à se taire enfin. Silence trompeur, prospérité fugitive; toujours est-il cependant que jamais aucun royaume ne fut plus heureux et plus libre, plus respecté et plus riche que la France l'était alors. C'était une prospérité inouïe, une puissance inouïe, une liberté inouïe 1 Le luxe regorgeait de toutes parts, et avec le luxe tout ce qui est esprit, beauté, grandeur, courage, amour, espérance; l'oisiveté de ce temps-là était si grande qu'elle permettait de tout reconstruire, même le clergé et la noblesse. Cette heureuse époque refaisait en même temps le passé et le présent ; elle reculait vers les temps passés et en même temps elle marchait d'un pas sûr à l'avenir. Problème étrange 1 Le même jour voyait engendrer des ducs, des marquis et des bateaux à vapeur. L'usure prêtait au denier cinq et sans gage. Le Monl-de-Piété lui-même , l'usurier du misérable, celte infâme boutique où le pauvre est volé au nom du pauvre , était sur le point de fermer ses portes; le Monl-de-Piété, c'est eliez nous le tempie
de Janus qui ne s'est jamais fermé. Bien plus , à force de prospérité , et malgré de trop violens efforts pour la ramener à la croyance religieuse, la France était revenue naturellement et sans effort à la morale et à la vertu ; sa prospérité lui donnait même la poésie, l'histoire, la philosophie, l'architecture, la musique, la peinture, tous les beaux-arts, tous les grands arts. On menait à bien en même temps les tentatives les plus opposées et les entreprises les plus lucratives. En ce temps-là on achetait des obélisques dans le désert, et on enseignait le syriaque sans plaisanter. En ce temps-là on reconstruisait l'Opéra-Comique et l'on bâtissait le Calvaire. En ce temps-là la Sorbonne sortait de ses ruines, aussi éclatante qu'au temps du cardinal Richelieu, et on imprimait le Voltaire des chaumières. En ce temps-là on croyait à tout, à l'existence des jésuites et aux tragédies de M. Casimir Delavigne, aux miracles du prince de Hohenlohe et aux romans de Pigault-Lebrun ; on croyait au soldat laboureur et aux silos de Saint- Ouen. Belle et heureuse époque! L'éloquence grandissait comme la poésie. Un gai'de-du-eorps,
en se promenant dans les allées de Saint-Cloud, le fusil sur l'épaule, trouvait enfin l'ode française, ce phénix si souvent cherché depuis J.-B. Rousseau. Un soldat remplaçait Mirabeau à la tribune, et l'écho de la tribune répétait ses véhémentes paroles avec orgueil. En même temps lord Byron jetait sur l'Europe le sombre éclat de sa poésie et de son désespoir. Don Juan et Lara venaient chez nous, nous consoler des souvenirs de Waterloo; Walter Scott, cette providence du foyer domestique, cette fée inspiratrice de la famille, l'idéal bourgeois, rajeunissait l'histoire sous le chaste justaucorps de ses douces héroïnes; que dis-je? il y avait chez nous un prêtre qui s'appelait La Mennais, qui écrivait comme J.-J. Rousseau , et qui pensait comme Bossuet. Il y avait un grand poète nommé Béranger, qui célébrait la vieille armée et les vieilles gloires, et le vieil empereur, et le jeune enfant impérial ; il y avait chez nous M. Victor Hugo, le grand poète, qui marchait enseignes déployées; il y avait partout de la verve, partout de l'esprit, partout du courage, partout de l'opposition; ici de la croyance, plus loin du doute; ici la poésie,
plus loin la prose; ici le drame, plus loin la comédie; il y avait à la fois un roi et un peuple; deux puissances qui marchaient de front, et qui n'avaient pas su marcher de front depuis 89, et que dis-je? depuis le roi Louis XIV, le grand roi. Si la France eût continué à marcher ainsi, elle allait tout droit à la poudre à poudrer, aux hottes à revers, aux filles entretenues , au poème épique, au Théâtre-Français et aux petits soupers,
Pauvre France! comme elle est changée , hélas ! Elle ne croit plus à rien, même à la révolution qu elle a faite. Elle ne chante plus, même la gloire, elle qui Ta chantée si long-temps. Elle a écrasé 'ous les hommes quelle avait élevés ; elle a perdu à la fois les grandes cloches, les grand'messes, les grands tableaux et les petits dîners : chaque jour elle faisait un pas nouveau pour se mettre à l'abri sous le giron soyeux et brodé de Mme de Pompadour; à présent elle n'a plus d'autre joie que de s'habiller en garde nationale et de faire l'exercice à poudre : la revue au Champ-de-Mars a remplacé le bal masqué; le tambour, cette grossière musique, qui perce la peau pour passer dans l'estomac, a fait
taire les petits violons; tout s'est éteint; tout est passé ; la mort même des grands hommes a été suivie de silence. La peste est venue, la cruelle, étendant son cadavre et son ventre livide sur ces petits sofas qu'on commençait à redorer. Le dix-huitième siècle, qui déjà nous montrait les papillotes et les faveurs roses de sa coiffure , a reculé dans son néant parfumé pour faire place à la Gorgone des partis. Plus rien en France! plus de cour, plus de seigneurs, plus de rois, plus le règne des poètes et des femmes, plus d'artistes, plus de prêtres; la Vendée mugissante, la cathédrale dévastée, le prélat errant dans les ruines! Lyon qui se soulève deux fois ; ceux-ci qui meurent traqués comme des bêtes fauves, parce qu'ils portent une cocarde blanche; ceux-là qu'on entraîne chargés de chaînes, parce qu'ils portent une cocarde rouge; le roi qui s'en va à la revue accompagné de ses trois fils , famille prédestinée, sur laquelle l'assassinat vomit une grêle de balles. Le maréchal de France, tué à côté de la jeune fille du peuple, et enseveli dans la même tombe; partout des cris de douleur, partout des grincements de dents, partout
des haines et des calomnies , partout la ruine , la menace, la peste, la terreur et la honte. Quel siècle !
Et ce siècle de \ 850 , séparé par trois jours seulement de cet autre siècle 1 829 ! Toi* qui touche au fer sans le métal intermédiaire, une ligne inaperçue qui les sépare, ces deux époques si diverses! C'est toujours et plus que jamais le cas de s'écrier : Dieu est Dieu! quel que soit le prophète de Dieu!
