LE FRÈRE CHRISTOPHE
Si bien que notre héros, qui devait se perdre par l'ambition, aurait eu beau jeu pour être un ambitieux, même dans son enfance, s'il n'eût pas oublié tout d'un coup les îles à venir pour se livrer corps et âme à de bonnes et fortes études, qui se trouvèrent dans ce village comme la plus belle de ses îles, sans qu'on puisse dire comment elles y étaient venues. Qui eût dit à Jean Ghavigni, le vigneron, que son fils serait un jour un grand humaniste, l'eût bien plus étonné que si on lui eût annoncé tout d'un coup que le Rhône venait d'apporter l'île de Sainte- Hélène dans son jardin, avec le saule pleureur et le tombeau de l'Empereur. Au fait, c'est un des grands hasards de la vie de notre Prosper, qu'il ait appris les belles langues de l'antiquité classique sur les bords les plus ignorés et les plus ignorants du Rhône, et dans un temps où si peu de savants savaient le latin, même à Paris. Gomment Prosper Ghavigni fut introduit ainsi tout d'un. coup dans les chastes mystères de l'ancienne Rome,
ah 1 c'est là un des miracles de la patience et de l'intelligence de son maître, le pauvre frère ignorantin, le pieux, l'excellent, le dévoué frère Christophe. Il ne cherchait pas, lui, des îles inconnues, mais il allait se cacher dans les îles depuis découvertes, sous le plus vieux saule, et là, un vieux livre à la main, un volume de Cicéron ou de Virgile , il démêlait peu à peu cette savante tangue des grands orateurs et des grands poètes, jusqu'à ce qu'enfin il se trouva de plain-pied dans tous les chefs-d'œuvre qui étaient faits pour lui, pour lesquels il était fait, et qui pourtant lui étaient défendus sous peine de damnation éternelle.
Il existe dans les règlements des frères de la morale chrétienne, un très- sévère règlement qui défend aux frères ignorantins d'apprendre les langues anciennes. Soit qu'on ait voulu les retenir dans une humilité plus que chrétienne, soit que leurs supérieurs aient voulu leur fermer à tout jamais les portes du sanctuaire, la science de l'antiquité est un crime pour ces hommes patients et laborieux. Le frère de l'école chrétienne, — saluez-le quand il passe — pauvre enfant du peuple qui ne connaît de l'intelligence que son dévouement sublime, n'a le droit d'apprendre que ce qu'il peut enseigner ; ce n'est pas pour lui qu'il étudie, c'est pour les pauvres; la science est un fruit qu'il détache de l'arbre , mais sans avoir le droit de la porter à ses lèvres altérées ; il est l'instituteur du pauvre, l'ami du pauvre, le maître de son enfance. Il est patient, laborieux, actif, soumis, humble et doux; il se courbe jusqu'à terre naturellement et sans bassesse ; sa science doit être, comme lui, humble, résignée, cachée, sur la paille, n'ayant d'autre but que le ciel. Ainsi était ce pauvre mentor de village, en manteau noir, la tête couverte d'un immense feutre, sans linge apparent, et le pied flottant dans de gros souliers qu'un paysan lui avait donnés par charité, parce qu'ils étaient trop étroits pour son pied de paysan.
