LETTRE
Nos leçons d'escrime continuent. .) ;ii voulu aller dans une salle d'armes faire assaut ehez un professeur célèbre, il y est venu avec moi.
En entrant, j'ai demandé au maître d'escrime de faire deux ou trois passes avec moi ; il m'a trouvé déjà très-habile et très-délié; il a dit que je me battais peu dans les règles, mais que j'avais le
— 34â — jeu subtil et embarrassant. — Mon oncle a voulu nous voir plus animés, alors nous nous sommes portés des bottes plus sérieuses ; c'était vif et hardi, c'était nouveau ; je touchais pour le moins aussi souvent que j'étais touché; on faisait cercle autour de nous. La vue de tant de regards m'anima ; la vue du fer opéra aussi sur mes sens. Je rompis , je revins, j'allais vivement ! cela fatiguait mon antagoniste ; une fois sorti de ses coups et de ses démonstrations, il perdait la tête; à mesure que je m'escrimais il se décourageait; bref, je i'ai désarmé ; son fleuret a été tomber au bout de la salle. — On m'a applaudi beaucoup; le prévôt a été sifflé.
Ce prévôt d'armes est un ancien militaire de la vieille garde. — C'est un de ces vieux grognards de romans et de vaudevilles, toujours sur le point d'honneur, insupportables Rodomonts, à qui l'empire avait donné de grandes habitudes d'impertinence ; du reste, fort entêté de son art , jaloux de sa renommée, colère, aimant le vin, bretteur, et ne craignant guère de voir couler le sang.
Cet homme*, se voyant désarmé par moi el entendant les railleries cruelles de la salle d'armes, s'oublia jusqu'à porter la main sur moi.
Tu ne saurais croire combien c'est là uii effet terrible !
C'est la dégradation qui tombe sur vous!... cette chair , qui heurte votre chair, vous écrase lame... vous sentez à votre joue du sang qui y pèse comme la fange- • ■ le l'eu de la honte vous dévore. . . une joue ainsi tachée ne se lave qu'avec du sang.
Cependant la colère me trouva calme? — Je frappai mon fleuret à terre et j'arrachai le bouton.
Mon antagoniste en fit autant, ce fut l'affaire d'une seconde; le bouton du fleuret vola des deux parts, et le fer, innocent jusque-là , redevint mortel.
Et nous nous précipitâmes 1 un sur l'autre avec une rage inouïe... moi surtout j'étais au ciel ! Ce n'était plus l'escrime ordinaire, ce n'était plus le même fer, ce n'était plus la même terre, c'était une terre toute nouvelle, c'était un combat, c'était une boucherie! Ciel et terre! je ne puis dire ce qni se passa dans mon cœur, mais évidemment
je voyais déjà un grand trou dans le cœur de mon ennemi qui s'escrimait devant moi; à mon premier geste , il avait compris qu'il était mort.
Vois-tu , moi en présence de ce vieux soldat , en présence de ce spadassin habile, moi tout nu devant cet homme qui aurait pu être mon père, moi qui me vengeais d'un affront brutal. — C'était la génération nouvelle aux prises avec la génération passée; c'était la restauration aux prises avec l'empire ; c'était le citoyen en garde avec le soldat ; c'était le jeune homme qui dit au vieillard : Val en !
Son épée me passa sous le bras ; en voulant parer , je glissai, je tombai , il vint frapper du ventre sur mon fer. — il était mort!...
— Il est mort, dit mon oncle , je suis content de vous, mon neveu.
Disant ces mots, il jeta sa bourse à la femme de ce pauvre diable. Elle reçut cet argent , comme si on lui avait payé un cachet vingt fois sa valeur.