‹ Le chemin des écoliersChapitre 136 sur 259 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

dire. Je m'expliquais maintenant pourquoi y dans cette misérable chaumière y le malheur semblait avoir appliqué sa griffe aussi bien sur le visage du père que sur celui de la fille. Tous deux vivaient dans une lutte incessante y elle au nom de son amour, lui au nom de son avarice, peut-être de sa prudence. *

Tandis que j'essayais de calmer la pauvre fille, je vis trois figures étonnées apparaître à la fois au devant de la porte du grenier : c'étaient celles de Brascassin, d'Athanase et de Thomœopathe. Les autres suivaient. Ils s'étaient aperçus de mon absence , avaient entendu des sanglots et s'étaient demandé qui je faisais pleurer la-haut.'

Je les mis au courant de l'histoire. Brascassin , l'homme du fait, toujours à l'aide d'un mouvement du pouce et en lui montrant un florin, questionna Maria sur la valeur de la dot exigée. Dix fois elle étendit les cinq doigts de sa main. Il s'agissait donc d'une somme de cinquante florins ( 107 fr. 50 c. ). Ce n'était pas une dot de prince ; mais les vachers de la Forét- Noire sont généralement moins exigeants sur cet article que nos notaires de Paris.

Sans hésiter, Brascassin ouvrit aussitôt une souscription et

déclara s'inscrire en tête pour la somme de quinze florins. J'imitai son exemple. Athanase , La Fléchelle et les deux Ëpernay complétèrent le reste. L orphéoniste et Baldaboche s'abstinrent. Ils étaient dans leur droit. Cette fois , il ne s'agissait point d'un pique-nique. Ils payèrent leur écot comme nous l'avions tous payé le matin même à la scierie de*** ; ils firent des vœux pour le bonheur des futurs époux, du moins j'aime à le croire.

Maria, folle de joie, pleurait encore, mais en nous baisant les mains, en nous prodiguant, j'en suis convaincu, les épithètes les plus douces de la langue des Allamanni.

Au même instant, comme si le ciel nous tenait compte de notre bonne œuvre, le soleil reparut et avec lui notre provendier. Nous l'aperçûmes à travers la lucarne , pressant sa marche, un lourd panier au bras.

Je le certifie, la scène qui suivit fut une des plus émouvantes dont de ma vie j'aie été témoin. Maria aborda son père avec ce sourire qui ne lui était né que depuis quelques minutes ; elle lui montra les florins qu'elle tira à poignées de sa poche. Il sembla stupéfait d'abord. L'explication eut lieu. Il nous fit un grand salut , tête découverte , et sur sa figure désassombrie un éclair brilla. La jeune fille appela alors son fiancé , qui , dans l'attente du dénoûment, se tenait caché dans le fournil. Il parut, craintif encore. Le père lui dit un mot, et l'amoureux tomba à ses genoux ainsi que Maria.

Devant ce tableau touchant, tous nous sentîmes notre paupière s'humecter, à l'exception cependant de Baldaboche et de l'orphéoniste. Ils n'avaient pas payé pour cela.

Malheureusement, l'histoire ne devait pas se terminer ainsi.

L'appétit calmé , le cœur épanoui d'avoir fait des heureux sur notre passage , comblés des bénédictions du père, de la fille et de l'amant, nous nous étions remis en route , avançant avec difficulté au milieu des terrains défoncés par la pluie. A notre grand étonnement, après dix minutes de marche pénible, nous trouvâmes les chemins non-seulement praticables , mais tout à fait secs. Cet orage, qui nous avait forcés de nous réfugier à la vacherie, n'avait été qu'une trombe circonscrite aux alentours du petit lac, une trombe providentielle pour Maria et son fiancé.

Une heure plus tard, nous apercevions, paisiblement assis sur l'herbe, deux dames et un monsieur. Un jeune ménestrel, en casquette, leur chantait un lied quelconque, en s'accompagnant sur sa guitare. Évidemment nous approchions de Wildbad (le bain sauvage). Les établissements thermaux, quelque sauvages qu'ils puissent être, attirent seuls de ces troubadours mendiatits.

Pour nous préparer une entrée convenable à Wildbad , nous gagnâmes un grand chalet -gasthaus placé à la droite de la route, où l'on nous brossa, où l'on nous étrilla des pieds à la tête.

Page 1