Non, je ne parle pas de ce digne homme avec assez de reconnaissance et de respect. Il a été longtemps la providence de notre village, il nous a tous abrités sous son humble manteau, dont il ne gardait rien pour lui. Oui, pendant que j'écris cette histoire commencée en jouant, et qui devient grave malgré moi, je vous revois tel que vous étiez, notre cher et bien-aimé conducteur 1 II était grand et brun ; ses cheveux, qui auraient été
beaux, longs et bouclés, étaient coupés au hasard et très-près delà tête, selon les statuts de son ordre: à le voir si pauvre et si humilié, on n'eût pas dit qu'il était si jeune, et pourtant il n'avait pas plus de vingt-cinq ans. Son œil aurait été chaud et vif, mais l'âme et le regard et la passion, tout était amorti chez lui par l'isolement et par la misère. La vie de ce pauvre homme avait été un jeûne continuel. Voilà comment il était, ce pauvrehomme, humble et fier, pauvre et non pas mendiant; une de ces vertus en haillons qui d'ordinaire passent ignorées sur la terre, et dont la récompense est dans le ciel. -
Cruels que nous étions, nous les riches du village 1 quand nous allions à sa classe, portant à notre bras le joli panier bien garni par nos mères, nous ne songions pas que notre maître put le regarder d'un œil d'envie et de besoin. Cruels que nous étions! quand sonnait l'heure du goûter, nous étalions nos provisions sur nos tables de travail, nos fruits rouges, nos raisins mûrs, notre beurre, notre pain à moitié blanc, tout le luxe d'un repas d'enfant; un luxe courant dans le village, ramassé au hasard à la treille, au cerisier, à la vache qui revient de l'herbe, à la poule qui chante 1 Et dans tout cela nous plongions nos grandes dents blanches, et longues à démolir une citadelle ; et c'étaient des cris de joie, et c'étaient de joyeux échanges, et c'étaient des visages tachés de cerises ou de confitures, et c'étaient bien des miettes tombées et perdues. Et cependant, nous n'avions pas un regard pour ce pauvre maître qui nous avait donné sa leçon d'un air si bienveillant et qui attendait que nous fassions repus pour la reprendre ! Il était assis dans sa chaire, la tête dans ses mains, ayant soif, ayant faim, n'osant pas manger son pain noir devant nous, et nous voyant prodiguer notre bon pain au chien qui passe, à la chèvre qui rentre, à la poule jaseuse, à l'âne qui relève la tête et les oreilles 1 Cruels que nous étions! Lui, cependant, toujours humble et doux, il attendait patiemment que notre repas fût achevé, et puis, à jeun qu'il était, c'était lui qui nou3 avertissait de rendre grâces au ciel. — Gratias agimus tibi.
Mais, s'il supporta héroïquement toutes les privations du corps; — le froid dans l'hiver quand ses mains rougies se fendaient en tenant son livre ; — la chaleur de l'été quand il était exposé à
toutes les exhalaisons du fumier voisin; — les humiliations de tous genres, à chaque nouvel accident de son manteau ou de ses bas, raccommodés si souvent ; — s'il fut obéissant à son vœu d'obéissance et de pauvreté, et s'il porta, sans se plaindre, la tête haute et le regard baissé, sa croix d'humiliations, d'innocence et de misère, il y eut une défense, une seule, à laquelle ce noble esprit ne devait pas se soumettre. Il avait tout accepté, excepté l'ignorance ! Il avait consenti à rester toute sa vie le plus humble parmi les humbles, le plus pauvre parmi les plus pauvres, le plus chaste parmi les plus chastes, mais l'ignorance l'aurait rendu fou, et voyant devant lui l'arbre de science qui lui était défendu, il ne put s'empêcher d'y porter la main, et d'en cueillir les fruits veloutés et savoureux. Et quel mal, juste ciel! cela faisait-il à Dieu et aux hommes, que lui, le pauvre frère ignorantin, il se délassât de ses travaux de chaque jour par les lentes contemplations dans l'histoire et dans la philosophie des hommes, par l'étude des modèles dtf la parole humaine? Sans parents, sans amis, sans famille, sans patrie, sans jeunesse, sans avenir, il oubliait tant de misères en étudiant une a une les belles et grandes choses qui avaient été le repos, l'orgueil et la gloire des nations les plus heureuses et les plus polies de l'univers ! A dire vrai, le combat fut long dans cette pauvre âme timorée qui avait juré ignorance et qui ne pouvait pas obéir. D'abord la Bible lui avait suffi, et avec la Bible, l'Évangile ; puis il s'était dit qu'il pouvait bien lire, sans désobéissance et sans péché, les Pères de l'Église, saint Jean Chysostôme, par exemple, cette passion orientale, et saint Augustin, ce chrétien profane, ce catholique païen. Puis de saint Jean Chrysostôme, il était allé à Bossuet, et, arrivé à Bossuet, il s'était arrêté ébloui par les soudaines clartés du grand siècle que l'aigle de Meaux emportait dans ses serres tout entier, avec ses malheurs, sa gloire militaire, ses grandeurs de tout genre, son repentir et ses amours. Il avait vu entre les serres de Bossuet, Henriette d'Angleterre, le grand Gondé, Louis XIV, mademoiselle de Lavallière. Et de Bossuet, qui avait transporté Homère dans la chaire chrétienne, il avait reporté son regard humilié sur lui, le frère ignorantin de village I De Bossuet à Homère il n'y a qu'un pas. Christophe porta donc sa main tremblante sur Homère. C'en est
