‹ Le chemin de traverseChapitre 2 sur 31 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Je l'avoue, en commençant cette histoire, je me sens au cœur je ne sais quelle innocente joie poétique que je croyais déjà bien loin de moi. Mon àme est émue tendrement au récit que je vais refaire à moi-même. D'où me vient cette joie inaccoutumée? D'où me vient cet intérêt étrange pour mon héros ? Pourquoi cette fable vulgaire me paraît-elle, à l'heure qu'il est, si pleine d'intérêt et de charme ! Cela vient-il du léger vent qui souffle, soulevant les cheveux de ma tête et calmant les passions de toon cœur? ou bien suis-je dominé, à mon insu, par les derniers fcruits du vieux peuplier, pendant que l'indulgent soleil de sep*

Il M

tcmbre voile sa face d'un léger nuage, pour mieux laisser chan ter l'oiseau qui chante au sommet de l'arbre et le poëte qu r * ; écrit à ses pieds? Non, ma joie tient à une autre cause; moi ^ ; ( bonheur est au delà de ces arbres, du transparent nuage; ai " delà de cet oiseau, de ces chants, de ces murmures. Le vent : » tomberait tout à coup sur l'oiseau et sur moi et sur le grand* ^ arbre, chassant l'oiseau, brisant l'arbre, et emportant, avec les v^ /J feuilles desséchées du tilleul, ces pauvres feuilles volantes que v ^ j'écris là, eh bien ! je serais encore tout aussi heureux qu'à pré- ; sent; j'irais me mettre à l'abri du vent et de l'orage; et tel que;- 1 * l'industrieuse araignée qui recommence sa toile et qui se joue : * v dans ses fils déliés, je recommencerais ce livre une troisième V:! fois, et je me jouerais, toujours avec le même bonheur, dans ce --frêle tissu sorti tout brodé de ma tête et de mon cœur. Or, enfin, voulez-vous donc savoir pourquoi je suis si heureux aux premières pages de cette histoire? C'est que c'est là encore un récit de jeunesse, rempli de passions, et dont le héros n'a que f -^ virgt ans. * -

Ola jeunesse! la jeunesse 1 Dans le livre, dans le drame, ' dans le rêve, dans le monde, elle peut remplacer merveilleu- :i sèment toutes choses. La jeunesse, c'est l'espérance en sa fleur, ce sont toutes les émotions du cœur de l'homme, j'entends i toutes les nobles et douces émotions réunies, entassées; florissantés et chantantes passions d'un jeune cœur. La jeunesse, c'est la misère folâtre, c'est le frais sommeil, c'est la santé qui t vit de peu ; c'est l'amour au hasard qui bondit comme un jeune lion, ce sont les jolies filles en robes fanées, aux dents blanches, aux mains rouges, au sein qui bat. La jeunesse, c'est la poésie, éparse çà et là, qui vous accompagne comme un parfum invisible; elle se joue à votre chevet, elle s'assied à votre table, ! elle rit dans votre verre à demi plein ; c'est elle qui ouvre la porte aux créanciers avec son air madré et boudeur, et qui les ! paye avec un sourire. Dites -moi donc, quand vous faites un livre, si votre héros est un jeune homme ! En ce cas, vous êtes ' sauvé, mon frère; en ce cas, vous allez faire un chef-d'œuvre, mon frère, quelque chose comme Paul et Virginie, Manon Lescaut, ou les premiers chapitres de Gil Bios.