Mais plus la ville était riche en ce temps-là , plus la ville était remplie ; plus le chemin de la fortune et des honneurs était ouvert à tous , et plus la foule accourait ardente et affamée sur le chemin des honneurs et de la fortune. Il n'était plus là depuis longtemps., le hardi conquérant qui menait toute la France à la suite de ses destinées, et qui chaque jour faisait un choix parmi les plus jeunes et les plus forts, à qui il disait : Suivez-moi! pendant que les autres, trop faibles pour le suivre, restaient en chemin n'en pouvant plus. Il n'était plus là le hardi décimateur de tant de jeunes armées pleines d'ambition et de vastes espérances , qui du haut de leur ambition tombaient tout à coup dans la gloire et
dans la misère des champs de bataille, il n'était plus là pour balayer toutes les routes de sa longue épée, pour faire la fortune des uns et écrire les épitaphes des autres. A force d'avoir cherché dans sa giberne le bâton de maréchal de France, le soldat de l1 empereur était mort la main dans le sac; mais à présent personne ne songe plus à mourir. Il n'y a plus de soleil à Jaffa , plus de glaces à Moscou, plus deBérésina, plus de Smolensk , plus de Waterloo, plus d'iéna, plus d'Auslerlitz , plus de Wagram ; plus de victoires , mais aussi plus de défaites; plus de conquêtes, mais aussi plus de funérailles ! Autrefois la France agrandissait ses limites, aujourd'hui il faut qu'elle élargisse ses cimetières ; on voit les hommes grandir en paix , et vivre en paix, parce qu'ils se sentent destinés à mourir en paix ; le vœu de l'abbé de Saint-Pierre se réalise sous la loi nouvelle, l'âge d'or arrive avec ses inconvénients d'immortalité et d'abondance. Paris, à force d'être l'Eldorado, est un gouffre où chacun se précipite, comme on se précipitait autrefois dans la rue Quineampoix, au temps de système. Et que voulez-vous que devienne Prospor
dans cette horrible cohue? Comment voulez vous qu'il perce lui tout seul cette foule amoncelée, pour se mettre au fil de l'eau courante? L'empire, l'ancien régime , le temps présent se disputent et combattent chacun avec ses armes , pour savoir qui donc approchera du soleil levant avant les autres. La fortune est là , il est vrai ; mais qui indiquera à Prosper le chemin qui mène à la fortune? qui lui dira : Par ici, jeune homme! et quand même il saurait le chemin , qui lui apprendra 1 art d'y marcher, d'y glisser, d'y ramper, d'y voler, d'y parler, d'y passer ; et surtout ce grand art qui fait même qu'au besoin on attend que vienne la fortune? Sauvons Prosper. Il ne comprend rien à sa position présente , il ne sait même plus ce qu'il est venu chercher dans ce gouffre. Cependant, il était seul, il vivait seul, si l'on peut appeler la vie ces vingtquatre heures silencieuses passées entre quatre ténébreuses murailles sans clarté et sans chaleur. Hélas ! ce noble enfant , ce bel enfant , si hospitalier chez lui, qui ne laissait passer personne devant sa porte sans lui dire : — Entrez, bon homme, entrez, mangez et buvez, et dormez si vous vouiez
dormir! personne n eut pour lui ni un geste ni un regard. Il eût pu mourir de faim dans cette terrible maison , que la maison aurait appris sa mort par hasard. La fièvre pouvait lui brûler le sang-, personne n'eût été là pour lui dire : — Souffrezvous? Hélas! je me trompe , à peine fut-il installé sous les combles , qu'il reçut la visite d'une étrangère, mais une triste et horrible visite. C'est une femme qui ne respire que le vent de bise ou l'air enflammé de juillet; sa robe est de feuilles mortes , son souffle glace ou brûle , son œil est de plomb , son pied de fer , son sourire est de glace , sa démarche est sûre. Tantôt nue, et alors vieille et ridée, tantôt couverte d'habits menteurs, et alors plus horrible que quand elle est nue ; elle se dresse devant vous, et elle vous donne le baiser de paix. Vous croiriez voir et embrasser un fantôme. Triste, triste voisine! Elle découvre le pauvre dans Paris, et aussitôt elle frappe à sa porte , elle entre , et elle prend pour elle le meilleur fauteuil s'il y a deux fauteuils, la meilleure place à table s il y a une table , et au lit s'il y a un lit. C'est un être que tous les hommes évitent comme la peste etdevant lequel
— 14â — ils fuient la plupart à perdre haleine ; l'être cependant va toujours son chemin, et jamais aucune de ses victimes ne lui échappe. Je vais vous dire tout à lheure le nom de cette infâme vieille, si vous ne l'avez pas déjà trouvé ce nom formidable qui résonne si mal à toutes les oreilles. Elle en veut surtout aux débauchés , aux joueurs , à celui qui ne sait rien prévoir, à celui qui ne sait pas travailler , à celui qui est né sans famille ; elle en veut aussi aux poètes , et à tout homme de génie qui passe en ce monde ; elle en veut aux mariages trop féconds , aux maisons trop anciennes , au soldat qui va se faire casser la jambe , au peintre devant sa toile , au philosophe dans son grenier. Que de maux elle a causés, que d injustices elle a faites ! mais aussi que de fois elle a fait justice 1 Par une contradiction singulière, le juif, l'usurier et l'avare ont tout à redouter de cette horrible femme , qui est éternelle comme Dieu , parce qu'elle est patiente comme lui ; cette femme aux longs bras décharnés , aux deux mains amaigries , au corps efflanqué ; cette femme sans voix et sans pitié et sans cœur ; cette femme qui vient poser sa joue
hideuse sur la joue rose et rebondie de notre ami Prosper ; cette femme a nom : la Misère. Oui , Prosper, à peine arrivé à Paris , fut saisi au corps et à lame par cette prostituée parisienne qu'on appelle la misère. La misère pénétra chez le beau jeune homme peu à peu d'abord , puis ensuite tout d'un coup sans crier : gare ! elle se fît son compagnon assidu ; elle n'eut aucune pitié ni de ces vingt ans si ileuris et si joyeux qu'elle allait dessécher de son souftle empesté , ni de ce cœur qu'elle allait avilir, ni de cette âme faite à l'image de Dieu, qu'elle allait détruire à jamais ; elle s'était dit que ce jeune homme serait sa proie, et eu conséquence , elle s'attacha à lui comme la sangsue qui ne quitte plus le malade tant qu'il y a du sang. Bien plus , après les premiers jours, elle ne revint pas seule dans ce triste asile qu'elle avait déjà rempli de son venin et de son souffle; elle aimait déjà tant Prosper, quelle recevait compa- ;;ni<' et qu'elle donnait des rendez-vous chez lui, selon l'étiquette. C'est ainsi qu'elle lui présenta, l'un après l'autre d'abord, puis tous ensemble ensuite, tous ses amis les plus intimes, l'abandon, l'en-