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fait, le voilà en pleine mer dans l'antiquité grecque. Il fallait le voir, ce frêle coq» animé de cette grande âme, suivre dans leurs batailles de géants les héros, ou plutôt les dieux d'Homère. H fallait le voir comme il s'attachait aux traces d'Ajax* fils de Télamon, et d'Hector, fils de Priam ; comme il allait d'un pas ferme de l'une à l'autre armée, tantôt vers la porte de Scée avec les vieillards troyens, et, comme eux, se levant, ému et transporté, à la vue de la belle Hélène ; tantôt vers les vaisseaux des Grecs, écoutant les discours d'Ulysse, les colères d'Agamemnon, le roi des rois, ou mieux encore, couché dans la tente d'Achille, pendant que le bel Achille chante sur la lyre le nom de Briséis. Pauvre homme ! pauvre homme ! Dans quelle fête perpétuelle, dans quel délire se confondit sa pensée ! 11 se plongea, le cœur le premier, dans le fleuve homérique ; il but à longs traits les ondes pures de la fontaine de Castalie. miracle 1 la Bible était dépassée par Y Iliade, notre Seigneur Jésus- Christ était vaincu par Homère ! saint Jean Ghrysostôme se taisait devant Priam ! En présence de ces incroyables découvertes, le frère Christophe fut si ému, si surpris, si enchanté, qu'il en tomba mairie ; il eut le transport au cerveau , et il serait mort d'épouvante et de joie, si quelqu'un se fût mis en peine de son mal et eut entrepris de le guérir. Voilà comment un peu de félicité n'a pas été refusée à ce pauvre homme, môme sous l'habit du frère ignorantin. Le bon Dieu prit en pitié une misère si humble et si résignée; il fit descendre sur frère Christophe son esprit saint, comme une langue de feu, qui lui donna le don des langues. Il avait deviné la langue de Bossuet, il devina bientôt la langue d'Homère. D'Homère il passa à cette grande famille des poètes tragiques, les continuateurs tout-puissants de Y Iliade: Eschyle, qui était à Marathon avec son frère Cynégyre; Sophocle, qui a chanté Marathon ; Euripide, qui a été le rival do Sophocle. Il vit alors agir et parler la race d'Agamemrion ; il la vit errante, vagabonde, criminelle ; il vit mourir Œdipe ; il fut amoureux d'Antigone plus qu'il n'avait été amoureux de la belle Hélène. Mon pauvre frère ignorantin ! il apprit ainsi comment l'humanité n'est en effet qu'un grand drame dans lequel le plus petit joue son rôle comme le plus grand ; le pâtre et le roi, le soldat et le laboureur, le dieu et le mendiant, le maître et Tes-
cl ave, tout le monde, excepté le frère ignorantin. Ces>anglantes misères de la tragédie antique le consolèrent un peu de son néant. Te fatalisme le rejeta dans la Providence. Après avoir salué Socrate, qu'il trouva moins grand que Jésus-Christ, et Platon, qui parlait moins bien que saint Jérôme; après avoir vu dans Thucydide les hommes de l'histoire, comme il avait vu dans Homère les hommes poétiques, notre pauvre frère fit encore un pas de plus dans ses nobles découvertes. Virgile est l'enfant d'Homère, Y Enéide est l'écho de Ylliade; Auguste donne la main à Périclès, Rome tient à Athènes par une chaîne non interrompue d'hommes de génie, à commencer par Hésiode et à finir par Gicéron, qui, lui aussi, a parlé de la nature des Dieux. Ainsi, chaque jour, Christophe faisait de nouveaux progrès dans le Nouveau-Monde poétique, dont il était le Christophe Colomb; ainsi, chaque jour, il se répétait à lui-même de plus en plus, que la Providence divine est inépuisable en bonté comme en génie, qu'elle a jeté la poésie sur la terre pour venir en aide aux hommes de cœur et de bonne volonté; que lui r Christophe, il ne faisait pas un crime en ramassant dans son cœur les beaux vers et les grandes idées tombées^e la tête et du cœur de ces hommes de génie, et qu'en ceci il était tout aussi bien dans son droit que l'oiseau qui mange le grain tombé de l'épi ou qui ramasse aux buissons la laine de la brebis pour ses petits. Non ! non ! il ne pouvait pas être coupable d'user ainsi des dons du Ciel, de ramasser ainsi la seule fortune que le Ciel eût mise à sa portée ! Ainsi il se rassurait par les raisonnements les plus plausibles, et plus il se rassurait, plus il remerciait le Ciel qui a donné aux hommes la poésie, cette manne céleste; et plus il remerciait le Ciel, plus il aimait les enfants du pauvre, dont il était le père, et que lui avait confiés le Ciel.