Mais où sont les romans, c'est-à-dire où sont les hommes qui

restent jeunes plus d'une heure ? Vous aurez beau prendre le sentier le plus long, comme le bon La Fontaine allant à FAcadémie, il arrivera bientôt, à présent, à l'instant même, demain sans doute, hier peut-être ; oui, il arrivera, hier, que votre héros sera moins jeune, moins jeune d'un regard, d'un sourire, d'un cheveu qui tombe, d'un rien de moins, et pourtant moins jeune. Aussitôt voilà votre histoire qui se complique. D'abord vous avez été le simple historien d'un simple jeune homme, et, dans les premiers chapitres de votre livre, la jeunesse de cet enfant a suffi à vous et au lecteur ; mais aussitôt que l'enfant devient un homme, alors, vous, de votre côté, vous devenez moins qu'un homme, vous devenez un faiseur de romans ; vous donnez dans les incidents bizarres, dans l'imprévu, dans les grandes scènes pathétiques. Hélas ! vos maîtres eux-mêmes en ont fait autant que vous. Aussitôt que la Virginie de Bernardin de Saint-Pierre a seize ans, et que sa jolte petite tête blonde est trop haute pour s'envelopper, comme autrefois, de son jupon rabattu, son impitoyable historien l'envoie en ljjance pour la noyer à son retour. Aussitôt que Manon Lescaut n'est plus la jolie fille vivant d'amour, qui se livre et qui s'abandonne au premier venu sans savoir où est le crime, le cruel historien lui fait expier cruellement, Dieu le sait ! cette charmante, j'ai presque dit cette innocente vie de folie, de luxe et d'amour. Et quant à mons Gil Blas, le grand héros, il n'est jeune qu'un jour, le temps de vendre la mule de son oncle Gil Perez, le temps d'enlever aux bandits de la caverne la jolie dame, dont il tire si peu parti, tant il était jeune! Gil Blasl ô Gil Blas ! pourquoi vieillir si vite ? pourquoi n'être pas plus longtemps le svelte et insouciant Gil Blas des hôtelleries, des comédiennes, des voleurs, des barbiers musiciens et poètes, des antichambres, des coulisses et des grands chemins ?

A quoi Gil Blas peut vous répondre : — Ce n'est pas ma faute si je vieillis si vite, c'est la faute de la nature humaine. Qui que tu sois, tu te croyais jeune hier; aujourd'hui regarde-toi à quelque glace fidèle; regarde-toi. Vois-tu cette ride légère qui accompagne ton sourire et qui se dissimule encore sous ton sourire, comme le serpent sous les fleurs? As-tu compté, le matin en te levant, tous les cheveux qui restent attachés à ton

bonnet de la nuit, dépouilles opimes d'un front bien pins étroit hier? Voilà comment on vieillit, jeune homme; et voilà justement comme j'ai vieilli, moi, Gil Blas! On vieillit d'abord chaque jour, parce qu'on a un jour de plus et une passion de plus; ensuite (et ceci est plus triste) on vieillit chaque jour, parce qu'on a un jour de moins et une passion de moins : voilà «omme on vieillit, jeune homme ! — Ainsi parle Gil Blas, ainsi parle l'homme sage qui n'a été étranger à aucune des choses de la vie. Moi-même, pendant que j'arrange de mon mieux la biographie de mon héros, pendant que je couvre du sable le plus fin et des ombrages les plus frais les sentiers de cette histoire, l r. dans laquelle mon héros doit agir et penser, mon héros vieillit avec moi, son historien. Dieu nous protège ! nous perdons en même temps, l'un et l'autre, de belles heures à arranger notre voyage. Mais, que voulez-vous, avant de nous embarquer, lui et moi, sur cette mer féconde en naufrages, ne faut-il pas bien que nous voyions ce qui se passe au ciel? Et dans le ciel, voyez- vous notre jour de naissance, à nous deux, qui se montre gravement et solennellement sous la constellation du Verseau? Ce qui veut dire : Hâtez -vous de vivre, toi qui as une histoire à accomplir, toi, surtout, qui as une histoire à raconter 1 Salut à notre jour de naissance ! quel regard il jette sur nousl un regard doux et tendre comme celui d'un père qui s'éloigne et qui perd de vue son enfant. N'avez -vous jamais éprouvé cela, mes amis ! N'êtes -vous jamais revenus sur cette heure de votre destin, où vous reçûtes le mouvement et la pen sée ; cette heure où vous êtes sortis en même temps du néant, elle et vous? C'est un fragment du temps, un rien dans l'espace, un écho des siècles; tout comme vous, vous êtes un fragment de l'humanité, un souffle perdu du Créateur. mon heure de naissance! ô ma sœur jumelle! que vous êtes loin dans l'ombre ! comme votre paisible clarté se recule et s'efface ! Étoile perduedans le lointain, viens à moi qui te tends les bras ; viens, ma belle heure, toi qui me suspendis au sein de ma mère, ivre de joie; toi qui délias mos membres ployés, toi qui m'étendis mollement dans mon berceau, me soufflant une âme, après m'avoir repu de sommeil et de lait ! Eurydice, mon Eurydice, où es-tu? et l'écho de répondre : Eurydice! Eurydice !