— \u — nui, le découragement , le désespoir, le doute surtout qui vous mine en secret , maladie sans nom , dont lesprogrès sontd'aulantplus rapides que la maladie est plus cachée; tels étaient les compagnons que l'infâme vieille amena chez Prosper. Aussi , vous jugez s'ils furent à l'aise dans cette étrange pauvreté, sur ce carreau nu et froid , entre ces murailles à peine recouvertes d'un papier jaune , autour d'un foyer sans feu, sur ce lit sans rideaux, — en face de cette glace jaunâtre et verte, à cette fenêtre à coulisses qu'on eût prise pour l'instrument de la place de Grève , et qui au besoin en eût rempli les fonctions. Vous jugez si ces indiscrets compagnons abusèrent de ce nouveau débarqué, de ce timide provincial ! Ils commencèrent par le tutoyer avec le regard le plus familier et le plus méprisant, sans lui en demander la permission ; tous ils prirent place à sa table plus que frugale, brisant son pain en deux , jetant du fiel dans son eau mal filtrée , portant leurs sales doigts sur les tristes morceaux de viande qui nageaient dans un plat de terre , jetant le sel sur la table , horrible présage ; et non contents de torturer ainsi leur hôte patient el
résigné , ils lui montraient ironiquement les biens dont il était privé ; ils étalaient devant lui avec un ironique sourire tout le luxe de la ville , la calèche qui passe, la femme qui danse, l'homme qui chante , le marchand de soie ou de draps , et le vice au coin des rues. Point de vice pour lui , point de soirées d'artistes; rien d'un homme l et par-dessus le marché la compassion de son portier.
Et son père qui lui avait si bien dit : Redoute le vice ! Et son père qui lui avait tant répété : Fuis les mauvaises sociétés, mon fils! Où est le vice? où sont les sociétés mauvaises? Et le jeu , et la débauche, et les embûches de Paris , où trouver tout cela ? il n'y a rien de toutcela pour toi, lui disait la misère, \:ai dépit de toi, mon pauvre diable, lui disait la misère, il faut que tu restes chaste, honnête, réservé, innocent, tu auras toutes les privations de la vertu sans en avoir l honneur. Ton cœur restera pur en sens inverse de tous les moralistes, ajoutait la misère. Pas un de tes sacrifices ne te comptera ni dans ce monde ni dans rautrel reprenait la misère. Ainsi parlait la misère à Prosper. Et eri I. 10
effet , ce jeune homme malheureux avait beau passer et repasser, il avait beau s'étaler dans la rue , beau raser le soir la muraille obscène ; c'était là une proie que dédaignait le vice parisien ; c'était là une dupe que méprisaient les faiseurs de dupes. On ne fit pas même attention à lui pour le voler, un soir même , il y eut un arracheur de dents qui l'avertit qu'il allait perdre son mouchoir de poche. En un mot, on n'est pas plus malheureux que 1 était Prosper.
Comprenne qui pourra toute sa misère; il est des misères qu'on ne saurait comprendre ni expliquer. Heureusement pour moi qui écris l'histoire de ces lamentables premiers pas dans la vie parisienne , suis-je guidé par les notes de notre héros et par ses souvenirs ineffaçables. Ce qu'il a souffert tout seul dans la nudité de cette maison ne saurait se comprendre. L'enfer n'est rien, comparé à cette nuit profonde qui succède au plus beau jour, à cet isolement sans bornes qui remplace la famille, à ce silencehideux qui tientlieudetant d'amitiés absentes. L'enfer n'est rien , comparé à toutes les tortures de ce noble jeune homme qui avait quitté le bon-
heur pour cotte chose sans nom , qui avait jeté le fourreau de son épée sans savoir ce qu'il ferait de son épée , et qui avait brûlé ses vaisseaux en pleine mer. Revenir au village, c'était impossible, il y serait rentré ridicule; et puis il était trop bon fils pour donner un pareil démenti aux adieux de sa mère. Il laissait donc couler les heures et les jours comme autrefois les flots du Rhône, et chaque jour il se disait : Demain! demain! c'était-là toute sa prière et tout son espoir, et le lendemain ar^ rivé, il recommençait comme il avait fait la veille. Quand il se levait le matin , il restait assis sur son lit des heures entières, et là , entendant bruire la ville autour de soi, il se mettait à penser amèrement à sa triste position. Le malheureux ! il était tombé dans ce gouffre sans qu'une main bienveillante se fût tendue pour lui porter aide et protection. Ce bruit qui venait de là-bas c'était le bruit des hommes occupés, ce bruit c'était la vie qui s'animait, la vie active , la vie à jeun encore ou qui a déjeuné déjà. Ce bruit là-bas, c'est l'homme oisif qui s endort, c'est l'homme occupe qui se réveille... Vive Dieu! la ville esl immense aussi, ci
elle a bien à faire ! elle a cent mille bras occupés et un million de bouches à nourrir. Elle s'est éveillée tout d un coup en sursaut et elle s'est levée, sans faire sa prière du matin , sans môme faire ses ablutions ; elle s'en va à ses affaires d'abord ; elle priera Dieu ensuite ou elle se lavera les mains, si elle a du temps de reste. Le pain avant tout et Dieu après. Elle est si industrieuse, la ville! Mais aussi elle vend chaque jour tout ce qu'elle peut vendre, ses fruits, ses fleurs, ses plus beaux enfans pour la guerre, ses plus belles filles pour l'amour ; elle vend tout ce qui se vend et ce qui ne se vend pas d'ordinaire, l'eau de ses fontaines, la boue de ses ruisseaux; ses haillons et ses lambeaux aux chiffonniers, ses criminels à la justice , ses forçats au bagne , ses malades à l'hôpital , ses cadavres aux médecins ; puis quand elle n'a plus rien à \endre , quand le berceau de son nouveauné est vendu , quand le cercueil de son aïeul est vendu , quand sa hotte est vide, quand elle n'a pas un roi à chasser , pas un pavé à soulever . pas une révolution à entreprendre, elle tend la main avec son escopette, et elle vous dit d'un air menaçant:
— U!) — La charité! la charité! car, avant tout, i! faut qu'elle mange, et pour manger, elle fera tous les métiers : les plus nobles et les plus infâmes !
