TROISIÈME PARTIE
doute pour affaire de vin de Champagne. Leur colloque terminé Je l'abordai en lui présentant son chapeau.
« Ahl ah! me dit-il en riant, c'est donc vous, monsieur, qui ce matin étiez couché dans cette chambre de la Couronne-d'Or? Vous avez dû me croire un voleur?... Mais où donc vous ai-je vu déjà?
— A Strasbourg, lui répondis-je, à Strasbourg , où j'ai déjeuné à la même table que vous, ainsi que votre nouvel initié Van Baldaboche , ici présent.
— Ne parlons plus de ces folies , me dit-il de l'air le plus grave. J'en finissais avec ma vie de garçon.
— Songez-vous donc à vous marier? repris-je avec une vivacité qui sembla le surprendre.
— Qui sait?
— Pardon, ajoutai-je aussitôt, avec une certaine habileté de transition; mais si je n'ai pas l'honneur de vous être connu , j'ai eu du moins, il y a peu de jours, l'occasion de m'entretenir de vous, et longuement.
— Où cela?
— A la maison Lebel, à Carlsruhe. »
n rougit légèrement.
« Vous connaissez la personne qui tient cette maison? me dit-il.
— Thérèse ! je l'ai vue enfant. Je lui ai même porté des nouvelles de son père, que j'ai rencontré dernièrement à Noisy.
— Attendez donci me répliqua- 1- il. J'y suis!... J'ai vu Ferrière le même jour que vous, comme vous veniez de le quitter. Et moi aussi , monsieur, j'ai l'honneur de vous connaître! »
Je saluai.
« Vous êtes l'homme aux poules I »
Cette désignation vulgaire, qui semblait ne faire de moi qu'un marchand de poules, commençait à me devenir insupportable ; elle termina notre entretien.
Athanase et les siens venaient de nous rejoindre. La foule désertait l'entonnoir; le vieux clottre, jadis consacré à tous les saints , rentrait peu à peu dans sa solitude habituelle.
Nous n'avions encore pris part qu'à une des fêtes de la journée.
Le lombeiu do l'eiiTaDl. — Cascades d'AUer-HeilIgen. — EspiègleciM de H. de La PlécbellG. — Uodei de Paris et modes de la forêt Noire. — Vallées de Ksppel ei de Seebach. — Réveil en sursaut.
Il y a quatre ou cinq ans , une jeune femme , une Française , traversait la Belgique avec un enfant dans ses bras; la mère était malade, l'enfant aussi. En arrivant à Brmelles, l'étrangère
26a LE CHEMIN DES ÉCOLIERS.
fut forcée de s'aliter; et, tandis qu'une fièvre délirante lui ôtait la connaissance d'elle-même, l'ange de la mort vint lui prendre son enfant, et emporta la pauvre petite créature éteinte dans le cimetière de Laaken. Quand la malade eut recouvré la raison , puis à peu près la santé , forcée impérieusement de rentrer en France , elle alla faire ses adieux , ses adieux éternels à son enfant. A deux genoux sur sa fosse fraîchement remuée, le visage en larmes, d'une voix heurtée par les sanglots : « 0 mon enfant l s'écria-t-elle, il va donc falloir me séparer de toi?... retourner en France, seule!... Ah! que ne m'est- il permis de vivre ici?... de ne pas te quitter? Quel regard ami s'arrêtera sur la terre qui te cache, puisque ta mère ellemême t'abandonne?... Qui prendra soin de ta tombe?
— Moi! » dit une voix qui sembla vibrer avec le vent.
L'étrangère regarda autour d'elle et ne vit personne. « Cette voix vient-elle de descendre du ciel? se dit la mère; alors, Dieu soit béni I il veillera sur mon enfant. Mais si elle n'avait résonné que dans ma tête, sous l'influence d'un reste de délire?... »
Deux jours après, l'étroit espace où dormait l'enfant avait un entourage de fer pour le préserver de l'envahissement des grandes tombes voisines; de jolies fleurs, roses ou blanches, le décoraient. Un jeune homme, à l'encolure vigoureuse, mais aux traits fatigués et empreints de tristesse, rêvait, un. coude appuyé sur le grillage. Interrompant sa rêverie, il se découvrit la tête et murmura tout bas : « Cher petit, c'est au nom de ta mère! »
Depuis, il ne se passa pas une semaine sans qu'il revînt visiter le dernier berceau de l'innocente créature.
Ce jeune homme, c'était un réfugié français compromis politiquement à la suite d'une folle manifestation de quelques élèves de l'École polytechnique; il avait choisi la Belgique pour son lieu d'exil, espérant retrouver là une autre France. Quoique par nature peu porté aux affections mélancoliques, le mal du pays l'avait atteint. A Bruxelles, le joyeux Français