QUATRIÈME PARTIE
Interrompant brusquement Junius au milieu de sa description :
< Savez-vouSy lui dis-je , quelle est la cause vraie, la cause unique, la cause patente de la destruction du chAteau d'Heidelberg? ^
Surpris de l'apostrophe y et surtout du ton assuré , ton qui ne m'était guère habituel , que je prenais en la lui lançant , Junius laissa là Jérôme de Prague et le fameux pont de sept cents pieds , fit un demi-tour de mon côté , reyusta sa cravate blanche , et , après avoir fermé les yeux à son tour :
« La question est grave, dit-il. Quelle est, demandez-vous, la cause vraie de la destruction d'Heidelberg?
— Du château spécialement !
— Mais.... la politique.... peut-être la religion....
— Vous n'y êtes pas! Ce ne fut ni le dévot ni le politique qui* consomma cette œuvre de vandalisme , ce fut le constructeur. Louis XIV achevait Versailles ; il venait de disgracier ^on surintendant Fouquet, vu les magnificences ultra-royales du château de Vaux; dans le château d'Heidelberg , Versailles avait un rival bien autrement redoutable. De là, Tordre d'extermination. Voilà la cause , la cause vraie , la cause patente !
— Permettez," permettez....
— Bravo I Augustin, > cria Antoine de sa grosse voix ; et jetant le bout de sa cigarette dans un fossé où d'autres débris plus importants se trouvaient déjà amoncelés: « Oui, Augustin a raison; le saccage fut un fait odieux émanant de la volonté personnelle du roi; en voici la preuve, la preuve irrécusable aux yeux de tout vrai numismate. Au recto de la médaille , déjà citée par moi, on voit le château d'Heidelberg dévoré par les flamnies, et l'exergue porte cette phrase latine, toujours du même poète Boileau :
Rex dixit et factum est.
De quoi les poètes se mêlent-ils? Mais pourquoi le château en flammes est-il représenté là comme l'emblème du Palatinat?
Pourquoi n'est-ce point Mannheim, sa capitale? Je suis de Tavis d'Augustin ; le château d'Heidelberg a été offert en immolation au château de Versailles , et c'est à Versailles que son arrêt de mort fut signé 1 »
Junius n'était pas homme à rester à court devant une médaille. Il aimait Louis XIV jusque dans ses verrues , comme Montaigne aimait Paris. Il le défendit; nous ripostâmes; Antoine s'emporta jusqu'à traiter le grand roi de drôU, ce qui, je l'avoue, me parut passer les bornes; mais mon cher Antoine, le plus inoffensif des êtres , est généralement d'une grande sévérité envers les rois, comme envers ses amis, du reste.
Soit un effet de ses cures au petit-lait et au jus d'herbes , soit qu'aimant la discussion il la voie venir avec plus de calme, Junius garda mieux son sang-froid. Quand il nous eut laissé jeter notre feu sur Louis XIV, sur Louvois et même sur Turenne , l'incendiaire du Palatinat :
« Messieurs , nous dit-il , de grâce , n'aidons pas l'étranger à calomnier notre pays, comme l'ont fait étourdiment, je veux le croire , tous les auteurs des guides et des itinéraires de Bade et des bords du Rhin. Sans se donner la peine de recourir aux sources historiques, ils ont répété, ils ont amplifié même, sous couleur de philanthropie , les malédictions que les Allemands seuls, comm.e vaincus , comme victimes, si vous voulez, avaient le droit de proférer contre la France. Aussi sincèrement qu'un autre, je déplore les excès commis; mais ces excès n'ont-ils été motivés que par une fantaisie belliqueuse? La courtisanerie d'un ministre essayait-elle par cette guerre , comme on l'a dit, de distraire le roi de son oisiveté? Le roi n'était pas oisif alors, messieurs; une ligue formidable le menaçait, et l'électeur palatin, Charles-Louis, qui lui devait tant, après lui avoir promis son alliance , passait du côté de l'empereur. De là, première invasion du Palatinat. Invasion légitimée par les circonstances, par la nécessité politique. J'ai d'abord prononcé je crois le mot religion. Je ne le retire pas, messieurs. La réforme se propageait dans le Palatinat, gagnait