Or, c'est un grand plaisir de l'avoir vue courir le matin , de la voir repue le soir, la grande prostituée, surtout quand soi-même on est repu le soir.
Et Prosper, matin et soir, il regardait ces masses se mouvoir. 11 regardait cesautres masses inertes. Il prêtait l'oreille à ces bruits si variés, si nombreux , si divers! il suivait dans ses grands pas ce fantôme parisien , qui porte une hotte sur le dos et une couronne de roi sur la tête , qui tient le sceptre d'une main et le crochet de l'autre. Et lui, il se voyait seul , seul et inutile; seul, inutile et pauvre ; seul, inutile, pauvre et méprisé; et il avait beau chercher, il ne se voyait aucun droit dans cette grande ville, excepté le droit commun de tous ceux qui n'en ont pas — la prison ou l'hôpital.
D'abord il avait espéré se tirer d'affaire par la science ; mais ce qu il avait vu de science à Paris lavait ébloui , comme on est ébloui le vendredi saint dans la chapelle ardente. Lui, le savant d'Ampuy,
faire de la science à Paris ! c'est comme s il eut apporté une bouteille d'eau du Rhône à la mer. Sa science . c'était un grain de sable dans l'immensité ! Que de science à Paris ! ils savent tout dans ces murs : ils ne savent que cela , mais ils le savent. Toutes les sciences leur appartiennent , les plus grandes et les plus vaines , les plus utiles et les plus ridicules. Us savent tout encore une fois ; parler toutes les langues retrouvées et perdues; faire la poudre et le fumier; ils savent même se taire quand il le faut , et faire des soupes économiques : ils vont facilement de la marmite autoclave au chemin de fer , des bateaux à vapeur à la fécule de pomme de terre , de la prose au vers , du navire sous-marin au vaisseau aérien . des Méditations poétiques aux vaudevilles de M. Ancelot. Ils sont tous académiciens pour le moins et chevaliers de la légion-d'honneur, de 1 aigle de Prusse , du cordon de Saint-Michel , voire même chevaliers de l'Eperon d'or : il se connaissent également bien en femmes et en chevaux , en charrues et en voitures de luxe ; ils ont de 1 admiration pour toutes choses , pour le sanscrit^ pour le chinois , pour les che-
miiis de fer et pour le sucre de betteraves. Ce sont eux qui ont inventé le pain à la mécanique, les chapeaux imperméables, les parapluies à étui et !<> cannes à fauteuil. C'est une race de gentilshommesinventeurs qui ont perfectionné l'éther et l'opium. Il y en a parmi eux qui composent avec quelques noyaux de pêches un poison assez violent pour tuer un bœuf avec une seule goutte de cette liqueur appliquée sur la narine de ranimai. D'autres ont inventé l'art de tuer un éléphant . rien qu'en soufflant une goutte de lait dans ses veines. Celuici voit dans l'intérieur du corps tous les phénomènes qui s'y passent , à l'aide d'un homme qui dort et qui parle en dormant; cet autre, jette dans la Seine un cent millionième d'émétique avec quoi il se fait fort do purger tout le quartier Saint- Jacques; l'un change le fer en or ; l'autre fait plus, il change le sang en fer, avec le sang de Cuyier il va frapper une médaille; donnez-lui le sang d'une jeune fille, il en fera une bague à son amant. ( Sois loué, grand Dieu! qui n'a mis que du fer diiiis nos veines, tu pouvais y mettre de l'or!) Un autre a trouvé que I <>s Au bœuf était plus nom1
f52 — rissant que sa chair ; un autre a démontré que trois pour cent valaient beaucoup mieux que cinq ; un autre, dans sa chaire de philosophe, a soutenu que nous n'avions pas été vaincus à Vaterloo , et il nous a renvoyés convaincus. Que n'ont-ils pas trouvé, retrouvé, composé, recomposé, décomposé , arrangé, agrandi , perfectionné? voyez plutôt leurs brevets d'inventions 1 Ils ont agrandi, embelli , perfectionné le monde, la science les écrase et les étouffe, ils mourront par la science. 11 n'y a pas jusqu'à l'anatomie qui n'ait fait chez nous autant de progrès que les finances ; Dupuytren et M. de Villèle ont poussé jusqu'au bout le scalpel ; Montrouge s'est élevé là -haut pour couronner toutes ces œuvres , et le zodiaque de Denderah se fait petit afin de faire asseoir à ses côtés l'obélisque de Luxor. Sois donc savant après cela, Prosper!
11 avait compté aussi sur sa maie beauté, sans le savoir ; il était beau au village , il était un homme ; à la ville, sa nature changea : il était trop pauvre et trop nu pour être beau, le pauvre enfant! A la ville, l'habit est une grande partie de l'homme; la grande partie lui manquait, à lui , Prosper.