Vous croyez que je ne suis pas dans mon sujet, et comme un grand consommateur de romans que vous êtes, vous pensez déjà à sauter quelques pages et à venir tout de suite au fait. Vous avez tort! dans mon sujet, j'y suis; car, à travers tous les jours, toutes les années que nous remontons ensemble, et que vous remontez avec moi en toute indifférence, comme s'il ne s'agissait pas «aussi de vos jours et de vos années, après avoir traversé toute cette masse d'heures accumulées sur notre route comme autant de moucherons par un temps d'orage, nous sommes arrivés enfin à Tannée 1804, la belle année qui vit naître l'Empire et le héros de cette histoire. L'Empire et mon héros, Prosper Chavigni, ont été inscrits en même temps, l'un dans l'histoire de France, l'autre sur les registres de l'état civil de son village. Ils se sont revêtus en même temps, le petit Chavigni de ses langes, l'Empereur de son manteau de velours, chargé d'abeilles d'or. Voyez le destin ! l'enfant est devenu un homme, et l'empire français, son frère de lait, est mort jusqu'à la dernière génération, déjà. Les langes du petit Prosper n'ont servi qu'à lui seul ; le manteau de velours impérial a été refait quatre fois à toutes les tailles : pour un roi légitime, pour un roi dévot, pour un roi enfant, et pour une révolution.

1804! l'époque est à noter; c'était une belle année pour venir au monde. J804! c'est un siècle nouveau qui commence, un siècle plein de révolutions terribles et sans portée, qui durent quinze jours ; un siècle qui va parodier tous les autres siècles, qui parodiera, d'un jour à l'autre, le xvn e siècle et 89, Richelieu et Robespierre, Corneille et Jodelle; qui parodiera jusqu'aux pestes d'autrefois ; un siècle qui verra mourir, sans trop s'en inquiéter et comme s'il avait de quoi les remplacer sur-lechamp, ces grands noms de l'histoire, le nom de Bonaparte et le nom de Condé; siècle indécis entre le bien et le mal, aussi incapable de mal que de bien ; haletant et fatigué par des travaux qu'il n'a pas faits ; se reposant de guerres qu'il n'a pas entreprises; siècle bourgeois, sans passions même bourgeoises. J'imagine que tous les sceptiques de bonne foi, sur lesquels repose encore le peu de société que nous avons conservée, sont nés en 1804. Venir quatre ans plus tôt, c'était venir trop tôt pour être un sceptique, c'était avoir quatre ans devant soi pour

b LE CHEMIN DE TRAVERSE.

croire à la gloire. Or, l'homme complet de notre époque est celui qui n'est même plus dans le doute ; car le doute, c'est encore une croyance. Ne rien croire et ne rien admirer, voilà notre évangile. L'homme complet de notre époque ne croit à rien, à l'empereur Napoléon moins qu'à personne, à la gloire encore moins qu'à la vertu. Qui que vous soyez, Dieu vous préserve d'être un homme complet !

Vous voilà donc bien avertis que mon histoire sera un livre d'imagination tenu en partie double, où les pertes sont écrites sur une page et les profits sur l'autre page. Mon héros sera un tout jeune homme d'abord, tout simplement, et ensuite un homme fait. Je diviserai, comme tous les romanciers du monde, mon histoire en deux parties. Cet homme qui grandit, ce serpent épanoui au soleil qui change de peau, cette vertu qui devient le vice, ce sont là, en effet, deux histoires bien différentes! Une histoire vive, animée, très-simple, un rêve d'été, une course à cheval à travers de beaux paysages, Ariel en croupe, voilà la première partie de cette histoire, dont le mot d'ordre est : Espérance. Pour celle-là, je ne demande point de grâce, je suis sûr de la bien écrire, car c'est l'histoire éternelle de la jeunesse. Cette histoire, je veux l'écrire avec la dernière plume. arrachée à l'aile de ma dernière colombe, sous mon arbre favori, à côté du ruisseau qui s'enfuit en murmurant. Dans cette partie de mon récit, j'aurai pour moi tous ceux qui ont vingt-cinq ans, tous ceux qui ont eu vingt-cinq ans, et tous les heureux qui n'ont pas encore vingt-cinq ans. Ils seront indulgents pour les souvenirs épars d'un bonheur qui n'a pas toujours été ménagé avec soin, parce que c'était le trésor le plus amoncelé de l'enfant prodigue. Mais l'autre partie de cette histoire, dont le mot d'ordre est : Ambition; l'histoire de Prosper de Chavigni homme fait, après l'histoire du petit Chavigni le paysan, voilà ce qu'il faut écrire avec une plume de fer, voilà ce qui va faire jeter les hauts cris à toutes les moralités de notre époque. Ho 1 ho ! vous allez donc faire à fond 1 éducation de ce jeune provincial? Vous allez donc lui apprendre comme on devient menteur, lâche, fourbe, duelliste, méchant, en un mot comment on devient quelque chose? Vous allez donc lui apprendre comment on exploite en ce monde le

