‹ Le chemin de traverse (volume 5)Chapitre 19 sur 26 · LETTRE XXVI · texte numérisé non relu

LETTRE XXVI

Nous sommes dans le fourrage, clans les liainais, dans les voilures jusqu'aux oreilles ; Téquitation a remplacé l'escrime. Mon maître ne m'a pas envoyé au manège plus qu'il ne m'avait envoyé à l'académie. — La meilleure manière de tomber d'un cheval, a-l-il dit, c'est d'apprendre à le monter. L'équitation , ces! comme l'escrime ; seulement ,

au lieu de se battre avec un homme, on se bat avec un cheval. Il faut à peu près le même sang-froid , le même courage et la même habileté ; il faut avoir la main aussi légère pour dompter l'un que pour tuer l'autre. Je t'ai appris deux ou trois coups dépée qui sont sûrs , je n'ai pas autre chose à t'apprendre pour ton cheval : tiens-le des genoux avec vigueur , lâche-lui la main ; que sa tête soit libre et son flanc captif: surtout pas plus de ménagement pour le cheval que pour l'homme; une fois en garde, frappe de l'épée, et en avant I une fois à cheval , frappe de 1 éperon , et en avant !

Sauf, quand l'épée est dans le fourreau et le cheval dans l'écurie, à prodiguer les salutations et 1 avoine ; l'avoine encore plus que les salutations; car un cheval qu'on nourrit bien ne croit jamais qu'on s'humilie devant lui.

Notre première sortie à cheval n'a pas été malheureuse; il m'a laissé le plus beau des deux ; il a monté le cheval à deux fins, il a trouvé que j'étais bien en selle , il ma dit de porter les jambes plus en dessous , et de bien présenter le corps ; c'est ce que j'ai fait. 11 m'a dit qu il fallait être plus

— 565 , — à son aise que je ne 1 étais , qu il fallait parler et rire comme si on était dans un fauteuil; et ne pas se tenir immobile entre les deux oreilles de son cheval , comme si Ton était au manège Franconi ; j ai obéi. Après les premières ruades , j'ai été le maître de mon cheval ; je l'ai mis au pas tant que j'ai voulu; puis je lui ai rendu la main, et nous avons été au petit galop. C était un samedi... au bois de Boulogne... la promenade était arrosée... I air était frais... le beau monde était dehors... Avant d'être à cheval, et sur mon cheval, je n'avais jamais vu le monde de niveau ; je l'avais toujours vu de bas en haut, m'arrêtant aux armoiries de la calèche, et ne voyant jamais ce qui était dans la calèche : tantôt une femme seule, à demi couchée dans sa voiture, et l'œil entrouvert, dans 1 nttitude du recueillement; tantôt toute une famille, le père et la mère, les deux enfants, et, sur le devant, la nourrice qui tient le troisième enfant! tantôt la femme de théâtre qui revient quand les autres partent, et qui se hâte parce que son rôle va commencer; tantôt le ministre qui va au galop pour faire croireqn'il ;i besoin d'arriver ; tantôt I homme

— 5GG — d'église qui se mêle à ces joies mondaines ; tantôt la princesse qui passe et son enfant qui salue; tout le gouvernement de la France se promène dans cette allée ; tous les noms puissants de la France . toutes les grandes fortunes , toutes les gloires consacrées , c'est-à-dire toutes les gloires qui vont en voiture! c'est un beau monde vu ainsi! On n'a pas le temps de l'analyser , il paraît et il s'en va ; il montre sa grâce, et il fait comme Galathée, qui s'enfuit dans les saules quand on l'a vue ; il passe et il repasse ce monde de pouvoir et de luxe , et il n'a que le temps de sourire en silence , le muet qu'il est, il ne peut se livrer ni à ses calomnies, ni à ses haines; il est charmant, il est séduisant, il est si innocent, vu de loin ! Vu de loin, l'imagination est pour beaucoup dans cet enchantement d'une heure ! c'est le monde tout au rebours de ce qu'il est d'habitude. On craint de se heurter au bois de Boulogne ; on se fait place l'un l'autre ; on s'avertit du moindre cahot; si 1 un des promeneurs vient à tomber, c'est à qui lui tendra la main pour l'aider à se relever ; si une voiture se brise, mille voitures volent à son secours; on dirai I

un peuple de frères. Mais, pour acheter droit de bourgeoisie dans ce peuple, il faut acheter un cheval ; mais pour bien le voir, ce peuple à part , et pour le suivre, il faut être monté sur un cheval. Mon oncle avait bien raison , le cheval , c est le grande supériorité parisienne. Voyez comme ces jeunes gens se saluent et s'admirent; voyez comme les femmes ont le sourire gracieux et facile ! La foule qui passe dans leur poussière, et qui se traîne lentement à pied dans leur sillon, n'aperçoit ni ces grâces , ni ces sourires ! Moi , à cheval , je vois tout cela, je domine tout cela , j'ai des ailes comme les autres.

Et album Wutor in alitem.

le suis mieux placé du haut de mon cheval pour voir Paris, la grande ville, dans sa calèche , que n était placé Asmodée lui-même au somme! des toits.

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