C'était aux autres à être jeunes et beaux ; aux autres à attirer le regard des femmes , aux autres à parer leur jeunesse , à la pâlir par les excès, à l'amincir par les joies de l ivresse, à déployer leur taille dans les enchantements du bal , à faire ruisseler lor dans leurs mains délicates , à boucler leurs cheveux noirs , à se couvrir d'essences précieuses , à s'éloigner de la boue et du bruit , même en voiture ; aux autres , les chevaux et les livrées ; aux autres tout cela; auxautres, la beauté ; à lui, rien! Moins que rien, hélas! car à lui la misère livide; hélas ! déjà ses joues si fraîches sont blanchies par la faim ; hélas ! sa chevelure est triste et se déroule lentement sur ses tempes, hélas ! Hélas ! cette beauté sur laquelle il comptait à son insu, elle s'en va plus encore par l'abstinence que par les excès. Où est le rire et le vin d'Ampuy? Il n'y a plus de rire à Paris pourProsper. Où estMadelon, où sont les pèches? V Paris , il n'y a de pèches que pour les très-riches; ia pèche est un fruit aristocratique; ce sont les armoiries du dessert ; c'est la couronne du marquis placée au-dessus du fromage ; la pomme à cidre est le bonnet de coton dudîner parisien. Prosper, hier
— 1.5-4 encore , le maître d un si riche verger, où le fruit mûrissait à côté de la fleur , verger tapissé de melons , entouré de pêchers et couvert de pampres , où l'arbre secouait à chaque brise mille richesses odorantes et colorées, Prospéra présent se contente de la pomme à cidre , Prosper mange à présent ce qu'il donnait autrefois aux pourceaux, son fruit par-dessus son eau ; son eau ! lui dont la cave était toute une renommée! son eau ! lui qui remplissait par an trois mille bouteilles! et il mangeait et buvait tristement , songeant à Ampuy, songeant aux beaux fruits si colorés , au bon vin qui pétille en frémissant, et à Madelonqui le verse en souriant; mais Madelon , et les pêches , et le vin blanc , et les sourires , et les joyeux propos de l'hospitalité , et la chanson du dessert , tout avait fui , hélas !
Ainsi , ni avec son esprit , ni avec sa figure ; ni avec ses pensées , ni avec l'action ; il ne pouvait prendre une place quelconque dans ce grand tourbillon de Paris; rien ne lui réussissait, pas même l'espoir. Les plus beaux châteaux en Espagne qu'il élevait autrefois sur le bord du Rhône avec tant de facilité cl sur de si hauts étages, c'est à peine au-
jourd hui s'il pouvait en creuser les fondements ; ses beaux murs de nuage s'écroulaient, à peine élevés ; lui qui jadis pratiquait de si vastes galeries , élevait de si hautes colonnades, dominait de si vastes jardins , hardi et puissant architecte qu'il était dans le monde des féeries ; aujourd'hui c'est à peine s'il peut se construire une bicoque , à la place du château , et encore est-ce là une triste bicoque mal éclairée, mal jointe, déserte, véritable taudis, où l'imagination est mal à l'aise, froidement étendue dans un grabat du dernier ordre. — Et encore au milieu de son ouvrage, la réalité qui arrive et qui dit à l'imagination : — C'est aujourd'hui le 45, paie-moi le quartier qui est échu!
Quand la jeunesse en est venue à ce degré d isolement et de malheur qu'il lui faut renoncer à s'acheter à bon compte quelque brillant majorât dans les espaces imaginaires, ce riant domaine de la jeunesse, tenez-vous pour assurés qu'il faut absolument que le jeune homme meure, ou qu'il devienne un ivrogne, ou qu'il brise l'obstacle à force d'audace ou de hasard.
Prosper eu étail !;i <!<> son isolement <il de son
malheur, quand enfin vaincu par la solitude , il reconnut qu'il ne pouvait rien pour lui-même, lui tout seul , et qu'il était perdu si quelque main bienfaisante ne venait pas à son secours. C'était là un aveu humiliant à se faire , il est vrai , mais aussi c'était déjà un progrès. — Allons donc, se dit-il, puisqu'il le faut, tendons la main! Puisque personne n'entend mon silence, appelons à notre secours ! Et comme dans le fond c'était un homme de cœur, il ne se fut pas plutôt avoué tout haut sa détresse, qu'il résolut de mettre sur-le-champ cet aveu à profit.
Vous savez qu'avant de le voir partir tout-à-lail de son village, la mère du jeune Chavigni avait remis une lettre à son fils pour son oncle Honoré; vous savez aussi que le bon Christophe avait poussé l'audace de l'amitié jusqu'à recommander son jeune ami dans une lettre. Prosper avait enfermé ces deux lettres dans son portefeuille, plutôt pour ne pas désobliger son ami et sa mère
— 1.58 — qu'avec le projet de s'en servir. Il ne croyait pas que jamais il eût besoin d'introduction dans ce monde où il arrivait avec tous les instincts honnêtes , avec la seule volonté d'être un honnête homme et d'être utile. 11 ne se figurait pas qu'il aurait jamais besoin de se jeter aux pieds de cette société qu'il ne connaissait pas , pour lui faire accepter son intelligence , son activité, sa probité et ses vingt ans. Mais enfin, après avoir bien tristement attendu que la montagne vînt à lui , il fit comme Mahomet, il résolut d'aller à la montagne, et alors seulement il tira de son portefeuille les trois papiers que son portefeuille contenait , les deux lettres et son passe-port.
Voici d'abord son passe-port :
Age, 20 ans.
Taille, 5 pieds A pouces.
Yeux, bleus.
Cheveux, noirs.
Sourcils, noirs.
Bouche, moyenne.
Dents . blanches.
— 1">9 — Visage , ovale.
Barbe, naissante.
Menton, rond.
Signes particuliers , — une mouche sur (a jom droite...
Et il n'avait pas trouvé encore à placer tout cela! A ce signalement le passe-port ajoutait :
Invitons les autorités à laisser librement passer et circuler, et à protéger au besoin. — Prix : deux francs.
— J'aurai toujours de la protection pour mon argent, se dit Prosper.
Voici la première des deux lettres, elle était du frère Christophe, et ici, à propos de frère Christophe, railleur de eette histoire est bien mortifié de n'avoir pas à transcrire une lettre bien niaise et bien ridicule; mais si le frère Christophe étail simple desprit et de cœur, il n'était ni niais, ni ridicule, c'était de la naïveté et voilà tout.
— Madame la comtesse! écrivait-il.
Puis, tout au bas de cette humble page, et comme s'il eût écrit à un supérieur tgnorantin .
— 1(30 — « Madame la comtesse , vous rappelez-vous Jean- Baptisle Christophe , un pauvre orphelin de père et de mère , que Dieu a jeté sur vos terres , où Dieu lui a appris à prier d'abord, et ensuite à lire et à écrire, si bien que je suis devenu un frère de la doctrine chrétienne ! Pour moi , je me souviens des bontés de madame la comtesse, quand je dînais avec messieurs vos domestiques, et quand je me chauffais à son feu , et quand je dormais dans sa grange. Bénie , soyez-vous , madame , qui n'avez pas renvoyé l'orphelin, et qui Ta\ez laissé vivre dans votre basse-cour à côté de votre chien Castor !
