‹ Le chemin de traverse (volume 5)Chapitre 22 sur 26 · LETTRE XXX · texte numérisé non relu

LETTRE XXX

Je t'annonce avec joie et avec crainte, qu'enfin je vais bientôt le voir de près ce monde que je n'ai vu encore que de loin. Je l'ai dit à mon maître hier : — A présent que j'ai passé par la salle d'armes et par l'écurie, quand donc me ferez-vous entrer dans le monde, mon maître?

11 ma répondu en souriant , et en me prenant la main avec une galanterie des plus aimables :

— Nous entrerons dans le monde bientôt , mon cavalier. Il ne vous manque plus guère, pour être du monde , que deux ou trois petites conditions essentielles à remplir. Vous avez déjà tué votre homme , c'est bien 1 vous montez un cheval de deux cents louis, c'est bien! à présent il vous reste quatre choses à trouver qui ne sont pas aussi communes que vous pourriez le penser au premier abord : un nom, un vice, une opinion, un état.

— Rien que cela, lui dis-je, je n'y avais pas pensé vraiment! mais vous avez raison , mon oncle! un nom et un état d'abord , un état d'abord ; une vie que je gagne, une vie que j'explique aux autres , que je m'explique à moi-môme, car souvent j'ai peur de la vie que je mène. Donnez-moi donc un état , mon ami ! donnez-moi une existence qui vienne de moi , de mes mains ou de ma tête. Je veux gagner ma vie, j'ai été assez oisif comme cela. Oh ! vous avez de grandes idées quand vous voulez ! oh ! vous êtes vraiment mon ami ! un état, un état à moi, Prosper . à 1 enfant de votre sœur, un

état si vous voulez que je sois un homme, ear vraiment c'est pitié que cette vie de hasard. C'est pitié ! c'est pitié ! c'est pitié !

Ainsi , je m'animais peu à peu. Ce seul mot , un état, ce mot que j'ai entendu dire à mon père, m'avait mis hors de moi. Un état! je me sentis un homme tout nouveau , et je me laissai aller à cette lueur tant que je pus aller.

Mais je le répète, c'est un homme, tout bon qu'il est, qui est ennemi des illusions les plus innocentes. 11 m'a laissé dire, et quand j'ai été fatigué, il a pris la parole.

— Enfant que tu es! te voilà devenu bourgeois tout d'un coup. Le bourgeois se sert de son cheval pour ses affaires, tu veux un état pour vivre; c'est un métier que tu veux dire. Enfant! quand je te parle d'un état, moi , ton ami , je ne te parie ni de ton boucher ni de ton propriétaire, ni d'aucuns de ces détails vulgaires à l'usage du vulgaire .le te parle d'un titre, qui explique tout d'un coup ta position sociale. Autrefois, quand c'était le règne des nobles, un titre honorifique suffisait, ou était vicomte ou baron . et la société n'en de-

mandait pas davantage; elle savait que la noblesse donnait le privilège de vivre grandement et sans rien faire. Il n'en est pas ainsi aujourd'hui. Aujourd hui tous les efforts de la vieille cour pour réhabiliter la noblesse, ne l'ont pas tellement réhabilitée, qu'un gentilhomme puisse se contenter de dire : — Je suis marquis! La société qui est toute composée d'éléments plébéiens , dit à ce noble : Vous êtes marquis , et quoi encore? C'est ce quoi encore que je veux te donner , c'est cette difficulté vulgaire que je veux t'aplanir; c'est cette explication à ton existence que je veux trouver. Qui se soustrait aujourd'hui à cette loi générale de la société, risque de passer pour un chevalier d'industrie, et c'est ce qu'il ne faut pas ; il faut marcher tout haut au soleil , tête levée ; on peut avoir une maison murée aujourd'hui , il suffit que le coffrefort soit ouvert. Voilà donc , mon ami , ce que j'entends par ce mot : un état. Un état, c'est la plus grande indépendance possible avec le moins de travail possible. Plus l'indépendance est grande , moins le travail est pénible , plus l'état est beau. 11 ne faut donc pas à ce mot un état , sauter de joie ,

et faire de l'enthousiasme comme s il s'agissait dune action héroïque. — Ce n'est rien moinsqu'un sacrifice que je te demande, rien moins que de la résignation et du travail ; en te donnant un état comme je l'entends , je t'applique une loi de la société oisive ; une loi comme celle qui t'impose d'avoir un habit propre et un beau cheval , et de bien tuer ton homme dans l'occasion. En môme temps , il me développa la grande théorie de l'état, du nom , du vice , et de l'opinion politique. Sa théorie est curieuse et pleine d'intérêt ; j'en ai perdu bleu des aperçus trop déliés pour moi , c'est une profusion inouïe d'idées et d'opinions que je n'ai lues ni entendues nulle part; je t'en ai gardé ce que j'ai pu garder; ce sera le sujet de trois ou quatre lettres séparées que je ferai aussi courtes <pie je pourrai.