génie, la bonté, la valeur, le talent, la jeunesse, la puissance, le crédit et même la vanité d'un sot? Grâce à vous, obscur narrateur, cet enfant va donc apprendre comment on ramasse les jarretières des belles dames et comment on les remet à leur place, en temps utile? Ainsi je les entends tous se récrier à l'avance, quelles que soient les précautions dont j'entoure la seconde moitié de mon récit. La morale a fait de si grands progrès de nos jours 1 Aussi, Dieu sait ce que va devenir ce pauvre livre! D'autant plus que mes appuis naturels, qui faisaient autrefois ma gloire et ma force, deviennent chaque jour moins dévoués et moins nombreux. Quand j'étais avec eux, ou plutôt quand ils étaient avec moi, les compagnons' de mes premiers essais, comme j'étais fier, heureux et libre ! Nous amassions en commun nos pensées, nos paroles, nos actions, notre pauvreté si précieuse, nos amours. Mais aujourd'hui, mes amis, mes frères d'armes, où sont-ils ?

Autrefois, je ne pensais guère à leur blâme, car pour moi ils n'avaient pas de blâme. J'étais l'enfant chéri de leur adoption, le frère de leurs rêves poétiques. Et cependant ils sont restés, de près ou de loin, les seuls arbitres de ma pensée. Aussi bien en commençant cette histoire, voilà ce que je me dis à moimême : — Que vont-ils penser de ce nouvel effort poétique, Théodose, Armand, Alexandre, Auguste, tous mes vieux jeunes amis, si indulgents dans leur sévérité? Quoi donc! diront-ils, le voilà qui se rejette dans la fiction ! le voilà qui se fait de nouveau un écrivain de romans quand il a conquis le droit de n'être plus qu'un critique ! Et ils s'affecteront d'autant plus de ce retour de leur condisciple vers leur jeunesse fugitive, qu'euxmêmes ils sont devenus plus décents et plus graves. Ils ont marché en avant, comme je revenais sur mes pas; ils ont teint leurs cheveux en noir à l'instant où je mettais une perruque blonde; ils se plaignent que je suis toujours le même; mais eux, combien, hélas ! ils «ont changés ! L'un qui souvent m'est venu arracher à mes livres de droit, quand j'avais l'espérance d'être un docteur, est devenu professeur, et il enseigne! L'autre, mon démon familier, autrefois ardent coureur de grisettes, bel esprit de la Grande-Chaumière, duelliste jusqu'au coup d'épée dans le bras inclusivement, s'est fait professeur d*his-

toire, et il enseigne 1 Julio le moqueur si bonhomme, si vaillant, qui avait tant d'âme et d'esprit, est devenu, le croiriezvous, Elisabeth? un simple notaire de village; il a acheté une demi-douzaine de cartons et deux écuss6ns en cuivre doré, et il écrit sur du papier timbré tout le jour! Les beaux et notables changements que voilà dans le personnel de mes amis l Tel qui faisait des vers, gagne de l'argent à la Bourse ; tel autre qui rimait des couplets de vaudeville, est devenu un des grandsorateurs du barreau : vous avez tous connu l'amant de madame Rose et de madame Pauline? il est procureur du roi, et il parle contre l'adultère admirablement, à ce qu'on dit. Francisque le joueur n'est plus qu'un affreux avare, et il a épouséla fille d'un usurier! Mon Dieu! Paul, qui n'avait pas debarbe, s'est fait lancier, et son brigadier l'a mis aux arrêts trois fois, parce que sa moustache était absente. Vous vous souvenez de Victor? comme celui-là nous a éreintés corps et âme! quel estomac! quelle tête! jamais ivre! jamais sans soif! jamais sans faim ! il allait, il allait, il allait à nous crever tous. Quel coureur ! Eh bien I il est devenu homme d'État, il a pacifié quatre arpent9 de la Vendée à lui seul ; la dernière fois que jel'ai vu, il était gravement à l'Opéra en pleine loge, tête à têteavec la nourrice de son troisième enfant. On se demandait de toutes parts si ce n'était pas M. Odilon Barrot?

