TROISIÈME PARTIE
Force nous fut cependant d'y attendre la fin de l'averse; mais l'averse redoublait; tous les nuages descendus des montagnes semblaient s'être donné rendez-vous au-dessus de nos têtes. Certain léger rhumatisme que j'avais ressenti le matin entre les épaules me faisait craindre la durée du mauvais temps. Il était midi; l'appétit commençait à nous talonner, et pas un signe de nos hôtes n'annonçait leur intention de nous venir en aide pour le calmer. A peine un regard nous avait-il invités à nous asseoir. Trempés, ruisselants, presque aussi mornes et taciturnes qu'eux-mêmes , nous nous tenions tous les huit sur une longue banquette de bois, alignés, pressés l'un contre l'autre, semblables à une brochette de morfondus. Enfin, Brascassin se levant fit sonner sur la table un large écu de Brabant , et d'un air d'autorité , qui lui allait à merveille , il ordonna à la jeune fille, par un geste, de faire du feu et de nous servir à déjeuner. Elle ne bougea pas , et leva vers son père un regard plus craintif encore qu'interrogant. Sans plus bouger qu'elle , le père lui répondit par un hochement de tête affirmatif.
Courant au fournil , elle en rapporta un fagot , et bientôt tous les huit, rangés en demi-cercle, nous tournâmes le dos au foyer. La pluie qui nous avait inondés alla se perdre en vapeur dans les poutres noires du plafond.
Quelque serré que fût notre demi-cercle , cependant Maria (nous sûmes son nom plus tard) trouva moyen de le briser pour y introduii-e une longue poêle de fer qu'elle tenait par le manche, et, agenouillée, elle guettait à travers nos jambes ce qui se passait sur le feu. Nous avions tous cru à quelque omelette colossale; mais, distraits par la conversation, nous négligions la vérification du fait, quand une odeur étrange s'éleva du côté de l'âtre. Tous à la fois nous nous retournâmes.
Notre omelette, c'était une affreuse bouillie d'avoine.
La bouillie d'avoine est la nourriture ordinaire des pauvres gens de la forêt Noire.
Lne exclamation ou plutôt un gémissement traduisit notre
pensée unanime. Comme pour nous rassurer, Maria dous montra un morceau de lard fumé appendu à la cheminée. Nous le décrochâmes. Il sentait le rance, il sentait l'évent.
Non, rien ne peut rendre le désappointement douloureux qui s'empara de nous. La pluie tombait toujours à flots. Nous étions pourlajoumée entière peut-être enlermés dans cette bicoque , où plus que partout ailleurs les moyens de communication par la parole nous étaient interdits. Nous ne pou\ ions parler latin ni à Maria ni à son père , et tous les mots de noire fameux vocabulaire, articulés avec toutes les prononciations allemandes, y passèrent en pure perte.
Une sorte de délire Cûmique et ilirieux s'empare alors de chacun de nous. La Fléchelle veut des œufs h la coque; pour le faire comprendre par la mimique , il s'accroupit sur lui-
même, prenant une posture de poule pondeuse, et criant: « Cocorico! coricoco! cocorico 1 cott! cottl codekl » Je n'ose dire ce que Maria lui apporta. Athanase désire des côtelettes de