LETTRE XXX ï.

Le malheur des temps, in a-t-il dit, a multiplié le nombre des états honorables. Autrefois , quand le mot gentilhomme voulait dire propriétaire, il n'y avait qu'un état honorable, c'était d'être gentilhomme. Etre gentilhomme ou propriétaire, cétail môme chose. Le grand propriétaire devenait gentilhomme; !<■ gentilhomme ruiné rede-

venait toujours propriétaire par alliance; c'était le beau temps pour tous ceux qui étaient gentilshommes.

Aujourd'hui le beau temps est pour tout le monde. Le véritable gentilhomme aujourd'hui , c'est le propriétaire. On ne compte plus par quartiers, mais par arpents de fermes ou de bois; on ne dit plus il est duc , on dit c'est un propriétaire de la rue de Rivoli. Toutefois, comme de nos jours on s'amuse a refaire une noblesse, il faut compter la noblesse pour quelque chose; le métier de soldat, qui a été le bon métier, ne se soutient un peu, de notre temps, que parce qu'il fut autrefois métier de gentilhomme, et parce qu'il a été maintenu gentilhomme, tant bien que mal , par Bonaparte. Donc, le meilleur état de nos jours est celui qui participe à la fois du riche et du noble ; qui est en même temps industrie et propriété; l'homme d'un pareil état est bien venu partout , il tient à la fois au vieux temps et au temps moderne, il a un pied sur le faubourg Saint-Germain, un autre pied sur la Chausséed'Antiu , comme le colosse de Rhodes, sur ses

deux rives opposées; aujourd'hui il faut deux portes, Tune au passé, l'autre à l'avenir; entre les deux portes se trouve le présent ; là est toute la difficulté.

Les plus habiles , et malgré les plus savantes combinaisons, ont fait de vains efforts pour y parvenir à cet état bienheureux entre le passé et l'avenir.

L'un s'est fait magistrat, croyant atteindre cette noblesse de robe qui avait tant de valeur autrefois; mais à peine a-t-il touché à la magistrature qu'il éprouve que cette noblesse de seconde main n'a plus de valeur et qu'il regrette toutes les peines qu il s'est données pour arriver à une fortune médiocre qui influe beaucoup sur la considération qu'on lui porte.

L'autre s'est fait militaire dans la maison du roi , espérant arriver , à laide de son nom , à quelque chose; mais à peine arrivé à quelque chose, i! se rencontre que pour cent ans au moins la profession de colonel ou de sous-lieutenant-général est perdue; ce sont deux professions épuisées (<>liilemenl par l'empire, dont l'empire a dévoré tout

le suc, et que la toute-puissance royale ne peut rendre à son ancien éclat, tanlelles avaient d'éclat il y a quinze ans !

Les gens de routine ont cru arriver à cette double considération de l'argent et de la noblesse, comme on y arrivait autrefois, par des alliances. Ainsi , le noble pauvre a épousé la fille du riche , et réciproquement, mais la fusion, cette fois, s'est trouvée impossible. Elle avait très-bien réussi au trefois, quand la noblesse valait l'argent, mais aujourd'hui la noblesse vaut moins que l'argent . il n'y a plus d'équilibre, il n'y a plus d'égalité (ians ce genre de transactions; une des deux parties est la dupe de l'autre, et le public, pour qui se font presque toutes les alliances de ce monde , le public, qui regarde, se moque également des deux parties contractantes.

Autre tentative. 11 y en a qui ont sollicité des places à la cour , ils ont eu les places à la cour , on les a refaites tout exprès pour eux ; même désignation , même privilège, même servitude , même broderie , rien n'y manque ; mais si ces places étaient encore à la cour , le public n'était pas à ces

places ; il n'y croyait plus. 11 y croyait autrefois , parce qu'elles s'achetaient et se vendaient comme une charge d'avoué et de notaire ; il v croyait, parce quelles représentaient un capital. Aujourd'hui une charge à la cour c'est beaucoup moins qu'un capital, c'est une faveur; on n'en veut plus.

Les habiles se font notaires , ils se marient pour avoir une charge. Us achètent d'un côté, ils se vendent de l'autre; les habiles ne sont pas les sages. Ils sont très-estimés et très-considérés partout, excepté dans les vaudevilles et les comédies en cinq actes, où ils paraissent à la dernière scène comme des laquais ; le public les estime forl parce qu'ils sont soixante et douze dans tout Paris. ni plus ni moins.