De tous ces vieux amis, de tous ces compagnons fidèles avec lesquels j'avais mis en commun mes plaisirs et mes peines, mon présent et mon passé, et, je le croyais ! mon avenir, il nem'en reste pas un seul. Ils ont tous marché ou en avant ou en arrière, dans des sentiers différents; ceux qui ne sont pas restés en chemin sont allés très-haut ; ceux qui ne se sont pas éteints ont vécu trop vite. Il y en a qui sont mariés, d'autres qui sont veufs et qui se marient de nouveau ; il y en a qui ont six enfants et qui se livrent de toute leur force au seul luxeinnocent de ce monde, la paternité ! *I1 y en a même qui sontmorts, l'un en duel, hélas! et pour quelle femme! Que dis-je? hier, hier encore, n'avons-nous pas vu s'éteindre entre nos bras, n'avons-nous pas porté en terre ce beau, cet honnête, ce savant Edouard, la providence, l'orgueil, et aujourd'hui le deuil éternel de sa mère, noble jeune homme dévoré par la science

et tué par l'étude? A quoi donc sert la vertu, ô mon DieuJ C'est ainsi que la vingt-septième année vous trouve seul, à peu près sans famille, sans amis, je veux, dire sans amis toujours tout prêts, toujours sous la main, toujours éveillés, l'âme et la bourse et l'épée au poing pour vous défendre, et Chloé, sous les rideaux, les yeux à demi fermés, toute prête à recevoir dans ses bras l'ami de son amour. Grand malheur de dire à la folle jeunesse : Adieu 1 adieu 1

- Eh bien ! moi, audacieux que je suis, je les rappelle toutes, ces amitiés absentes, je les prends par le bras et je les secoue : à moi, mes frères 1 à moi, mes dévoués 1 à moi, mes compagnon» des beaux jours 1 réveillez-vous I Glissez-vous en silence par votre porte entr'ouverte, trompez la surveillance de votre femme et de vos clients. Venez, venez ; quittez votre uniforme de magistrat, votre robe de professeur, venez ; prenez encore une fois votre manteau couleur de muraille, et encore une fois parcourons la ville ensemble ; agaçons les jolies filles dont la gracieuse silhouette se détache contre la vitre entr'ouverte ; venez, recommençons ensemble cette immorale histoire de la fleur qui se fane, du mouchoir qui se dérange, de la bougie vacillante qui s'éteint. Venez, vivons une heure ensemble, vous retrouverez demain votre femme, vos enfants, vos affaires, vos plaisirs, vos ennuis et vos devoirs de chaque jour.

Et vous aussi, venez avec nous, vous les anciennes amies de nos beaux jours, vous Laura, vous Louise, vous Thérèse, vous Lili, vous les jolies, les naïves et les belles! Laissez là un instant vos amours commencées, abandonnez vos nouvelles intrigues pour une heure ; quittez votre frais boudoir où l'écolier soupire à côté du vieillard ; venez les jolies, et les belles, et les rieuses, et les folâtres, et les insouciantes, et les spirituelles, et les moqueuses ; venez, vous les blanches sceptiques à l'œil de feu, à la lèvre rose et rebondie, au sein qui bat, au pied qui s'avance en frémissant. Venez, venez toutes avec moi. Venez, vous qui êtes restées toujours les mêmes; vous que la vieillesse ne prend pas en détail, qu'elle prendra tout d'un coup quand vous ne voudrez plu3 être jeunes. Venez, venez, vous qui n'avez ni famille, ni devoirs. Venez 1 venez ! venez 1

