QUATRIÈME PARTIE
— Monsieur Canaple , pourquoi le verbe admonester ne se trouve-t-il pas dans le dictionnaire? Vaut-il donc mieux dire admonèler?
— Dites ce que vous voudrez I » Et je pressai le pas. Chassée du temple , la pauvre grammaire en était réduite à
demander l'aumône aux passants.
Peut-être ai -je un peu sévèrement parlé de la lenteur allemande : je n'ai eu qu'à m'en louer îiujourd'hui. En gagnant le chemin de fer , je craignais de me voir forcé d'attendre pendant deux heures un nouveau convoi se dirigeant sur Heidelberg. Dans la gare, j'en trouvai un prêt à partir. C'était celui qui nous avait amenés d'Oos. A la station de Carlsruhe , on donne au voyageur tout le temps nécessaire pour bien dîner.
Je pris deux places de première , ne voulant pas , sitôt après notre réunion, me séparer de mon vieux Jean. Par un sentiment de convenance exagérée, quoique nous fussions seuls dans le wagon, il se tint aussi éloigné de moi qu'il le put et ne desserra pas les lèvres. J'eus donc tout loisir de me. livrer à mes méditations.
Je songeais à la réception qu'allait me faire Antoine , au départ inexplicable de Thérèse , au silence de Brascassin à son sujet ; je songeais aussi à Madeleine , l'excellente fille , à mes voisins de Marly, à mon jardin dont les iris et les lilas fleurissaient sans moi, à mon chien, qui devait hurler jour et nuit pendant mon absence ; puis, j'en revenais à Antoine. Il m'apparaissait en Jupiter tonnant.
Au milieu de mes songeries, mes yeux ne restaient point inactifs. A travers le crépuscule du soir, qui donnait au paysage une teinte mystérieuse , la ville de Dourlach , et son cimetière , où repose le bon Haussman, le boulanger d'Ettlingen, Brouchsal, avec ses charmantes collines boisées , me saluaient en passant; à l'extrémité d'une allée de verdure, une petite église solitaire semblait me suivre du regard ; longtemps je l'aperçus voyageant avec moi. Sur ma gauche , s'alignaient de longs peupliers , bordant la route de terre ; entre leurs flèches espacées , se déroulait une vaste plaine semée de bouquets d'arbres,
éclairée & revers par la lune qui semblait se baigner dans )e
Rhin; flgurant desmedies de Toin ambulantes, de solides char-
rettes, surchargées des récolles de l'année précédente, la tra-