» C'est pourquoi, Madame, sachant que vous êtes à Paris une grande dame, je vous adresse un noble seigneur, mon élève bien-aimé , monsieur Prosper Chavigni , fils de monsieur Jean Chavigni , dont le père a été fermier de votre père à sa ferme de Macla. Ayez donc pitié et faveur, Madame, pour notre ami bien-aimé Prosper, que nous aimons de tout notre cœur, le village , moi et son père. Madame Jean Chavigni dit comme cela , que vous avez été en pension avec elle, chez les dames de Saint-Victor au faubourg de Vaise , et que
— J61 — vous la connaissez bien , quelle s'appelle Clé mentine. C est pourquoi, Madame, nous vous prions pour ce jeune homme qui est riche, qui n'a besoin de personne, mais seulement que tout le monde l'aime un peu , et tout le monde l'aimera à Paris quand on le connaîtra. Du reste fort savant, latin, grec, français ; il n'y a que l'histoire , la géographie, la philosophie, l'astronomie , les mathémathiques , la géométrie, la philosophie, l'astrologie , la tactique et la politique dans lesquelles nous ne soyons pas fort instruits , mais cela viendra.
» Sur ce , Madame, je prie Dieu qu'il vous ail (Mi sa sainte et digne garde.
» Christophe. »
Peu s'en fallut que le bon Christophe n'ajoutât : Episcop. Lwjdunensis . — Car il copiait la formule dune lettre que lui avait écrite son évêque.
La lettre était adressée à Madame la comtesse de Macla , rue des Saints-Pères, à Paris.
En lisant la recommandation de son ami, Prosper se sentit ému jusqu'aux larmes. Non pas qu'il
ne comprît confusément que cette lettre était écrite en dehors de toutes les convenances, mais enfin celte lettre avait un nom , une adresse ; on y invoquait le nom de son grand-père qui était un honnête homme comme son père ; on y invoquait le nom de sa mère, quand sa mère s'appelait Clémentine. Et puis qui sait? Comment ne pas chercher à s'assurer s'il y a une femme dans ce Paris, digne de recevoir et de comprendre la pauvre lettre de Christophe l'ignorantin?
La seconde lettre était plus grave, c'était vraiment la lettre d'une mère ; mais à cette lettre il n'y avait pas d'adresse, à peine portait-elle un nom. — Honoré Rivers. Mais Clémentine pouvait-elle deviner le nom et l'adresse d'un frère qu'elle n'avait pas revu depuis vingt ans?
« Cher frère , disait Clémentine , qu'êtes-vous » devenu? où êtes-vous? que faites-vous? J'ima- » gine que vous êtes heureux, puisque depuis vingt » ans vous m'avez donné à peine cinq ou six fois » de vos nouvelles. Vingt ans de bonheur, Honoré, » c'est beaucoup. Ah l si vous aviez comme moi un
o enfant , un noble enfant jeune et beau , plein de » vertus et d'honneur, dont il fallût vous séparer, » sans doute, mon frère , vous auriez tant de peine » que vous l'écririez à votre sœur. Eh bienl par » pitié pour ma douleur, pardonnez-moi cette let- » tre qui vous sera sans doute importune. 0 mon » frère , je vous en supplie par la mémoire de nos » parents que vous aimiez , par amitié pour moi , » votre sœur, qui vous aime, si vous rencontrez » mon Prosper à Paris , servez-lui de père, aimez- » le , et protégez-le comme s il était votre fils. A » présent que j'y songe , vous êtes mon seul espoir » après Dieu. Vous avez toujours été un homme » habile et prudent , et vous connaissez à fond ce » monde que nous n'avons même pas entrevu. » Faites-le connaître à mon fils, à notre enfant. » Prenez-le par la main , et guidez-le à travers les » écueils. Songez que c'est la vie, la gloire, l'ait mour et l'espérance de sa mère! Songez que si » je m'en sépare aujourd hui, ce n'est qu'après » avoir bien réfléchi long-temps, et après nfètiv » souvent répété que ce jeune aiglon mal à l'aise » dans notre ferme , lût ou tard prendrait sa volée.
» Alors je L'ai laissé partir afin qu'il s'habituât de » bonne heure à la vie que vous menez là-bas. » Encore une fois , mon frère , venez à laide cl une » sœur qui vous demande plus que la vie , et qui » vous a toujours aimé.
» Votre sœur,
» Clémentine Chavigm. »
Prosper porta à ses lèvres la lettre de sa mère , puis après l'avoir embrassée tendrement : — Non, non , se dit-il , je ne suis pas seul en ce monde , puisque j'ai ma mère. N'est-ce pas là ta providence , ô mon Dieu 1
Mais comme ce n'est pas ici un roman tout rempli de coups de théâtre, mais au contraire un roman d'analyse ou plutôt une très-simple et trèsvéritable histoire qui n'aura rien de brusqué, rien de heurté , et qui , pour garder toute sa vraisemblance, doit marcher à son but d'un pas calme et sûr ; nous devons prévenir le lecteur que le nouveau personnage que nous allons introduire dans notre récit est un personnage tout parisien , comme notre jeune Prosper est un personnage
tout provincial. L'homme qui va s'emparer corps et ame de notre bel et naïf aventurier, vous ne le retrouverez nulle autre part qu'à Paris, dans quelque grande et riche maison où cet homme commande en maître, et dont il est le maître en effet. D'où viennent ces hommes, où ils sont nés , et que sont-ils? Nul ne saurait le dire, eux-mêmes moins que personne. Ils s'appellent fièrement les enfants du hasard. Fils légitimes du hasard ou bâtards de la Providence, ils ont cela de commun avec les plus grands seigneurs,, c'est qu'ils n'ont eu que là peine de naître. Une fois échappés à la maison paternelle, tout leur a profilé, la paix et la guerre, la pauvreté aussi bien que l'opulence, leurs amis et leurs ennemis , leur science aussi bien que leur ignorance, leur travail et leur sommeil. La prospérité a soufflé sur ces hommes , et ils n'ont eu qu'à s'abandonner mollement à ce vent favorable pour arriver à ce but difficile : l'oisiveté sans travail et le repos sans fatigue. Ces hommes-là mènent toute leur vie grand feu, grande chère, grande joie, grand bruit, sans avoir un pignon sur la rue, un arpent au soleil, une idée dans la tête,
une vertu dans le cœur, une industrie au bout des mains. Ces gens-la iront jamais touché ni la plume , ni l'épée , ces deux armes qui font les grands hommes. Ils n'ont jamais été ni gouvernants , ni gouvernés ; rien ne les représente dans ce monde , ils ne se représentent pas euxmêmes , ce sont des fortunes bâties sur le sable , qu'un vent peut ruiner et que nulle tempête ne renverse. Ils vivent comme Alcibiade, ils meurent comme Aristide, sans laisser de dot à leurs filles, seulement ils laissent toujours de quoi se faire magnifiquement enterrer.