Et toutes aussitôt, reconnaissant cette voix amie, de jeter sur

leurs cous fermes et blancs l'écharpe printanière* de couvrir leur jolie tête du chapeau rose chargé de plumes ou dé fleurs, et de venir à moi sans demander : — Où allons-nous? mes amis, vous voyez bien que mon histoire n'a pas besoin de vous; restez en paix à votre foyer domestique, si ma nouvelle histoire vous fait peur ; vous le voyez, je suis protégé par les décevants souvenirs de notre jeunesse qui ne s'est pas envolée bien loin. Je puis encore lui faire un signe, à la folâtre, comme à une colombe égarée, et elle viendra de nouveau s'abattre sur ma tête et me protéger de son aile, sauf à reprendre son vol l'instant d'après. Restez donc chez vous, mes amis, si vous êtes trop occupés, et laissez-moi sous la protection des belles associées de nos vingt ans. Autrefois nous allions avec elles dans la forêt de Meudon, calme et solennelle forêt; dans les bois jaunes et pelés de Montmorency. (Que d'écharpes oubliées aux. buissons d'aubépines ! que de baisers oubliés au pied du buisson l ) Laissez-les donc venir, légères comme les grâces dans une ode d'Horace ; je les entends déjà qui me demandent en souriant : — Que nous veux-toi? — Ce que je veux, mes belles? je veux savoir si vous vous rappelez votre vingtième année ; je veux savoir si vous êtes encore une fois plus jeunes que nous, qui ne sommes plus jeunes ; je veux savoir si vous aimez encore les histoires de folie et d'amour. Ce que je veux ? je veux donner sur vos fronts si doux, où elle est restée, le baiser de paix à la vingt-cinquième année qui est déjà bien loin de nous.

Vain espoir ! encore cette fois ! Elles n'entendent plus mon langage ! mes traits leur sont inconnus, elles m'ont vu quelque part, confusément, mais elles ne sauraient dire sur quels rivages 1 Lés voilà donc qui reprennent leur vol en s'écriant, les folâtres :

— Passez votre chemin, bonhomme, on vous a déjà fait l'aumône, nous n'avons plus le temps de vous entendre, nous autres, nous les immortelles, nous les Grâces ; nous remontons là-haut vers les hommes de vingt-cinq ans !

Ainsi donc, me voilà seul encore une fois avec mon livre ! Ainsi donc, ni amis, ni maîtresses pour me suivre 1 Us sont trop vieux pour moi ; — je suis devenu trop vieux pour elles. — )ui donc me prêtera une oreille attentive à présent, puis-

qu'Us m'abandonnent tous? — Mes amis inconnus, peut-être l A tout hasard, je commence, et si vous trouvez mon exposition trop longue, remarquez bien que vous n'avez pas de préface. — Pas de préfaee !

l'enfance de prosper

Ou ètes-vous né? A moins d'être venu au monde sur la bmte Montmartre, sous l'aile rafraîchissante de quelque moulin à vent, qui, de la hauteur où il est plongé, regarde avec mépris les changements et les incertitudes de la ville, je vous plains si tous êtes né à Paris. En général, il ne faut pas naître à Paris ; il faut y vivre à tout prix ; dans aucun cas, on n'est pardonnable d'y mourir. Tant que le pouls bat soixante-dix pulsations à la minute, tant que le cœur est robuste et fort, tant que la volonté est puissante, c'est bon et beau, Paris ; mais pour l'enfant et pour le vieillard; pour qui se traîne et pour qui apprend encore, pas à pas, à marcher ; pour tout ce qui est faiblesse qui s'en va, ou faiblesse qui arrive, Paris est une ville de mort, ou plutôt ce n'est pas une ville, ce n'est pas une patrie ; c'est un immense terrain neutre où chaque homme, en ce monde, apporte ce qu'il a, son génie, son courage, son talent, sa vertu, ses vices, sa corruption et sa beauté. Le Parisien de Paris, ainsi dépossédé des murailles qu'il a bâties, n'a gardé pour lui, en toute propriété et sans partage, que l'Hôtel-Dieu, le boulevard des Invalides, la Morgue, la loterie^ les octrois et le Mont-de-Piété. Le Parisien de Paris est la première dupe de la ville dans laquelle il est né; c'est lui qui l'a bâtie, c'est lui qui l'éclairé, c'est lui qui la répare, c'est lui qui remplit les prisons, qui occupe les assises, qui ensanglante' la Grève; c'est Lui qui fournit, chaque année, à la bonne ville, son contingent d'escrocs, de filous, d'espions, de galériens et de filles de joie ; c'est lui qui paye

Jes impôts et qui fait les révolutions; voilà le lot du Parisien de Paris. Heureusement le héros de cette histoire, Prosper Chavigni, n'était pas un Parisien de Paris.