Telle fut la jeunesse du bon Christophe, ce fut une étude cachée ; il se donna autant de peines pour dissimuler sa science que d'autres s'en donnent pour la montrer. Plus il apprenait, et plus il se disait en lui-même qu'il ne pourrait racheter cette science enivrante qu'à force d'humilité d'esprit et d'humilité de cœur. Dans ce village, où tant de gens croyaient savoir le latin, le percepteur des contributions, le garde champêtre, les deux vicaires , personne ne s'est douté un seul instant que frère
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«M». Il entra donc avec une facilité merveilleuse danstt *wt sentier que son maître avait trouvé couvert d'épines ! t quil avait parsemé de fleurs. Il porta ses lèvres humide* et : ,« «es à cette coupe enivrante de l'antiquité que lui prés^T Christophe après en avoir emmiellé les bords; toutes ces « tons du beau et du grand lui arrivèrent en foule comme ~?i° " «Uiem arrivées peu à peu à Christophe. Si bien qu'à vrai h après les premières leçons du maître à l'élève, il arriva bien™ t
que Fan n'apprit rien à l'autre; mais ils s'instruisirent mutuellement, chacun apportant, à ses heures et à son tour, ce que lai avait donné sa lecture. Dans cette étude en partie double, Christophe apportait son admirable et inaltérable patience, Prosper sa merveilleuse rapidité à tout comprendre; comme aussi chacun lisait dans ces beaux livres ce qu'il y pouvait lire : Christophe, les belles actions; Prosper, les grandes actions; Christophe, les vertus de l'homme ; et Prosper, la gloire humaine. Le cœur de Christophe battait d'enthousiasme, le cœur de Prosper battait d'orgueil ; l'un rêvait la vertu universelle, l'autre la conquête universelle ; celui-ci eût voulu mourir comme Socrate et parler comme Platon ; celui-là aurait voulu combattre comme Alexandre et parler comme Démosthènes. Vous comprenez sans doute, sans que je vous le dise, comment ces deux passions se frottaient, s'animaient, s'augmentaient, s'agrandissaient l'une l'autre, et comment, en suivant le même chemin de science, de gloire, de chefs-d'œuvre et de génie, ni l'une ni l'autre de ces deux passions ne tendaient au même but.
Ainsi, ces deux jeunes hommes, ou plutôt ces deux enfants, s'abandonnèrent pendant cinq années, tout autant, à ce mutuel et poétique enseignement. Ils se servirent à eux-mêmes de grammaire, de professeur, de dictionnaire, et peu à peu ils en vinrent à s'aimer si fort, crue l'un aurait eu peur de laisser trop à faire à l'autre, dans ces luttes intimes de la poésie et de la science. Ils passèrent en revue tous les chefs-d'œuvre, l'un après l'autre, lentement, patiemment, avec amour. Comment ils parvinrent à rencontrer Homère et Virgile, Sophocle et Racine, Horace et Voltaire lui-même, Dieu le sait ! Il faut que les bons livres soient bien peu rares en ce monde, pour que le frère Christophe, si pauvre qu'il était, en ait ramassé un si grand nombre. Dites-moi en quel endroit de ce monde on ne trouve pas un bon livre, puisqu'il s'en est trouvé un si grand nombre dans cet ignorant petit village ? Une vieille femme mourait-elle dans sa chambre, on vendait ses meubles, on jetait ses livres quels qu'ils fussent, ou plutôt on les donnait au frère Christophe. On abattait une maison : dans les recoins les plus obscurs de cette maison se rencontraient toujours quelques volumes lont les rats mêmes ne voulaient plus, et qui passaient au frère
Christophe. Et puis, quel fermier n'avait pas eu en sa vie la velléité d'envoyer son fils au collège, afin d'en faire plus tard un procureur général ou un évêque? Après quelques années d'étude ou plutôt quelques années de collège, M. le procureur général ou monseigneur l'évêque revenait tout simplement à la charrue paternelle, et, naturellement, ses livres passaient au frère Christophe. Au frère Christophe on donnait des livres comme on lui aurait donné des pommes quand les pourceaux. n'en voulaient plus. Il faut dire aussi que dans cette recherche infatigable des chefs-d'œuvre, le frère Christophe fut merveilleusement secondé par son digne acolyte Prosper. Tout ce que Prosper avait de crédit, d'économies et de menus plaisirs, fut dépensé à acheter des livres ; c'était plaisir de voir notre jeune homme apportant son butin au bon frère qui ouvrait de grandsyeux de concupiscence. C'est ainsi qu'après les Bucoliques, ils se procurèrent les Idylles de Théocrite, le père de la pastorale ; c'est ainsi qu'ils se virent les maîtres du Jardin des racines grecques et de la grammaire de Port-Royal, au moment où ils savaient Homère par cœur !
