LETTRE XL
N'est-ce pas que tu commences à ne rien comprendre à ce qui m'arrive? un peu de patience, mon ami , ne dépense pas tout ton étonnement en un jour ; mets en réserve ton admiration, fais provision de stupeur, rêve avec moi, rêve tout éveillé, comme moi je rêve tout éveillé. Je ne sais pas ce qui m'arrive , mais je te le raconte comme cela
in'arrive ; tu ne comprends rien à ce que je te raconte, mais tu m1 écoutes et tu me suis du cœur et du regard; c'est tout ce qu'il me faut : marchons tous les deux en avant , les yeux fermés , nous les ouvrirons plus tard.
Quand je sortis de chez mon oncle le baron , il était deux heures ; depuis huit heures du matin que j'étais levé , une révolution s était déjà opérée dans ma personne. Quelle révolution? je l'ignore; mais enfin mon pas était plus léger, ma tête était plus haute, Paris était plus beau déjà. D'où venait ce changement, et d'où me venait ce nouvel aspect du Paris nouveau? Oh ! si ce n'était pas à toi que je parle , à toi mon naïf et patient confident 1 si ce n'était pas mon frère Christophe qui m'écoute et qui plonge dans mon cœur, je garderais mon triste secret pour moi , je le cacherais avec soin, comme l'avare cache son trésor ; je m étourdirais pour l'oublier; mais c'est à toi que je parle, Christophe, et il faut que tu saches tout ce qui se passe là : le bien et le mal , la vertu et le vice , le bonheur-el le désespoir de mon cœur.
Me voici donc hors de l'hôtel, dans la rue, mai-
chant fièrement. Sais-tu pourquoi jetais fier? oui , j'étais fier ! parce que je me sentais pénétrer, moi aussi , dans ce monde impénétrable ; parce que je sentais que ce mur d'airain allait s'ouvrir pour moi, parce que j'étais sûr que tous les vices, toutes les ambitions, toutes les folies au-dessus de ma portée, allaient se courber d'elles-mêmes, jusqu'à moi, comme le rameau d'or dans V Enéide! ou plutôt, je venais de le conquérir, mon rameau d or, je l'avais à la main, ma puissance enchantée! je tais riche! riche tout à coup; riche d'un trésor trouvé , comme on le rêve à chaque maison qu'on voit en ruines; riche par enchantement, comme on le devient le soir, au coin du feu, dans les contes de la veillée ; j'étais riche !... j'avais de l'or! de l'or!... je tenais enfin dans ma main, en résumé, mais en entier, ce vaste Paris qui reculait toujours devant mes pas, quand jetais pauvre; j'étais le maître, moi aussi, du Paris matériel, du Paris qui tombe sous les sens. A moi Paris ! à moi leParisdes spectacles et des fêtes, des bals, et des concerts ! à moi le Paris du vice, le seul Paris! J'ai de l'or ! j'ai beaucoup d'or ! un or intarissable... un or que je n'ai pas gagné |
l'or qu'on dépense sans regret et sans remords ; l'or qui vous arrive tout exprès pour être jeté! J'ai de l'or! je puis le prendre à pleines mains et le répandre ; et, si je le jette devant moi , l'espèce humaine va se baisser jusqu'à terre pour le ramasser dans la boue ; et, quand elle sera baissée , je puis lui donner du pied au derrière, et c'est à peine si elle se retournera pour me dire , avec un niais sourire : Grand merci , riche !
LETTRE XTT
Comme cet argent ma changé toute la ville !... La ville était si hargneuse et si révèche hier, quand je n'avais rien ; elle est si obéissante et si souple aujourd'hui que je suis riche 1 Hier je passais timidement contre la muraille; je rasais la muraille, et j'aurais volontiers essuyé , avec le pan de mon habit, le pavé boueux que j'avais louché du pied...
Aujourd'hui, depuis deux heures, c'est moi qui insulte la muraille; je marche aux plus beaux endroits de la rue , je foule le pavé tant qu'il me plaît ; je m'appuie sur le pavé de toutes mes forces ; je lui brise le crâne avec le talon de mes souliers; le pavé courbe la tête. La ville prend son chapeau à deux mains pour me saluer la première; la ville est mon esclave , rien que mon esclave , soumise, patiente , obéissante , résignée. La ville va me donner tout ce que je lui demanderai. À genoux devant moi ! elle est à genoux : arrache de ta bouche ta première pèche, ton meilleur morceau de bœuf ! elle me donne son bœuf et sa pêche. Vive 1 hospitalité de L'or! je demande à la ville tout ce qu'elle a, elle me le donne; ce quelle a de plus cher , elle me le livre pour les usages les plus abjects. La ville me livre son fils aîné pour en faire un crocheteur; son vieux père pour en faire un portier; elle me vend son frère cadet pour qu'il aille se faire tuera ma place; elle me prostitue sa petite fille quia seize ans! 0 la bonne ville! Que disais-je donc? que c'était un gouffre sans issue... je mentais : c'est un lieu de délices dont on ne peut sortir! Je mentais ,
~ 281 — j'ai calomnié cet honnête Paris. Voyez comme il court sur mes pas , la main à ses lèvres et le sourire sur les lèvres ; voyez comme il se range pomme faire place; voyez comme il enlumine chaque soir ses comédiens pour moi! comme il raccourcit la robe de ses danseuses pour moi ! comme il charge ses tables devins et de viandes pour moi! comme il prodigue le rouge à ses courtisanes pour moi! l'or à ses maisons de jeu pour moi ! le vice partout pour moi! Tout cela est à moi, heureux! Tout cela est à toi , Prosper , Edouard , Georges , Chavigni de Chavigny! A moi la ville! Paris est bien plus facile à acheter que l'empire romain , et s'achète bien plus vite, et se paie à bien meilleur prix. Viens donc dans ma capitale, mon Christophe, viens-y demain , viens-y après-demain. Tant que j'en serai le roi , grâce a mon or , viens ! et , quand lu seras arrivé , nous irons bras dessus , bras dessous dans la ville, comme deux bons frères : et nous irons nous asseoir à quelque balcon doré, qu'on nous louera comme on loue une fenêtre à la Grève, un jour d'exécution . mais moins cher. iNous irons nous asseoir à ce balcon , et de là nous
verrons passer toute ma ville , tous mes sujets , tout mon harem, mes sultanes favorites, mes houris échevelées , mon paradis sur la terre; — et, du lia ut de mon balcon , si tu vois passer un beau cheval , tu me diras : — Je veux ce cheval! tu l'auras\ De même, si tu vois passer une femme, n'importe laquelle, tu me diras : — Je veux cette femme !
— et tu auras la femme comme tu auras le cheval.
— Viens donc , mon ami , viens donc dans mon royaume, que je te fasse le maître de tout ce monde comme j'en suis le maître; après nous, ce sera à d'autres à régner tout un jour.
Te rapelles-tu le saint Évangile où il est raconté que Notre Seigneur Jésus-Christ fut transporté par le diable au sommet d'une haute montagne? Le diable dit à Notre-Seigneur : — Tu vois tous les royaumes de ce monde? adore-moi , ils sont à toi!
Il y a des philosophes qui ont prétendu qu'il n'y a pas de montagnes assez hautes pour qu'on puisse voir de leur sommet tous les royaumes de l'univers !
Les imbéciles! à l'heure qu'il est , je vois tous les royaumes du monde renfermés dans ma bourse: — il y a deux cents louis au moins!