Il était né par un beau jour de printemps, dans un des pluV doux recoins de la terre, loin, bien loin de Paris, entre un beau fleuve et une haute montagne, au midi de la France et au midi tempéré, dans un village dont le nom n'est pas sur la carte, et qui n'a pas même un juge de paix, tant c'est un calme et paisible village! Son père, Jean Chavigni, tout vigneron qu'il était, habitait une belle maison bâtie en pierres blanches, qui avait appartenu au père, on pourrait dire aux aïeux de sa femme. Quand la porte de la maison était ouverte à deux battants, on voyait de la rue, à travers le long corridor, et tout au bout du jardin, doftt il avait l'air d'être le dogue fidèle, le Rhône qui se déroulait au loin en aboyant. Je ne crois pas qu'il y ait sous le soleil un plus beau fleuve que le Rhône ; il est limpide, il étincelle, il marche à grands pas, toujours en poste, faisant claquer son fouet comme un gentilhomme en vacances. Le matin, quand la journée doit être belle, le fleuve se couvre de nuages, présage trompeur; heureux ceux qu'on trompe ainsi ! Notre enfant eut donc le Rhône pour son premier ami et pour son premier compagnon. Le Rhône l'avait vu naître, il le vit grandir en toute bienveillance - r il prêta à l'enfant le miroir transparent de ses ondes, les cailloux argentés de son rivage, l'ombre mouvante de ses peupliers ; il l'endormit de sa grande voix plaintive, il le réveilla de sa voix grondeuse, comme on réveille un enfant à l'heure de l'école ; c'était là une douce et poétique façon de se réveiller et de s'endormir : voilà ce que faisait le Rhône pour l'enfant Prosper. De son côté, l'enfant rendit au Rhône amour pour amour; il le reconnaissait à sa voix, il lui obéissait comme il obéissait à sa mère. Quand le fleuve lui disait : Dors, mon enfant ! l'enfant s'endormait en souriant; quand le fleuve lui disait : Réveilletoi ! l'enfant se réveillait en souriant. L'enfant le saluait le matin et le soir, de loin et de près, du cœur, de l'âme et de la voix. Rientôt il osa se confier au fleuve, qui lui apprit à nager comme un brochet de ses ondes, et le fleuve le portait, l'emportait, le transportait, le rapportait; c'étaient, entre le Rhône et Prosper, des fêtes et des joies sans fin et sans cesse, c'était une confiance

et une amitié réciproques ; on eût dit que cet enfant domptait le Rhône. Même, un jour que Prosper était avec sa mère dans une barque, le Rhône se mit soudain à entrer en grande fureur ; il grondait, il écumait, il menaçait, il jetait sa colère jusqu'au ciel, il oubliait cette frêle barque qui contenait son enfant bienaimé; tout d'un coup l'enfant se lève, et, voyant sa mère qui tremblait pour lui, il dit à sa façon charmante son petit Quos ego! Le fleuve, tout à coup obéissant, déposa sur le sable cette mère et cet enfant que menaçait sa fureur ; et quand l'enfant fut en sûreté, la tempête recommença.

Après le Rhône, son voisin et son compère, le premier ami que se donna Prosper Chavigni, ou plutôt le premier ami qui lui vint (comme vous viennent tous les amis, sans qu'on les cherche), ce fut un humble maître d'école, le plus pauvre parmi les plus pauvres, si caché, si perdu, si misérable! Parmi les frères de la Doctrine chrétienne, c'était à qui le prendrait en pitié; jugez du reste 1 II avait un œil bleu et plein de feu, qui s'ouvrait bien sous son vieux chapeau noir et tout usé ; il avait la voix douce et triste ; il était bon comme Notre- Seigneur Jésus- Christ, son maître; et Dieu sait, avec de pareils enfants à instruire, si l'occasion lui manquait d'exercer sa vertu favorite, la patience, cette sœur de la charité qui est la vertu des anges.

