LETTRE XXVII
Mon cher précepteur a fait de l'écurie une science; voici tantôt dix jours qu'il n'est occupe qu'à nie démontrer la sellerie et la manière de se connaître en harnais, en voilures, en équipages <li' toutes sortes.
— Une lois qu'on est dans le luxe , m'a-t-ildil , il Faut bien prendre garde de tomber dans !<• bour
geois , c'est-à-dire dans le commun. Le bourgeois îventend rien à la vie élégante, heureusement pour nous, grands seigneurs ; le bourgeois achète un cheval ; on lui dit que le cheval a eu le feu aux quatre jambes , il répond : Qu'est-ce que cela me fait, pourvu que le cheval me porte? et il croit avoir fait une excellente affaire, en payant son cheval mille francs de moins. Le lendemain, le bourgeois achète une voiture ; on l'avertit que la forme de cette voiture date de Tannée passée , et que , par conséquent, elle est plus vieille que si elle avait dix ans. — Le bourgeois répond : Que m'importe? pourvu qu'elle me traîne ; et il achète la voiture ! Le bourgeois est l'égout complaisant où s'en vont nos vieilles voitures, nos vieux chevaux, nos vieux harnais , tout notre luxe de la semaine passée . acheté à crédit; il achète tout cela avidement et au comptant, et à moitié prix... L'idiot!... comme si le cheval que nous lui vendons ne nous avait pas servi tant qu'il pouvait nous servir ! comme si nous avions encore à faire quelque chose avec la voiture que nous lui cédons ! 11 faut donc compter beaucoup sur le bourgeois , et toujours;
mais pour cela il ne faut pas être bourgeois soimême , il ne faut pas dire comme lui : Qu'importe? au contraire , choisis avec le plus grand soin et tes chevaux et tes voitures; que tes chevaux soient fringants et vifs , peu importe qu'ils aient du fonds, ce serait du fonds pour le bourgeois. Que tes voitures soient élégantes avant tout , peu importe qu'elles soient solides , ce serait de la solidité pour le bourgeois; jouis de tout, flétris tout, gâte tout, fais tout ce qui te plaît , mon enfant; livre-toi à toutes tes fantaisies; fais des enfants et prends des maîtresses , sauf ensuite à faire adopter tes bâtards et à faire épouser ta maîtresse par le bourgeois.
Il me donna ainsi toutes les leçons imaginables de prudence et de plaisir. Quel bon maître j'ai trouvé là !
LETTRE XXVIll
— Mais, lui disais-je, j'aime déjà mes chevaux, je leur fais une longue visite chaque matin et chaque soir ; je les vois manger , je les entends hennir ; mon tilbury est aussi fort élégant et fort léger, et c'est à peine si j'y tiens avec mon groom. Pourquoi voulez-vous donc que je songe déjà à vendre
et à changer tout cela pour faire plaisir au bourgeois?
— C'est que, ma-t-il répondu, tu es encoredans le luxe de seconde qualité, le luxe mobile et changeant du jeune homme, le luxe ruineux, le luxe qui plaît aux usuriers et aux laquais ; le luxe qui te liera avec tous les élégants de la ville, le luxe des échanges dans lesquels il y a deux dupes et deux trompés ; le luxe des paris , des courses , des maquignonages de toute sorte ; car ceci est un des grands avantages du cheval de changer en maquignons tous nos jeunes gens à la mode ; j'espère que tu ne feras pas fi d'un des privilèges les plus importants de ta nouvelle position. Plus tard , quand tu seras à mon âge , tu arriveras au luxe de première qualité , à ce luxe honorable et solide qui se fixe , qui ne change pas , qui a passé à travers tous les extrêmes , et qui s'est arrêté dans le comfort , comme disent les Anglais.
Nous parlions ainsi dans mon tilbury, que je conduisais pour la seconde fois. — Tu conduis bien , me disait mon oncle ; seulement il faut que ta main soit beaucoup plus basse , ta main sera
moins sûre, mais tu auras beaucoup plus de grâee; et c'est de la grâce qu'il faut avoir, avant tout, dans une voiture de luxe. En même temps , me voyant passer de côté et d'autre , couper les ruisseaux devant les calèches les plus rapides. — Mais vraiment, ajoutait-il, tu ne conduis pas mal.
Après quoi nous allions au pas. C'est une grande coquetterie d'aller au pas , quand on a prouvé qu'on pouvait aller très-vite. Allant au pas, nous vîmes passer devant nous plusieurs femmes à cheval ; elles montaient, pour la plupart, des chevaux fort maigres , et un méchant voile vert flottait sur leur triste figure. — Voilà, lui dis-je, de sottes femmes 1 il se retourna vers moi avec une expression moqueuse. — Vraiment , dit-il , tu trouves qu'elles sont laides et tu as bien raison , mon ami ! mais c'est que vraiment elles sont jaides : regarde donc cette démarche, les longs corps tout plats ! ces robes longues qui cachent ces vilains pieds, ces figures affectées surmontées de ce chapeau d'homme qu'elles dénaturent, et embellies de ce petit nez mal ouvert! car j'ai remarqué que toutes les femmes qui montaient à cheval avaient un nez à peine, el
qu'elles liaient plus laides que les autres. Et conoois-tu , mon ami , la folie de ces pauvres hommes qui courent à cheval après ces haridelles ! comme ils sont essoufflés! comme ils ont peur qu'elles ne tombent la face la première. Tiens , en voilà une qui n'a fait qu'un saut ! et en effet le cheval d'une de ces dames s'était arrêté court ; l'amazone infortunée avait roulé sur la poussière; je voulus descendre, mon oncle saisit mon fouet, fouetta mon cheval , et le cheval s'emporta au grand galop.
Si bien que je renversai un vieillard qui traversait le chemin. Mon oncle, sans s'arrêter, jeta sa bourse au vieillard. — Puisque nous avons la route belle , courons , dit-il , je n'ai guère envie de paraître devant le juge de paix.
Et nous courûmes jusqu'à Boulogne ; à Boulogne le cheval n'en pouvait plus.
— J'ai bien peur, me dit mon oncle, que ton cheval ne soit légèrement poussif.
— Vous croyez, lui dis-je en palissant!
— Cela te démontre la nécessité de te faire des amis à qui tu puisses vendre tes chevaux poussifs!
— Et ce pauvre homme que j ai renversé , croyez-vous qu'il ait bien du mal?
— Bah! dit-il , il a ma bourse! — D'ailleurs il fallait bien que ton premier accident f arrivât tôt ou tard ; tu ne sais conduire un tilbury que de ce jour.