‹ Le chemin de traverse (volume 5)Chapitre 23 sur 26 · LETTRE XXX II · texte numérisé non relu

LETTRE XXX II

.1 ai repris haleine. — Je reviensà la dissertalion de mon oncle, sur le meilleur et le plus convenable état de nos jours.

Je ne veux pas, mVt-il dit, oublier dans le nombre des beaux états, l'état politique, la dépulation. C'est un bel état, celui-là, et je comprends que s'il était permis aux jeunes ftens de l'aborder, ce serait

une noble carrière pour un jeune homme; mais attendre quarante ans, c'est trop attendre; à quarante ans l'homme sage a fait sa fortune, l'homme d'esprit en jouit , l'homme inutile est jugé, etl'imbécille est à sa place quelque part, à l'Institut ou au Conseil-d'Etat.

Si je t'avais rencontré plus jeune, j'aurais fait de toi un savant. La profession de savant est encore une de ces terres inconnues , voisines de l'Eldorado, une profession toute neuve, et une bonne profession encore! 11 y a à Paris une certitude matérielle, pour ainsi dire, d'obtenir tant qu'on voudra une place de sept à huit mille livres de rentes , en apprenant une de ces langues que personne ne sait, l'hébreu, le syriaque, le chinois, l'arabe et autres langues plus ou moins utiles. Vous êtes seul dans votre partie, pas de jalousie, pas d'intrigue ; vous avez dans l'état la valeur d'une de ces médailles de la Bibliothèque Royale, auxquelles personne ne touche, valeur égale pour tout le monde , qu'elle soit en or pur ou en monnaie de billon. J'imagine pourtant qu'un homme d'esprit dont le hasard aurait fait un savant de i "état, une

médaille du Collége-de-France, aurait pu tirer un excellent parli de ce hasard ; mais tu nés plus'assez jeune pour être savant , tu aurais besoin de trois ou quatre diplômes, qu'on ne te donnerait pas,. parce que tu n'as pas étudié dans les règles ; et bien certainement lu en sais plus que le plus savant de tes juges : — ■ C'est donc vous qui nous jugerez? comme dit Figaro 1

11 récapitula ainsi toutes les professions libérales, et jamais.il n'en trouvait aucune qui me convînt. — Moi qui commence à le connaître et qui suis habitué à le voir toujours procéder par le contraire , et mettre en avant les impossibilités pour arriver au possible, je le voyais venir sans inquiétude, j étais sûr qu'il avait un état à me proposer.

— Tout bien calculé , me dit-il enfin , il n'y a qu'un état dans le monde, c'est la finance. Etre financier, ce n'est pas être marchand, ou plutôt c'est vendre de for, et la marchandise est si belle, quelle ennoblit la profession. Etre financier, c'est élrc une puissance morale , c'est être une puissance politique; c'est plus que cela, on s'élève au-

dessus de la puissance , on est une force! L'argent ! . . . l'argent ! . . . c'est le monde. . . c'est tout. . . L'argent a tout fait en Europe, il a été plus loin que la création, il a refait la maison de Bourbon , il a ranimé les morts... L'argent fait la paix et la guerre ; il apaise ou bouleverse les villes ; il détrône les rois; c'est toujours l'argent du roi de Macédoine chanté par Horace :

Aurum per medios ire satellites, Lt perrumpere amat saxa, polentiiis Ictu fulmineo .

L'or brise les citadelles aussi bien que la foudre... il est plus puissant que la foudre. Songe à cela !... C'est la seule aristocratie qui soit restée debout de toutes les aristocraties de ce monde. Tout passe , tout pâlit. . . pouvoir, beauté, grandeur, noblesse. . . l'argent reste! Ouvrard a pu acheter à l'encan, pour en faire un tapis à ses chiens , les quatre morceaux de bois doré et le morceau de velours qui composaient le trône de Bonaparte. L'argent! c'est la vraie poésie de notre siècle. Regarde passer les frères Rothschild, banquiers des roîs et des

nations, fais attention ! et tu verras la terre trem- !>ler sous leurs pas !... Fais mourir Villèle ou fais mourir l'empereur d'Autriche , l'empereur sera remplacé du jour au lendemain. Le lendemain de sa mort, on criera comme on criait la veille : Vive l'empereur! La mort de Villèle sera suivie par une oraison funèbre plus solennelle et plus vivace à la fois, que toutes les oraisons funèbres de Bossuet, supérieure à l'oraison funèbre pour Henriette d'Angleterre; il y aura une baisse de trois francs pour la mort de Villèle ; il aura l'oraison funèbre de l'argent , la seule oraison funèbre de ce monde positif. L'argent , aujourd'hui , a remplacé l'orateur, comme il a remplacé le poète... c'est l'argent qui s'est chargé de dire , après la mort d'un homme, si cet homme était un grand homme. La mort de Napoléon n'a pas fait baisser la rente d'un centime; celle Wellington la ferait tomber au-dessous du pair; celle de Louis XV111 l'a fait hausser de dix centimes!... L'argent l'a dit!... Wellington et Louis XVIII sont de plus grands hommes que Bonaparte. Le cardinal Dubois n'a pas eu d'autre oraison funèbre que celle de l'argent. L'argent a

applaudi à l'entrée des alliés à Paris ; on l'a consulté, il a dit : Oui, entrez! et la conquête est entrée! C'est à l'argent qu'il faut courir d'abord: quœrenda pecunia primùm! Ainsi donc, sois à l'argent! Le métier d'argent est le seul qui n'ait pas d'entraves ; tous les hommes savent gagner de l'argent , comme ils savent nager en naissant ; le tout est d'oser : ose donc! sois financier... Le temps est bon, les fortunes se remuent, l'indemnité va circuler de mains en mains , comme circulent toujours toutes les fortunes de hasard ; il faut considérer l'indemnité comme un parvenu, comme un officier de fortune , comme un forban qui a fait une prise et qui ne la gardera pas ou qui la gardera mal. Quand l'argent court, il fait bon à être à l'affût de ce gibier-là; gagne de l'argent ! Remplissez bien votre bourse, seigneur Roderigo ! nous sommes pour cela sous un bon ministre et sous une bonne cour. Le ministre fait de nouvelles lois d'argent chaque jour ; chaque loi nouvelle est une battue dans les forêts où l'argent pousse; c'est un bon ministre. Quant à la cour , c'est une bonne cour , parce qu'il n'y a ni femme ni maîtresse; délivrée de cette in-

— aoi — fluence de femme et de maîtresse qui peut ruiner les plusriclies, la cour dépense son argent, elleneiejette pas, elle ne le donne pas, il faut le gagner, et l'argent appartient de droit aux habiles, quand il ne va pas aux corrompus. Ainsi le temps est bon pour l'argent ; le temps est à l'argent. Le temps n'est ni à la noblesse, ni à la magistrature, ni à l'épée, ni à la poésie, ni aux testaments des vieux oncles, il est à l'argent !... 11 faut donc que tu sois homme d'argent!... et lu seras homme d'argent, si lu m'en crois.

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