Belles années du village 1 qui pourrait en dire tous les détails, ou plutôt qui voudrait les entendre raconter? Non pas que ce fut tout à fait la vie des idylles ou des Géorgiques; non pas que les moutons soient, en ce lieu, plus blancs et les bergers mieux peignés qu'ailleurs. Au contraire, ce petit endroit a bien aussi ses afobitions, ses rivalités et ses grandes colères; mais ces colères sont si peu dangereuses 1 mais ces ambitions sont si innocentes ! ces rivalités s'oublient si vite 1 C'est un curieux spectacle, tout un village du Midi qui passe sa vie sur le seuil de sa porte, à l'ombre de sa vigne ou de son noyer, et qui, pendant tout le jour, cause, médit et rêve tout haut, à cœur et à ciel ouverts ! On se dispute, on discute, on s'agite, Dieu le sait ! Gomme on sourirait de pitié si l'on savait là -bas toutes les misères qui occupent Paris : les batailles, les armées, les grands poètes, le roi, les Chambres, le peuple, les journaux, le préfet de police, l'archevêque, tous les pouvoirs 1 Dans ce village en

question, on agite en un jour plus de hautes questions politiques, on s'occupe d'événements plus importants que dans tout Paris pendant toute une année, même dans Tannée 1830. Songez donc que là-bas, tel paysan qui se lève pauvre et nu, peut se trouver le matin propriétaire d'une île entière comme Robinson Crusoé, s'il plaît à Dieu et au Rhône ! Chaque jour, en effet, le Rhône peut jeter au milieu de son lit ou sur ses bords une île nouvelle ; il sème les îles sur sa route comme l'heureux Buokingham semait les perles. Mais aussi que de discordes ce Rhône goguenard jette sur son passage ! Voici comment cela 3e fait :

Le Rhône, ce méchant diable, est plein de malice et se montre souvent un fort mauvais plaisant. Capricieux qu'il est, il dérobe, en passant par les villes, tout ce qu'il peut voler, de gré ou de force ; une poutre, un brin de paille, un morceau de roche, vingt arpents de terre, un pan de muraille, tout lui est bon, tout lui sert de jouet; il emporterait une ville entière qu'il n'en serait pas plus embarrassé que du fétu que voilà. Quand il a assez joué, le terrible espiègle, il dépose son hochet quelque part, sur le rivage , ou au beau milieu de son lit. Cette île, ou plutôt ce commencement d'île, s'appelle une alluvion. A ce sujet, on lit de très-longs chapitres dans les Pandectes. Or, le village où naquit Chavigni, sinueux vallon plein de tours, de détours, et faisant le coude à chaque pas, est certainement l'endroit de la terre où le Rhône ait apporté et remporté le plus d'îles toutes faites, comme aussi c'est l'endroit de la terre où Ton ait le plus commenté de toutes les manières, par citations, calomnies, jurements, médisances et coups de bâton, la susdite loi de : de alluvionibus.

Le Rhône était donc la providence, le gouvernement, l'opposition, le ministère, la conversation et le journal politique de ce village.

Aussitôt que le Rhône voyait les haines particulières se ralentir, soudain il jetait une île nouvelle sur ces bords ; quand je dis une île, j'entends une ou deux bottes de paille flottantes, auxquelles venaient se joindre bientôt quelques tombereaux de sables mouvants, et sur ce sable un peu d'herbe semée par le vent, et parfois quelques joncs qui levaient la tête, singeant la

Ll CHEMIN DE TRAVERSE. 15

forêt de saules. Aussitôt tout le village était en émoi. — A qui est l'île ? — L'île est à moi ! — Elle est à toi 1 Elle est à nous ! —Elle est sur ma rive gauche ! — Elle est sur ma rive droite! —Oui et non! — Vous êtes un scélérat 1 —Vous êtes une coquine ! Les bonnets volaient en l'air, après les bonnets volaient les cheveux! On se battait, on plaidait; puis, après toutes ces batteries et plaidoiries, venait la loi qui confisquait lïle à son profit, et plus souvent, après la loi, revenait le Rhône, riant dans sa barbe, qui reprenait l'île comme il l'avait donnée, et qui la reportait dix lieues plus bas, avec les mêmes rixes, les mêmes ambitions et les mêmes querelles de plaideurs. Une île sur le Rhône, ou un château en Espagne, c'était la même chose pour Prosper Ghavigni.

Page 1