‹ Le chemin des écoliersChapitre 132 sur 259 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

II ne restait plus à la commission qu'à mettre le mot finis à notre dictionnaire; Il contenait alors cent soixante-sept mots français ; avec la traduction allemande en regard et présentait trois pages de texte, sur deux colonnes, format grand in-octavo oblong.

Brascassin essaya de nous tirer du découragement où nous avait jetés sa révélation foudroyante.

« Nous ne savons pas l'allemand de ce pays, nous dit-il ; mais dans le prochain village que nous allons rencontrer, j*en suis convaincu, le maître d'école, le curé, si c'est un village catholique, le ministre, si le village est protestant, entendent le latin. Parlons-leur latin ; nous n'avons pas si bien oublié nos études classiques que nous ne puissions nous en tirer avec honneur. »

L'expédient fut trouvé on ne peut plus heureux par Athanase , La Fléchelle et les deux naturels d'Épernay ; l'homœopÉ^the sembla ne pas comprendre; moi, je me grattai l'oreille, et l'orphéoniste, à partir de ce moment, marcha toujours à une grande distance en avant.

Enfin , nous vîmes fumer des cheminées ; dès les premières maisons, cette inscription tracée sur une porte entr'ouverte : Sinile parvulàs venire ad me, « Laissez les petits enfants a enir à moi, » nous dit que nous étions devant une école. Tout d'emblée, je fus désigné pour porter, en latin, là parole au magister. Je m'en excusai de mon mieux, alléguant que, comme le plus âgé de la bande , j'avais eu plus que les autres le temps d'oublier. L'expuse ne fut point admise. Durant la route, j'a^ ais sottement fait devant eux un étalage de mon latin de botanique, cousin germain du latin de cuisine. Ils me prenaient pour un savant. Je n'osai les détromper.

Au surplus , je n'eus point regret de la visite devant le délicieux tableau qui s'offrit tout d'abord à mes yeux.

Dans une chambre du rez-de-chaussée, un bon vieillard, à la physionomie douce et paterne , se tenait assis au milieu d'une demi -douzaine de petits marmots , garçons ou filles. Toute

l'école était sur les genoux du matlre ou sur ses épaules. Dans ses mains pas un martinet, pas même un livre. Le livre, un abécédaire sans doute, tombé à terre, personne, élève ou professeur, ne semblait songer k le ramasser. Monsieur le magister, tout en riant, appliquait sur l'oreille d'un joli blondin sa

grosse montre d'argent , dont le lie tac devait récompenser sa belle conduite, j'aime à le penser, et, pour entrer en partage de cette récompense, la bande entière des marmousets prenait d'assaut le bon vieux. .

Ce tableau, par malheur, je ne fis que l'entrevoir. A mon entrée , le siège fut levé instantanément , et tous les petits assaillants allèrent se cacher derrière le fauteuil de l'assiégé.

Le salve Domine adressé h celui-ci , j'essayai de lui débiter la phrase cicéronienne préparée à son intention. A ma satisfaction grande, il parut n'y pas comprendre un mot, et je me retirai convaincu que son institution universitaire tenait le milieu entre l'école primaire et la maison de sevrage.

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Je rendais compte à ces messieurs du non-succès de ma mission en déplorant de n'avoir point eu afTaire à un meilleur latiniste, lorsqu'une sorte de rumeur s'éleva au milieu du village; les femmes se mettaient sur le pas de leurs portes; les enfants abandonnaient leurs jeux pour se grouper autour d'un homme vêtu de noir.

< En avant I me dit tout bas La Fléchelle, c'est le ministre de la paroisse ; vous serez plus heureux cette fois. Il doit fièrement savoir le latin , celui-là! >

Heureusement Brascassin venait de l'aborder.

Du colloque qui s'ensuivit, et qui dura quelques minutes à peine , résultèrent pour nous de précieux renseignements. Nous avions tourné le dos à Strasbourg; nous étions au village de Wurzbach, entre la vallée de Lenz et celle du Negold. A notre droite s'élevait la petite ville de Calw, située à l'extrémité de

Pelits vllls de Calw.

la forêt Noire, du càté weslplialien; à notre gauche, à deux heures de marche, Wildbad (le bain sauvage), d'où nous rejoindrions facilement une station du chemin de fer.

U était au-dessus de ma portée de comprendre comment, avec la langue classique d'Horace et de Virçile, Brascassin et le ministre avaient pu entrer dans tous ces détails topographiques, surtout celui-ci parlant le latin avec la prononciation allemande, c'est-à-dire italienne, les domitiovs vobiscoum et les monstroum horrendoum , celui-là avec cette audacieuse prononciation française qui ne doute de rien.

Quoi qu'il en soit , ces bonnes nouvelles rassérénèrent l'esprit de la troupe , un peu troublé par notre course à travers cette longue vallée de l'i^garement, qui semblait ne point avoir de limite linale.

Aune demi-heure de Wurzbach, nous retrouvâmes l'orphéoniste; la bnime du malin s'était condensée en quelques gouttes de pluie. Nous pressions le pas, lorsqu'une averse formidable, tombant tout à coup, nous contraignit de chercher asile dans une maison solitaire, espèce de vacherie située près d'un petit lac, et qu'une grande croix noire signalait de loin. Là nous attendaient d'étranges aventures.

Cette fois, l'Iiospilalité que nous reçûmes ne ;fut ni souriante ni empressée.

Un vieillard et sa fille, les seuls gardiens du logis, nous virent arriver avec une sorte deffroi. Ce vieillard avait l'air dur et presque farouche; sa fille portait sur le visage l'empreinte d'une morne tristesse. .\ous attribuâmes leur réception à la difficulté pour eux de nous loger. En effet, vu la pluie, les vaches rentraient, et nous étionshuit.C'étaitbien du monde poursi petite habitatiwi.

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