Toutefois, ne croyez pas que le hasard servit toujours aussi bien les chastes penchants du frère Christophe. La vieille antiquité n'a reculé devant aucun détail ; elle ne se gênait pas plus pour le bon frère de l'école chrétienne que pour tout autre- Ainsi, un jour qu'il avait voyagé dans le coche, Prosper rapporta tout joyeux, à son ami, les odes d'Anacréon, ce charmant petit livre écrit par les Grâces, et si rempli d'amour, de scepticisme et de gaieté. Prosper avait trouvé le joli petit volume dans la poche du capitaine de la patache, qui lui-même l'avait trouvé dans son navire, et qui le destinait à allumer sa pipe. Il rapporta donc tout joyeux ces odes joyeuses, et même il n'attendit pas son maître pour traduire les refrains du vieillard de Cos : Je voulais chanter la guerre de Troie, mai» ma lyre ne résonne que pour V amour \ Vous jugez au premier abord de l'effroi de Christophe, quand lui aussi, pour complaire à son élève, à son ami, il porta ses deux mains honnêtes sur la lyre d'Anacréon. et qu'il en tira des sons d'amour! D'abord il recula épouvanté devant cet écho de tant de siècles i[\ii ne parlait que de nonchalant sommeil sous l'arbre de lia-
thylle, de doux repos sous la vigne en .fleurs, et de molle ivresse sur le sein des belles Athéniennes. Il est vrai que tous ces détails de la passion d'un vieillard, ces lointains souvenirs «de voluptés depuis si longtemps évanouis, ces cendres légères et ce feu poétique, étaient recouverts d'un si noble manteau •grec, que le bon et simple Christophe s'y abandonna bientôt «n toute assurance; son âme, sa tête, son cœur, tout restait calme à cette erotique lecture dont il ne voyait que le côté purement littéraire. Mais Prosper 1 mais cet enfant cte dix-huit ans, tout rempli de passions cachées, que devint -il à la lecture <ie ce livre? L'enfant allaité, élevé par sa mère, le joyeux enfant qu'embrassaient toutes les femmes, que cherchaient tous les regards, le beau jeune homme qui était l'honneur de la contrée, le jeune paysan qui savait l'antiquité aussi bien qu'il savait son village, que pensez-vous qu'il dut sentir quand enfin, tombant tout à coup des guerres d'Homère ou de Thucydide, des abstractions de Platon ou de Cicéron, dans la vie réelle de ces Athéniens de la Grèce et de Rome, il entra dans les plus chauds détails de la passion; quand il se vit, à la suite *ïes poètes, dans ces palais de marbre et d'or tout remplis de belles esclaves? Frère Christophe, frère Christophe, prenez ■garde î Pendant que vous scandez d'une voix sonore et calme ces beaux vers qui enchantent chastement votre oreille et votre esprit, ne voyez-vous pas que le regard de votre élève est en feu et que son cœur bat plus violemment dans sa poitrine •oppressée? Pauvre Christophe! voilà votre Prosper qui chante les Grâces toutes nues, le voilà qui prononce les noms charmants de Lalagé, de Nééra, de Cynnare, et votre nom à vous qui avez été la maîtresse de Ti bulle, et pour qui Tibulle est mort, belle Délie ! Et cependant vous ne voyez pas que ces femmes, qui pour vous, Christophe, ne sont que des ossements blanchis depuis des siècles, de malheureuses femmes mortes sans baptême , reprennent soudain leurs formes primitives , leur sourire, leur regard, leurs blanches mains, leurs pieds qui touchent la terre à peine, pour enchaîner ce jeune homme dans les fleurs I Oh! ne l'accusons pas, ce bon Christophe, mais avouons cependant qu'il a bien innocemment bouleversé ce jeune cœur en l'abandonnant à ces chauds détails qu'il ne pou-
