DÉNOUEMENT
Et moi aussi, se disait Prosper en quittant ce vaste enclos de la mort, si rempli, qu'il le faut agrandir chaque jour; et moi aussi, bientôt je vais avoir ma place par-là, quelque part, un trou ignoré. Mais moi, si je veux des fleurs sur ce trou, il faudra que je les achète moi-même à l'avance. Mais non, pas de fleurs pour moi ! les fleurs viennent mal sur cette terre de corruption où le fumier humain les étouffe. Moi, je veux faire planter sur mon cadavre quelque plante grimpante et horrible à voir, un buisson d'épines; et, au pied de ce buisson, on écrira en grosses lettres : — Ambitieux et suicide] m sera là une charmante diversion au milieu de toutes ces douleurs chamarrées et menteuses : Ambitieux, suicide, intrigant, pervers, menteur, orgueilleux, avare, tous les vices. La belle idée 1 car, dans ce nombre innombrable d'épitaphes, mon épitaphe sera la seule qui dira toute la vérité et qui ne dira que la vérité. Oui, certes, moi seul ici je ne mettrai pas sur mon cercueil un mensonge. Dans ce nombre sans fin de fils excellents, il n'y aura que ma tombe qui dira : — Mauvais fils! fils ingrat I Parmi tous ces époux et tous ces amants fidèles, je serai là pour dire du pied de mon buisson : — J'ai vendu la femme que j'aimais, et je l'ai trahie comme jamais femme n'a été trahie I Au milieu de tous ces héros que recouvre cette terre, il y aura un homme dont la tombe criera tout haut à qui voudra l'entendre: — C'est un lâche! et cet homme ce sera moi. Par Dieu ! voilà qui est bien pensé. Je vais tuer l'oraison funèbre d'un seul coup, du fond de mon cercueil et de mon désespoir. Tous ces marbres trompeurs, je les brise ; toutes ces fleurs menteuses, je les fane. J'apporte la vérité dans ce monde de cadavres, j'illumine tous ces sépulcres. Allons, allons, ma mort sera utile
sur la terre des vivants ! — Je vais racheter par un peu de vérité tous les scandales que j'ai donnés. Ainsi pensant, il rentrait dans Paris par le beau soleil qu'il faisait, et par les longs boulevards si remplis de fêtes et de gaieté. Les hommes étaient jeunes, les femmes étaient belles, les enfants poussaient, en courant après leurs mères, leurs joyeux petits cris, comme fait l'hirondelle dans l'air. Cette joie était loin d'être un regret pour Chavigni ; au contraire, il en jouissait en toute confiance ; il se répétait qu'il avait encore huit jours à vivre, pour le moins, et il se rassurait un peu.
Quand il rentra dans sa maison, il était deux heures. Quels furent sa surprise et son effroi en voyant dans sa cour une chaise de poste tout attelée ! Le postillon était sur son cheval, et il attendait ; la voiture était chargée et prête à partir. C'était Laetitia qui partait. — Laetitia ! Laetitia ! elle s'enfuit ! Où vat-elle? où va-t-elle? Chavigni était éperdu, désespéré. Partir! elle ! partir ! si vite ! sans moi ! seule ! sans me dire : Adieu, je pars !
— A présent ou jamais, se dit Prosper, c'est bien le cas de mourir. Mais, hélas ! rien n'était prêt pour sa mort, ni sa main, ni son esprit, ni son âme, ni son corps. Mourir ainsi, en toute hâte, comme un fou, comme un niais, sans dire pourquoi je meurs à personne, c'est impossible. Cependant Laetitia va partir 1 ô mon Dieu ! Si, au moins, elle ne partait que demain, oui, demain, mais seulement demain! Laetitia! encore cette nuit, le temps de rassurer ma main et mon cœur ! Ainsi cette chaise de poste, qui pouvait d'un instant à l'autre entraîner son dernier espoir, faisait battre son cœur autant, pour le moins, que l'éternité qui allait commencer. Il coupait en deux sa dernière prière ; il allait de Dieu à Laetitia, de la terre au ciel, sans s'arrêter. Quelle misère ! quel supplice ! — Et son testament qui n'était pas fait encore ; il écrivit donc, les yeux sur la fenêtre : — Lœtitia, ma légataire universelle ! — Il voulut écrire à sa mère, mais Laetitia pouvait partir. — Il écrivit : Adieu, ma mère! — Partir ainsi, Laetitia! partir! Il faut écrire aussi une lettre à Laetitia; et il lui écrivit en effet : — Lœtitia, je t'aime, je te perds, et je meurs !
