LETTRE XXXIII
Je le laissai se reposer , et je lui demandai corn nient je serais un homme d'argent, comment on devenait un homme d'argent, ce que c'était au juste qu'un financier? Il me répondit :
— Un financier? c'est un homnve qui louche dans les caisses de l'état l'argent du particulier, et dans le coffre du particulier l'argent de létal. Rien que
cela : il joue avec l'un et avec l'autre... c'est. encore un duel... mais un duel à double tranchant. Là, comme ailleurs, tu auras besoin de ton coup dceil et de la légèreté de ta main ; là comme ailleurs il faut tuer ton homme tout d'un coup , et dans les règles, si tu peux; c'est ton jeu !
Ton jeu, c'est de jouer du côté qui gagne : l'état gagne, tu es de son côté ; la chance tourne , tu suis la chance ; autant tu lâches ton or à l'écarté , le soir , à quelques femmes qui croient le gagner, quand tu joues pour ton plaisir, autant tu joues serré et délié le matin , quand tu joues pour tes affaires. Jouer pour sa bourse ou pour sa vie, c'est même chose. Dans ce duel de bourse dont je te parle, il y a bien des choses qui sont permises , qu'on ne permettrait pas dans le duel pour la vie, tant le duel de la bourse a été jugé plus important et plus solennel !
Ainsi, au duel de bourse, vous avez des feintes illimitées : vous mentez , vous supposez des nouvelles, vous bouleversez l'Europe , vous égorgez les rois , et mille autres ruses pareilles qui sont Va h c du métier. Ce qui a fait un instant le chef-
d'œuvre du métier, c'était de donner pour vraies des nouvelles vraies , et pour fausses des nouvelles fausses ! On a gagné des sommes énormes à être vrai deux ou trois fois de suite. Ouvrard n'y a jamais manqué ! Pour ma part , si je jouais, je jouerais gravement , sans bruit , sans nouvelles autres que les nouvelles certaines, sans passion , sans liate, sans colère et sans amour. Il est donc décidé que tu seras financier !... Heureusement , il n'en est pas de la finance comme de l'école de Droit, par exemple, à laquelle, avant d'être reçu, il faut montrer un diplôme payé près de soixante francs , et une capacité quelconque. A la Bourse , il suffit de payer son diplôme, sans faire preuve de capacité ; seulement on le paie un peu plus cher.
Et non-seulement tu seras financier, mon ami lYosper , mais encore tu seras gentilhomme; j'ai trouvé un biais singulier pour t'éviter rôdeur de la boutique et ne te laisser que le salon. Je ne veux pas que dans le haut inonde on puisse dire : — C'est un homme de finance! Tu seras homme de linance , sans en subir le titre. J'achète ta charge sons le nom d'un autre ; je veux que lu aies toutes
les chances de l'argent sans en avoir les hasards. Je veux que le monde t'estime comme ayant de 1 or , sans te mépriser comme gagnant de l'or. Tu seras un gentilhomme avec l'ombre d'un agent de change, avec le reflet d'un financier. De cette manière, tu hanteras avec les plus grands, car tu seras oisif comme eux ; tu seras en estime avec les plus riches , car tu feras de l'argent comme eux ; riches et grands , tu seras en môme temps , et à chacun d'eux, leur supérieur et leur égal.
Et quand enfin tu seras riche, car tu le seras, tu seras le maître du monde ; tu seras juif si tu veux et tu seras baron , et lu donneras la main au roi trèschrétien. Ou bien le roi des Espagnes t'appellera son ami , et à Paris, si tu veux, tu achèteras les maisons des princes que tu feras démolir comme indignes de toi. —Tu seras toujours le maître, quand tu voudras, de gagner trente millions en restant en prison cinq ans. — Tu pourras aller en vieux chapeau dans la rue et en souliers percés, et faire une rente de trois cents francs à ta sœur infirme , tu seras le maître ; tu seras bizarre et fantasque . et tu copieras lord Byron tout à ton aise. — Tu
seras insouciant de tout bien-être. — Tu laisseras tomber la maison de ton père , pourrir les arbres de tes forêts; tu feras arrêter par tes gardes-chasse le paysan qui t'aura volé un lapin. — Tu auras des chevaux superbes qui mourront de faim, et qui brouteront dans de vastes galeries remplies de chefs-d'œuvre des grands-maîtres et où l'herbe pousse ; tu feras mettre à 1 écurie tes Raphaël et tes Rubens, et tu coucheras dans le lit de ta femme une prostituée. — Tu feras tout ce que tu voudras, si tu es riche. — Tu donneras un soufflet à celui qui passe, et il tendra l'autre joue, si tu es riche. Tes voisins te salueront et tu ne leur rendras pas leur salut, et ils diront en souriant amèrement : — Comme il est original !
Si tu es riche, tu pourras ne plus te laver les mains, ne plus faire ta barbe ni tes ongles, ne plus te rincer la bouche, ou le la rincer en pleine table et cracher au nez de ton voisin qui te donne à dîner.
Si tu es riche, la foule sera à plat-ventre chez loi, les femmes surtout. Tu auras le privilège de ne pas payer les dettes de si lot. Tu joueras avec
les assignations des misérables ; tu allumeras ta pipe avec les protêts ; tu feras des papillotes avec les jugements sans appel. On lira sur la porte de ta maison une grosse affiche — A vendre par autorité de justice: et tu diras à l'huissier de l'attacher bien ferme , et à l'huissier qui s'attendait à être payé pour ne pas la coller à ta porte, cette affiche, tu ne lui donneras même pas les quatre pains à cacheter dont il aura besoin , et tu riras tout haut en lisant l'inscription — A vendre par autorité de justice : car cela t'amuse, la justice, toi qui es riche. Tu lui échapperas à la justice ; elle traque les autres , c'est toi qui la traques ; la tactique est changée, c'est le lièvre qui met en joue le chasseur; et ce qui t'amusera beaucoup, ce sera de voir toutes les consciences à vendre autour de toi et de ne pas en acheter une seule ! Tu feras tout cela quand tu seras riche. Quand tu seras riche, tu vendras l'habit de ton valet, et tu lui diras de se servir des siens, et tu diminueras ses gages, et encore tu ne le paieras pas, et il t'aimera à la folie bien plus qu'avant. — Tout à toi, riche, les hommes, les femmes, les consciences, l'esprit, l'honneur; tout à toi!
Etre riche! insulter tout le monde; insulter la misère, insulter la gloire , cette grande misère, acheter les titres des morts et la virginité des vierges — à très-bon compte , car on paie comptant ; — dormir tout seul et vivre tout seul ; pouvoir aborder impunément même le haillon, le seul crime qui ne soit pas impuni dans cette société telle que nous l'avons faite. — C'est superbe! On est au-dessus de la morale par ses passions, c'est superbe ! On est au-dessus de la probité, c'est superbe! On est audessus de la vertu , c'est superbe ! On est au-dessus des préjugés, c'est superbe! On est l'égal de Séguin, c'est superbe ! Je dirai même que c'est trop beau! — et il parla ainsi tant qu'il put aller!