vait pas soutenir. Pour cette fois, il ne s'agit plus d'îles flottantes, mon Dieu! il s'agit, pour le petit Prosper Chavigni, de la cour de Périclès, ou d'Auguste, ou de Louis XIV. Cette fois, l'antiquité de fer et d'airain ne suffit pas à ce jeune homme, il en veut à l'antiquité d'or et d'argent couronnée de fleurs. Le luxe, l'éclat, les fêtes, les philosophes, les rhéteurs, les sophistes, les poètes, les belles femmes, les empereurs, les robes de pourpre, les gourmands qui se consolent de leur exil avec les barbues de Marseille, les fêtes nocturnes d'Alexandrie, et Antoine le soldat, qui pleure comme un enfant au pied d'une colonne, et qui se tue de sa main parce que le panier de Cleopâtre ne vient pas le chercher assez vite ; cette Rome, à la fois orientale et grecque, où se passent toutes les saturnales de la puissance et de la force à son plus grand excès, voilà pourtant, ô mon frère Christophe, voilà pourtant dans quelles idées, dans quelles passions , dans quel éclat inaccoutumé, dans quelles voluptés enivrantes, dans quel délire universel vous jetez, sans le savoir, la jeune créature que vous aimez le plus en ce monde, votre élève bien-aimé, votre noble enfant, Prosper I
Bien plus, quand enfin, à force d'excès littéraires de tout genre, ils' en furent, l'un et l'autre, arrivés aux successeurs d'Auguste ; quand ils eurent dépassé Horace, Tibulle, Properce, Ovide, mort en exil, Virgile, recouvert de son laurier toujours vert; quand ils furent arrivés à Tibère et à Ju vénal, alors que pensez- vous qu'il arriva? Vous croyez que cette fois Christophe va reculer d'épouvante, se voyant parvenu tout d'un coup à cet abîme sans fin de vices et de corruptions abominables? Mais au contraire ; arrivé là, frère Christophe, s'il avait senti quelque remords, se trouva rassuré à force d'épouvante; c'est qu'en effet il venait de toucher aux Satires de Juvénal; alors il rendit grâces en son âme au Dieu qui lui envoyait enfin les moyens de corriger ces impressions trop douces, et de montrer à son élève à quels excès et à quels horribles malheurs conduisent toujours le luxe, la passion brutale, les plaisirs sans frein et les ardentes voluptés. Le bon frère lisait donc les Satires de Juvénal avec la même terreur qu'il lisait les Lamentations de Jérémie à propos de Jérusalem. Il voyait toute
cette ville romaine abrutie par l'esclavage, humiliée dans sa liberté, dans ses mœurs, dans sa gloire et jusque dans son origine. Il voyait ce peuple, jadis si fier, courbé sous un infâme joug de honte, ne voulant que du pain et des spectacles, passant sa vie dans l'arène, à voir des gladiateurs s'égorger comme des bêtes féroces, pendant que la jeune Romaine, tendant sa main blanche sur cette arène sanglante, condamnait d'un geste le vaincu à la mort. A ces horribles détails, racontés avec un si horrible sang-froid par le poète, la misère du pauvre, les excès des grands, les bassesses des courtisans, la ville entière embrasée pour amuser Néron qui chante au sommet d'une tour ; des prostituées portées dans leur litière sur les épaules des sénateurs ; des provinces égorgées pour suffire à l'avarice d'iîn proconsul; tous les fléaux, tous les vices, toutes les prostitutions, toutes les bassesses, tous les esclavages, toutes les défaites, toutes les ruines, amoncelés sur la ville d'Horace et d'Auguste ! c'était là, au cœur de frère Christophe, une expiation terrible et suffisante à toutes les voluptés passées de cette ville abandonnée du ciel. Il lisait donc les Satires de Juvénal comme une expiation suffisante au livre charmant qu'Ovide appelle ses amowrsl Puis, à la fin de chaque satire, Christophe fermait le livre, et, levant au ciel des yeux mouillés de pleurs, il s'écriait : — Jérusalem ! Jérusalem!
