‹ Le chemin des écoliersChapitre 157 sur 259 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

magnifique façade, que nous venons d'admirer ensemble. Votre hypothèse touchant le chSleau de Versailles et celui d'Heidelbei^ était fort ingénieuse sans doute; mais, vous le voyez, elle ne tient pas contre les dates, qui sont des faits.

— Augustin! Augustin! murmura sourdement Antoine, en tournant vers moi ses yeux chargés de sombres éclairs, qu'es-tu donc venu nous conter? Des rêves ! encore des rêves ! Mais, poète que tu es, tu as failli compromettre la Numismatique , sais-tu? >

Fort humilié de voir ma découverte historique étouffée dans l'œuf, pour me donner une contenance, j'allai deçà et delà, sondant les ruines , en calculant les dimensions et la hauteur. In épais massif de maçonnerie , formant un seul bloc moussu , à peine arrêté sur la pente de la montagne, lîxa mon attention. Je croyais à un reste de construction romaine; c'était un fragment de la grosse tour.

* Quand M. de Mélac la lit sauter, me dit Junius , une partie , roulant sur la ville , y détruisit un grand nombre de maisons, justement à l'endroit où s'élève aujourd'hui notre hôtel du Priiice-Charles. • J'eus un tressaillement. Si , celte nuit, le bloc moussu allait prendre le même chemin t

Après ce détail , revenant à sa thèse, Junius essaya de nous prouver que , malgré Turenne , MOlac et de Lorges, tout n'était pas mort dans le vieil Heidelberg , qu'une pulsation de vie s'y faisait sentir encore dans quelques-unes de ses artères; il nous parla de ses jardins, toujours bien entretenus, et n^quentés par les promeneurs de la ville ; de sa population, non seulement composée de chouettes et de couleuvres, mais aussi d'un assez bon nombre de locataires bourgeois , outre les personnes des deux sexes attachées à l'établissement.

Comme il parlait, le long d'une galerie en ^^

ogive , une servante passa portant un plat de clioucroule, signe de vie irrécusable.

A ]a tour de Ruprecht , qui date du temps de Louis le Débonnaire, et hantée, dit-on, par le diable depuis les aventures d'une certaine Léonore de Luzelstein, nous entendîmes les sons d'un piano.

Près de là , une autre tour , à moitié écroulée , montrait ses fenêtres garnies de vitres non plombées; derrière ses vitres, pendaient de petits rideaux blancs; une cage de serins était accrochée au balcon gothique. Signes de vie, très-bien , mais, je le déclare, serins , piano et choucroute déparaient 3 un peu pour moi le vieux géant mutilé, cou- L ché au milieu de ses débris.

Dans la tour de la Bibliothèque (car tout pro- ■ cède par tours et tourelles dans r«t antique manoir des Palatins) on trouve peu de livres, mais on y voit un personnel complet , un mobilier cmisidérable , un musée composé des objets se rattachant aux souvenirs de l'ancien château. Ce sont des trophées d'armes, des porcelaines, des tableaux, des- gravures, des médailles romaines , des boulets et des éclats d'obus.

Antoine s'arrêta devant les médailles, moi devant les tableaux. Un d'eux surtout attira mon attention. C'est le portrait du célèbre Salomon de Caus, auquel aiyourd'huî on s'obstine à attribuer l'invention de la vapeur, et que Richelieu, dit-on, étoulTa avec son secret au fond d'un cachot.

J'ai vu son nom sur une locomotive et sur une liste des bienfaiteurs de l'humanité; on lui a voté une statue, sans savoir où on la placerait, ignorant le lieu de sa naissance.

Or, Salomon de Caus, ou plutôt de Caux, car il était Normand, remplissait à Heidelberg, sous l'électeur Maximilien de Bavière, les fonctions d'ingénieur et d'architecte, avec le titre de directeur des jardins et bâtiments; il n'a jamais rien inventé, et termina tranquillement ses jours dans son pays natal, où il était allé jouir des bienfaits de Maximilien.

Pour cette nouvelle trouvaille historique, Junius ne vien-

Page 1