Un nouveau bruit dans la cour l'arracha à ces horribles ré-
flexions. Tout était dit ; la chaise de poste avait marché sous le perron. Alors son sang-froid revint à Prosper. — C'en est faitl s'écria-t-il, adieu ! je ne verrai pas Laetitia avant de mourir ! I* tira le rideau de sa fenêtre, puis il se mit à genoux, et il essaya de prier.
Vains efforts 1 vain espoir ! Au milieu de sa prière, sa dernière prière, il entendait toujours ce bruit de voiture et de chevaux ; or, il ne voulait pas laisser partir Laetitia sans qu'elle pût se dire : — Il est mort !
Il prit un de ses pistolets, il l'arma, et il prêta l'oreille, afin de se tuer au premier bruit qui viendrait de la cour.
Et comme, dans le fond de son cœur, il était sûr que Laetitia accourrait à l'explosion, et qu'elle voudrait le voir mort, il plaça l'arme fatale sur son cœur. Il aimait mieux se frapper au cœur que de se briser la tête et d'épouvanter cette femme qui allait venir lui fermer les yeux.
L'attente fut longue et cruelle; mais au moment où, fatigué d'attendre ce signal qui n'arrivait pas, il allait en finir, la porte de Laetitia s'ouvrit doucement, et il sentit une main qui arrachait de sa main l'arme fatale : c'était Laetitia I
Oui, elle-même! les yeux baignés de larmes, et qui, n'en pouvant plus, venait faire ses adieux à Prosper.
— Laetitia 1 — Prosper 1
— Tu voulais donc mourir? — Tu voulais donc partir? — Et elle tendit les bras à Prosper, et Prosper, à genoux, l'embrassa en pleurant : — Laetitia ! Laetitia !
Comme ils étaient ainsi muets, étonnés, ivres de joie, se regardant l'un l'autre comme s'ils se voyaient pour la première fois, la porte de Chavigni s'ouvrit, et ils virent entrer Christophe et sa femme dans leurs habits de fête ; Louise avait encore sa robe blanche et son long voile, et les fleurs qui paraient son beau sein. A peine mariés, ils s'étaient dérobés à toutes les félicitations de leur famille, et ils accouraient au secours de Prosper !
L'un et l'autre ils devinèrent tout d'un coup la scène qui venait de se passer.
— Il a voulu se tuer, madame 1 disait Laetitia à mademoiselle de Chabriant.
— Elle voulait partir ! disait Prosper à Christophe.
Alors mademoiselle de Chabriant, cette belle Louise, tendant ses mains aux deux amants : — Monsieur de Chavigny, lui ditelle, voulez-vous accepter pour votre femme la garantie d'une honnête femme? — Voici la main de Laetitia Laferti ; elle peut être votre femme, sur l'honneur 1 car si elle eût voulu l'autre jour accorder sa main à mon père, elle s'appellerait aujourd'hui madame la duchesse de Chabriant.
À ces mots, Laetitia voulut baiser les mains de Louise; Louise la pressa dans ses bras. Jamais réhabilitation ne fut plus complète et ne partit de si haut. Dans cet embrassement, mademoiselle de Chabriant, ou plutôt l'heureuse et honnête femme de l'heureux Christophe, venait de rendre l'honneur à Laetitia, et sa propre estime à Prosper.