Ce qui a fait ces gens-là, ce qu ils sont et ce qu'ils ont Pair d'être, ce n'est pas l'esprit, ce n'est pas le courage, ce n'est pas le travail, ce n'est pas l'intelligence, ce n'est pas la naissance, ce n'est pas le bonheur, c'est la patience. Ils savent attendre , voilà tout leur secret, et encore le disentils à tout le monde. Pendant que tous les hommes se remuent autour deux et s'agitent dans tous les sens , ils regardent patiemment l'agitation des hommes, il les regardent s'user et se perdre d&as les révolutions et dans les batailles, dans le
— 1G7 — malheur ut dans la gloire; et quand la vieille génération est lout-à-fait usée , et quand la généralion nouvelle n'est pas encore venue, ces hommes que rien n'a fatigué, ces nouveaux venus à la vigne du seigneur, profitent de l'interrègne ; ils se campent fièrement sur le terrain que les vieillards ont abandonné et que les jeunes gens n'occupent pas encore; là, fidèles à leur système, au lieu d'agir ils attendent , et chacun les croyant immobiles, personne n'en prend ombrage. Leur apparente modestie les sauve des ambitions rivales. En effet, que demandent-ils, ces hommes? ils no veulent ni la puissance, ni les honneurs, ni aucune des choses futiles, ils ne demandent qu'à vivre, tout simplement, et rien de plus, les habiles qu'ils sont! Ils savent si bien qu'en dernier résultat la puissance et la gloire et la fortune ne sont que des façons de vivre pleines de dangers, de chagrins, de travaux et de dégoûts!
Tel était l'homme que notre ami Prosper allai l rencontrer dans sa route, et auquel il devait se confier tout entier, sous prétexte que cet homme était son oncle. Honoré Rivers s'appelait à Paris
le baron Dumesnil. S'il avait su un titre plus modeste que celui de baron , il l'aurait choisi à coup sur, car c'était un homme sans ambition et sans orgueil. Si donc il s'était fait baron, ce n'était pas pour en imposer à la grande société qu'il voyait , c'était pour obéir à la vanité des laquais du grand monde et de ses propres domestiques à lui-même, car aujourd'hui un titre n'est une défense et une protection que contre les attaques de l'antichambre. Il était donc le baron Dumesnil avant d'entrer dans un salon; une fois dans le salon, il était tout simplement M. Dumesnil; jamais, à aucun prix, il n'était le cher Dumesnil.
Car, voyez-vous, c'était là un grand maître; et dans ce siècle d'égalité personne plus que lui ne se tenait dans l'égalité. Voilà pourquoi il avait laissé la foule d'en bas pour la foule d'en haut; voilà pourquoi aussi, une fois en haut il se tint si fort à distance de toutes les supériorités et de toutes les grandeurs, qu'on le prit lui aussi pour une supériorité, pour une grandeur. Homme d'esprit s il en fut , mais qui cachait son esprit comme on cache un crime, et il était parvenu, à force de dis-
simulation, à n'avoir plus que l'apparence et la réputation d'un homme de goût. Ni flatteur, ni caustique; ni soumis, ni rampant; il s'était fait une loi d'obéir à toutes les petites passions, et d'étouffer toutes les grandes. Il ne méprisait pas assez le vice pour ne pas lui sacrifier sa propre estime, mais il en faisait trop peu de cas pour lui sacrifier lestime des autres. 11 n'était le complaisant de personne , le bouffon de personne. Il était sérieux même dans ses plaisanteries , et il rentrait chez lui le désespoir dans le cœur, si par hasard il avait l'ait rire trop long-temps. 11 était beau, bien fait, bien mis, net et luisant du haut en bas, et toute sa personne était pleine de magnificence et de goût. Les femmes le trouvaient charmant , et cependant les femmes ne l'aimaient pas, ce qui était un de ses plus grands avantages. Car lui seul, dans le monde qu'il fréquentait, il se pouvait dire vraiment libre , puisqu'il était libre du côté de l'amour. Il côtoyait toutes les passions tendres sans avoir jamais échoué contre les plus charmants écuéils. Il était ainsi le confident nécessaire ol inévitable de toutes les faiblesses, et comm«
jamais il n'abusait du secret qu'on lui laissait deviner, les femmes, tout en l'aimant peu, étaient loin de le haïr. Il combattait donc avec elles à armes égales. Du reste le bien-venu partout, parce qu'il n'arrivait jamais avant qu'on ne le désirât , parce qu il s'en allait toujours un instant avant qu'on n'eût voulu le voir partir. Sans opinion, avec toutes les apparences de la conviction , sceptique comme Diderot, avec toutes les apparences de la croyance , habile hypocrite qui avouait son hypocrisie, si bien qu'on était prêt à le croire de bonne foi ; ce n'est pas celui-là qui eût dit à son valet : Serrez ma haire avec ma discipline l II était parvenu à faire dire de lui en tout lieu, que c'était un homme plein de simplicité, de superstition et d'esprit. Et il s en tenait là.
