TROISIÈME PARTIE
n'était plus qu'un misanthrope, fuyant le monde, évitant même la société des autres réfugiés. Il n'aimait que des lieux déserts et sombres, dont la tristesse pût s'harmoniser avec sa pensée. Le cimetière de Laaken était devenu sa promenade favorite; le petit mort qu'il y venait visiter, sans Tavoir jamais rencontré sur la terre, il éprouvait pour lui quelque chose de sympathique, de tendre; il l'aimait. Né en France, l'enfant était venu mourir en Belgique, dévoré par la maladie.... Similitude entre eux qui, plus tard, bientôt peut-être, devait se compléter. Puis à cette mère , qu'il n'avait qu'entrevue un instant à travers un massif de cyprès, n'avait-il pas promis de veiller sur le tombeau de son enfant? En regardant ce tombeau, il lui semblait qu'elle lui avait légué son droit de souffrance et d'amour.
Les bonnes pensées rafraîchissent l'âme; il éprouvait un soulagement à ses tristesses habituelles en songeant que dans ce pays, où rien ne le rattachait par le cœur, il avait maintenant un devoir pieux à remplir.
Néanmoins, sur cette terre d'exil, si les sentiments qu'il avait jusqu'alors inspirés autour de lui sentaient parfois la contrainte et la défiance, ils n'étaient point hostiles; ils le devinrent tout à coup.
On ne se passionne pas facilement pour les étrangers en Belgique. On y est disposé à ne voir en eux que des brouillons ou des banqueroutiers, jetés hors de leur pays par la bascule de la Bourse ou le tremplin politique. Partout où notre homme avait jusque-là rencontré des regards indifférents , il rencontrait des regards farouches. A sa sortie du cimetière, les habitants du faubourg de Laaken se le désignaient du doigt avec l'expression du mépris. Qu'était- il arrivé? Déjà, à différentes reprises, son logeur lui avait témoigné en avoir assez de sa pratique. Il lui en expliqua la raison un beau jour, nettement, rudement.
Était-il digne de l'hospitalité belge , celui qui avait détourné une pauvre fiUe de ses devoirs? L'ancien polytechnicien voulut
nier; mais ne s'était-il pas dénoncé lui-même par ses visites fréquentes au tombeau de Tenfant? Pourquoi eût-il pris tant desoins de ce tombeau s'il n'était le père du petit défunt, par conséquent le séducteur de la jeune mère? Était-ce donc à l'enfant qu'il fallait songer seulement? Il pouvait se passer de fleurs, tandis que la pauvre flUe, faute d'une réparation, flétrie dans son honneur, repoussée par sa bienfaitrice, s'était vue forcée de quitter la Belgique , en proie à la misère et au désespoir.
Pour s'être fait le gardien d'un tombeau , notre ami se trouvait dans cette situation étrange de passer pour le père d'un enfant dont le sexe même ne lui avait pas été révélé , et pour le séducteur d'une femme qu'il n'aurait pu reconnaître s'il l'eût rencontrée.
Peu de temps après, il fut rappelé de son exil, par conséquent guéri de sa nostalgie.
Avant de partir, bravant de nouveau l'opinion publique, il se rendit une fois encore au cimetière de Laaken et rétribua largement le gardien , lui confiant le soin du petit tombeau pendant son absence. Qu'elle fût fille ou femme, il l'avait promis à la mère !
Cette histoire me toucha vivement. Athanase me la racontait tandis que, pour nous rendre aux cascades, nous gravissions ensemble les jolies collines blondes déjà entrevues par moi à travers les ogives démantelées de la chapelle. Puis, s'arrêtant :
« Eh bien , mon cher Augustin , croyez- vous que Brascassin (car c'était encore de l'éternel , de l'inévitable Brascassin qu'il s'agissait ici), croyez -vous que Brascassin, même avec les idées de mariage que vous lui supposez, puisse jamais songer à prendre pour femme cette Thérèse, la fille séduite de Bruxelles?
— Je ne sais ce que je pense, lui dis-je; mais votre joyeut ami , dont jusqu'ici je n'avais qu'une mince opinion , je vous le déclare, vient d'entrer brusquement dans mes aflections. C'est un noble cœur, et sa conduite au tombeau de l'enfant.. . »