Mais Prosper? Je vous ai dit que Prosper était mordu au cœur et frappé à la tête. Rien ne lui faisait peur, même dans les Satires de Juvénal. Il trouvait tout simple que, puisque Rome devait mourir, elle abusât ainsi de ses voluptés, de sa vie, de sa force, de son passé, de son présent et de son avenir, et qu'elle voulût emporter au tombeau tout ce qu'elle avait si péniblement acquis par tant de siècles de combats, d'héroïsne et de vertus. Et pui3, faut-il le dire ? le vice ne lui faisait plus peur, tant déjà il aimait la puissance et le luxel — Que je sois Tibère une heure, sauf à mourir comme Séjan! Allons au cirque, l'empereur chante ce soir, et, s'il faut l'applaudir, il sera applaudi. — Ainsi disait-il ; bien plus, quand, à propos de Messaline, le frère Christophe, pâle d'effroi, récitait ces horribles vers qu'il comprenait^ peine, Prosper sentait courir
dans ses veines je ne sais quel frisson brûlant au seul nom de
Lyzisca.
Voilà comment chacun de ces deux jeunes gens prit dans les livres ce qui allait à son génie. Christophe, simple et bon, et mortifié de bonne heure dans ses sens, dans son esprit et dans son cœur, s'enivrait chastement à la mélodie de ces beaux vers. Prosper, vif et jeune, et ne doutant de rien, s'enivrait de luxe. de pouvoir, de grandeur et de voluptés ; il appelait à son aide même le vice, et il consentait à être le rival des portefaix" de Rome, pourvu que le vice le fît en même temps le rival d'un empereur.
A dater de cette époque, Prosper fut un enfant perdu. L'ambition et la volupté furent désormais ses deux rêves éternels. Pour lai, son village n'était plus la douce patrie de sa mère et de son père, où il était né, où il devait mourir. Il ne songeait plus qu'à marcher sur Paris, l'ambitieux ! Le Rhône n'était plus un compagnon bien-aimé, un ami d'enfance, un flatteur empressé; le Rhône n'était plus qu'un obscur ruisseau sans capitale. Plus de fêtes, plus de jeux, plus de danses sous l'ormeau, plus de jolies filles à agacer, et à faire danser le soir et à embrasser à tout hasard ; il était amoureux de Messaline ! A présent, sa simplicité l'effrayait. Son bonheur l'effrayait plus que tout le reste. Quand il mettait ses habits neufs le dimanche, pour conduire sa mère à la messe, il pensait en soupirant aux trois mille robes de pourpre de Lucullus. Quand son père lui donnait, à regret, le petit écu de de ses menus plaisirs, il songeait aux dix-huit millions que devait Jules César à son âge ; en même temps, le sourire fuyait ses lèvres, le sommeil fuyait ses yeux, le repos fuyait son cœur ; il n'avait plus rien gardé de la blanche innocence de l'âme. Sa mère, qui le voyait chaque jour pâlir et maigrir, et tomber dans cette horrible tristesse sans motif qui fait tant de peur aux mères, pleurait en silence; son père disait qu'il fallait lui trouver une ferme, sa tante ajoutait qu'il fallait le marier ; quant au frère Christophe, il disait tout bas à Prosper : — Mon enfant, il faut lire beaucoup de latin et de grec.
Plus il lisait, plus il s'abandonnait à ses pensées, et plus Prosper en venait à se dire qu'il voulait tenter la fortune et se perdre dans la grande mêlée humaine, afin de devenir quelque chose.
Quant à Christophe, plus ses progrès étaient rapides et plus le pauvre Christophe rendait grâces à Dieu, qui lui avait permis d'être le plus heureux, le plus savant et le plus calme des frères ignorantins.
Après quoi il fermait son livre, il quittait son arbre, il cachait sa tête sons son chapeau à larges bords, et il allait à l'école du village, donner leur leçon de chaque jour aux tout petits enfants.
Et tant qu'il donnait ses leçons aux petits enfants, le frère Christophe ne songeait ni à Homère, ni à Virgile, ni à personne, excepté peut-être, de temps en temps, à son ami Prosper.