11 avait fait plus , il s'était arrangé de manière à ce que personne aussi ne s'inquiétât de sa fortune. Long-temps on s'était demandé : D'où vient-il? et Qui est-il? et machinalement chacun s'était d'abord tenu sur ses gardes, tant on avait peur de lui ; mais lui il avait eu tout d'abord une allure si franche et si dégagée, il s'était mis si fort à l'aise avec ceux
qui le pouvaient protéger, il avait fait si à propos de l'opposition à toutes les puissances reconnues , donnant ainsi de lui-même , à ses meilleurs amis, la plus excellente des excuses pour ne pas les servir, qu'on avait fini par ne plus se méfier de lui , qu'on le traitait comme un homme qui ira rien à demander , comme un égal enfin , tant que soimême on ne demandait rien ; si bien que lorsque l'ambition, à certains jours réglés comme la fièvre quarte, s'emparait de ces grandes hauteurs dans lesquelles il vivait , les égaux du baron Dumesnil cessaient alors d'être ses égaux, et alors c'était lui qui était leur supérieur à tous, lui qui ne demandait jamais rien.
En un mot le baron Dumesnil était l'homme de France, et peut-être l'homme du monde entier, le mieux préparé à composer, à écrire et à publier un livre qui est plus attendu et plus désiré mille lois que le Dictionnaire de l'Académie. Ce livre, qui doit venir au secours de tant d'ambitions égarées et perdues; cet évangile mondain qui doit tirer de la misère et (\u désespoir tant de jeunes et ardentes intelligences abandonnées a. elles-mêmes; ce
traité de morale qui doit combler pour toujours le gouffre sans fond qu'on appelle le suicide ; ce livre que tout le monde a entrepris sans en venir à bout, ce livre que le baron Dumesnil seul pouvait écrire et qu'il n'a pas écrit, de peur de se nuire à lui-même, tant c'était un homme prévoyant et sage, c'est : Le moyen de parvenir!
Le baron avait, jl est vrai , réuni quelques documents précieux pour ce grand travail ; mais à sa mort, quand il a vu qu'il avait à peine posé les premières fondations de ce monument élevé à l'ambition des hommes, il a soufflé sur ce château de cartes, et il s'est dit avec orgueil : Je mourrai tout entier!
Il ne nous reste donc pour réparer cette grande perte, autant qu'il est en nous, qu'à suivre dans sa vie nouvelle le neveu et rélève du baron Dumesnil. C'est le baron Dumesnil, qui, trouvant Prosper encore revêtu de son écaille villageoise , l'a dépouillé lentement et peu à peu de son dernier vêtement d'innocence et de vertu. C'est le baron Dumesnil qui a remplacé l'éducation vulgaire flu frère Christophe par l'éducation parisienne.
qui est, comme vous savez tous , la meilleure et la plus utile des éducations présentes, passées et futures. A vrai dire, le digne oncle s'est donné beaucoup de peine pour élever son neveu jusqu'à lui. Si donc il n'a pas tout-à-fait réussi, ne vous en prenez qu'à la mauvaise nature de cet enfant , qui s^st toujours ressenti, sans le vouloir et sans le savoir , des premières et innocentes impressions de la maison paternelle. Peut-être, quand vous serez entrés dans les secrets du baron Dumesnil , conviendrez-vous qu'il ne pouvait pas mieux opérer, qu'on n'a pas un reproclie à lui faire, et que si son neveu n'a pas mieux tourné, c'est qu'il avait été trop complètement gangrené de vertu par sa mère et par son précepteur.
Ici, il faut que vous reveniez encore quelque peu sur vos pas. Ici, la forme de notre roman change encore. Vous avez lu un récit, ou plutôt une exposition , jusqu'à présent : ce sont des lettres que vous allez lire ; ce sont les lettres de Prosper à son précepteur, à son ami. Vous allez entrer, en lisant ces lettres , dans la confidence la plus intime de toul ce que ce noble enfant eut à souffrir . et de
toutes les leçons qu'il lui fallut subir. L'auteur espère que la naïveté, la simplicité et la vérité de ces affreux détails le feront pardonner, s'il suspend ainsi encore pour quelque temps, le récit dune histoire qui n'a pas encore fait un pas, il en convient.
Or , voici quelques-unes des nombreuses lettres queProsper écrivait à son ami Christophe, pendant que le bon frère, triste et pensif, versait au-dedans de lui-même ces larmes silencieuses qui retombent sur le cœur , et qui font d'autant plus de mal que personne ne les voit couler.
LETTRE ï
Mon frère, mon ami, mon maître, mon bon Christophe , on dit que je suis à Paris , je n'en sais rien ; mais ce que je sais , c'est que je suis bien loin de vous et de ma mère. Où ètes-vous , Christophe? et que faites-vous , et quel grand poète lisez-vous, à cette heure? 0 mon ami, que je souffre, et que j'ai souffert! Je ne serais jamais
— 17(3 — parti si j'avais cru cela. J'ai le cœur brisé, Christophe ! si tu savais I Je ne sais pas comment je t'ai quitté ; je sais seulement que je ne voyais plus personne , ni toi, ni mon père, ni ma mère. Après vous avoir embrassés , j'ai senti un mouvement brusque et saccadé ; c'était le petit cheval blanc de mon père qui m'emportait hors du village et loin de vous.
Loin de toi , mon bon Christophe , loin de mon village, loin de mon beau Rhône qui gronde, loin de mes saules qui murmurent, loin de mes petits sentiers si souvent parcourus , et qui m'avaient reçu tout petit, et qui m'avaient enseigné à marcher, comme toi tu mas enseigné à réciter des vers de Virgile.
Oh 1 que j'étais heureux alors dans notre vieille maison! Te souviens-tu comme chacun me saluait? c'étaient de tendres regards de chacun et de tous ; quaand j'allais par tes chemins , chacun me disait : — Bonjour, Prosper î Bonjour, Prosper, disait la bonne femme sur son âne, bonjour, mon joli enfant Prosper ! Bonjour, monsieur Prosper , me disait la jolie fille qui cheminait; et en même
temps , elle me donnait la main avec un sourire. — Viens donc m'aider, Prosper! — s'écriait le fermier au labour : tout le monde m'aimait, n'est-ce pas? le vieillard et le jeune homme, le pauvre et le riche , le chien et le mendiant; tout le monde, jusqu'à la vache noire , qui nous a si souvent réchauffés toi et moi , quand nous rentrions bien fatigués et bien mouillés le soir.
Doux souvenirs ! amers regrets! Il faut que je m'arrête, Christophe; figure-toi que, depuis huit jours que je vous ai tous quittés, je n'ai pas encore versé une larme! Je sens les larmes qui viennent à la fin , grâce à toi !