CONCLUSION
Il y a déjà trois ans de cela ; je venais de Paris, et j'allais à Condrieux voir mon digne père, qui est mort, et les quatre vignes qu'il a plantées au-devant de la maison où ma noble mère, mon adorée, qui est morte aussi, hélas ! venait tous 4 les ans passer l'automne. La pluie m'avait retenu de l!autre côté du Rhône, à Vienne, dans une méchante auberge, à côté de la cathédrale, pauvre cathédrale isolée dans cette triste ville qui ne la comprend plus. L'ennui me prit d'attendre en ce lieu, toute une nuit, que le Rhône fût calmé, et je passai le Rhône comme je pus. Le fleuve était terrible cette nuit-là. Arrivé sur la rive d'Ampuy, l'orage reprit de plus belle. Je fus forcé de
demander asile dans une jolie maison bourgeoise peinte en vert, avec des tuiles rouges, ce qui indique toujours que le propriétaire a lu Jean-Jacques Rousseau. Le maître de cette maison m'accueillit avec bonne grâce, comme on accueille un compatriote mouillé et qui a besoin de repos. Il me présenta à sa femme, dont il avait l'air d'être passionnément amoureux ; et j'avoue que j'ai vu peu de femmes plus touchantes et plus belles. Elle avait tout à fait l'air d'une de ces femmes faites pour un trône, mais qui, jetées par leur naissance dans les paisibles embarras d'une existence médiocre et cachée, ont accompli tranquillement les devoirs de cette vie domestique, sans se douter qu'il y avait d'autre bonheur, surtout pour les jeunes et pour les belles; c'est un contraste qui ne manque jamais son effet.
Après le repas, qui fut excellent, véritable souper d'un riche propriétaire qui se permet toutes les sensualités de sa maison des champs, la conversation devint plus intime entre moi et cet heureux ménage. Mes deux hôtes étaient les deux héros de notre histoire. Ce bourgeois, si simple, si naïf et si bon, c'était Prosper Chavigni ; cette bonne femme si belle, si aimée , si respectée, la mère de ces deux jolis enfants, c'était Laetitia Laferti.
Prosper Chavigni, rendu au repos et à la probité vulgaire, qui est la vraie probité, avait renoncé à entrer dans ce monde qui l'avait repoussé trois fois. Tel était le châtiment infligé à son ambition, châtiment terrible pour un homme de cet esprit, de ce talent et de ce courage, que le monde condamne à user dans l'oisiveté les plus belles et les plus rares qualités de l'esprit •et du cœur. A cette peine inévitable, Chavigni s'était soumis sans murmure; il savait trop bien, par sa propre expérience, que les arrêts du monde sont sans appel. Il avait dit adieu à Paris, ce Paris où il avait été vaincu sans retour, et il était revenu à son village avec sa femme, plus heureuse que lui, qui n'avait pas d'autre ambition que son amour. Heureusement, le bon naturel de Prosper, aidé des conseils de son ami Christophe, vint-il à son aide dans cette disgrâce du monde qui devait être éternelle. Après les premiers chagrins, Prosper se risqua peu à peu à n'être plus qu'un bon homme heureux, loin des
affaires et du tumulte de la ville. Et puis sa femme était si belle, et ses deux enfants étaient si beaux ! Son père avait été si fier de le revoir, et sa mère si heureuse ! Il avait marié toutes ses sœurs; il s'était bâti une maison qu'on appelait volontiers un château.
Avant peu, il avait l'espoir d'être nommé adjoint au maire de son village ; c'était tout ce qui lui restait de son ambition passée. En attendant, il taillait sa vigne, il cultivait ses champs, il faisait en sorte que sa maison fût tout à fait digne de sa femme. Sa femme et lui, ils s'étudiaient à rendre heureux cette bonne mère, et Jean Chavigni, leur vieux père, et enfin, et surtout, ils mettaient tous leurs soins à élever leurs deux jolis enfants, Louise et Christophe, les deux filleuls de madame Louise et de M. le baron Christophe, le conseiller d'État.
Ils enseignaient, entre autres choses, à leurs enfants, à marcher tout droit, toute leur vie, dans les nobles sentiers ; à se méfier des chemins de traverse, qui, plus faciles en apparence, mènent à un précipice, à coup sûr; et, par leur vie passée aussi bien que par leur vie présente, ils démontraient à ces jeunes intelligences qu'il n'y a qu'un chemin dans ce monde pour arriver à l'autorité et à la fortune : — le grand chemin de la probité, du travail, de la patience et de la vertu.