Tu vois, mon ami, que cette multitude d'états raisonnables est très-embarrassante et très-nombreuse. Je t'ai parlé des états connus de tout temps ; de nos jours on a inventé quelques états nouveaux qui méritent aussi beaucoup de défiance cl d'attention.

Les uns, gens d'esprit et encore plus d'audace,

se font marchands desprit et d'audace. Us vivent de leurs saillies comme l'oiseau vit de son chant , ils font rire ou ils font pleurer la multitude , i!s sont poètes, tragédiens, ou vaudevillistes; ils sont riches, le poète trois mois sur douze, le tragédien neuf mois dans Tannée , le vaudevilliste toujours. Avec ton esprit je te conseillerais ce métier; mais avec ta bonne mine, ta belle tournure, et ta jeunesse encore naïve, je ne te le conseille pas.

Les autres sont les rois de l'opinion , cette reine du monde ; la presse périodique les dévore bouche béante. Us gaspillent à chaque heure du jour ce que le Ciel leur adonné dame, d'esprit, de cœur, de pensées d'amour, de présent et d'avenir. C'est l'histoire des enfants jetés dans les bras de Saturne. C'est un beau métier, sans doute; imposer son opinion à la masse, diriger les royaumes, contenir la haine de la foule, exciter son amour, et lui désigner ses héros, mener à son gré cette vile populace, qui sait lire tout juste assez pour être trompée; faire sauter de dépit le roi sur son trône, et le ministre dans son lit; renaître chaque matin plus puissant et plus fort; être éternel comme la

haine il un Italien ! être puissant- comme la vieille maîtresse d'un jeune prince ; être redouté comme un souverain pontife dans les temps de croyance; bien plus , être le chef de la seule croyance de son temps ; savoir qu'on ne croit qu'en vous seul ; savoir que le peuple a brisé ses dieux pour faire de vous son dieu! qu'il a chassé ses oracles pour faire de vous son oracle! qu'il a déserté le temple et la chaire chrétiennes, pour s'attrouper dans votre temple et se presser autour de votre chaire ! savoir tout cela ! imposer à la foule ses tristesses et ses joies, sa louange ou son blâme, sa pitié, sa colère , ses caprices, ses vanités 1 n'être ni roi, ni prince, ni pontife, ni femme perdue et cependant vivre aussi puissant qu'un roi , aussi estimé qu'un pontife . aussi riche qu'un prince , aussi heureux qu'une femme perdue de mœurs ; c'est cela qui est beau ! c'est cela qui est un bel état ! c'est cela une nouveauté inouïe! c'est cela une trouvaille qui fait honneur a ce siècle politique! C'est là où j'aurais voulu te voir passer! mais, Prosper , si c'est une profession décevante, c'est aussi une profession de tous les jours, une passion de toutes les heures,

une colère de tous les instants de la vie; c'est une suite prolongée de haines, de discordes, de batailles, de calomnies, de grincements de dents. A ce métier les plus braves pâlissent , les plus infatigables se fatiguent, les plus abondants s'épuisent et dépérissent. La presse est une furie qui se dévore le sein après avoir tout dévoré autour d'elle ! elle a tué le génie en France, elle a épuisé à son profit l'esprit, la gaieté, la satire, la chanson, la comédie, le roman , le poëme, le petit et le grand vers, l'ode, tout ce que faisait la France poétique et littéraire; elle a tué les livres; elle a remplacé l'ouvrage pensé et fait à loisir par une facile improvisation d'une heure; le volume consciencieux et durable par une feuille en l'air qui va et qui vient comme la chauve-souris le soir, ou comme l'hirondelle le matin ; avec la presse périodique, rien de grand n'est possible, rien de durable n'est possible, car la presse est une fille honnête sans être plus heureuse, qui est avide de jouissances précoces; car c'est un enfant prodigue qui mange son bien en herbe ; car c'est la poésie d'une nation qui a tout dit, qui a (ont fait, qui

a tout pensé; qui a tout rêvé, qui a tout épuisé, même le néant.

Garde donc ta belle vie et ta belle jeunesse , ne te jette pas à corps perdu dans ce gouffre, laisseles à leur célébrité d'un jour ces maîtres de l'opïnion d'une heure; j'aimerais mieux te savoir colonel, médecin, notaire ou procureur du roi quelque part, mon neveu, que de te voir chaque matin jeter à la foule ce qu'un homme a de plus précieux et de plus cher, son opinion quand il y a conscience, et sa parole quand il y a conviction.

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