‹ Le chemin des écoliersChapitre 184 sur 259 · QUATRIÈME PARTIE. kk · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE. kk

l'ëgrènement de cet interminable cliapelet musical, monotone, monochrome, monocorde, monophone, toujours se renouvelant sans se varier Jamais, et qui pourrait se prolonger durant l'éternité, cause d'agacement et d'irritation à quiconque est doué de quelque sensibilité nerveuse. Junius, dès la quinzième reprise àeltisaposiilion, s'agitait sur place, s'éventait avec son m(Hichoir et n'en suait pas moins à grosses gouttes; Antoine, après avoir caressé longuement sa barbe, l'avait divisée en deui pointes aiguës; fermant les yeux, de ses deux mains crispées il se retenait à sa banquette, comme dans la crainte de faire un mauvais coup; moi, j'avais tenté de me distraire par le spectacle que nous ofTrait le rivage fuyant devant nous ; mais je ne voyais plus clair, le sommeil me gagnait, et, malgré moi, je répétais tout bas :

It is a postillon !

It is a leathery postillon!

Sa! Sa!

■ T'amuse-t-il toujours? demanda Junius à Antoine.

— Beaucoup moins, > répondit celui-ci d'une voix lugubre.

Le batelier, calme et placide, seul conservait sa même physionomie et ramait en mesure.

Tous trois, immobiles, tournant le dos au chanteur, nous apercevions k distance, sur notre droite, la ville de Ladenburg, avec ses vieilles murailles flanquées de tourelles; sur notre gauche, auseinmémedelarivière, un bloc de rocailles se montrait surmonté d'une

sorte de petit monolithe ~'

avec une niche vide. Autrefois , cette niche abritait une madone , que les premiers réformateurs — .-^

avaient fait disparaître. Je savais par Junius que ce monument

votif signalait le voisinage du champ de bataille de Seekenheim; mais je n'avais plus conscience de moi-même : Frédéric le Victorieux ne m'était plus de rien , et mon esprit somnolent, aux sons de cette mélopée abrutissante deJtisa postilion^ se perdait dans les nuages, quand tout à coup le chanteur s'interrompit.

Tous trois, par un même mouvement de surprise, mêlé de bien-être, nous tournâmes la tête vers lui. De ce côté, une autre surprise nous attendait.

Complètement dépouillé de ses vêtements de matelot, nu de la tête aux pieds, le corps droit et allongé, les bras en l'air, les mains rassemblées, notre Américain se tenait sur la pointe du bateau, prêt à donner une tête dans la rivière.

Junius jeta un petit cri pudique et se voila le visage de son mouchoir.

Moi, je restai interdit devant ce manque de savoir-vivre, qui me parut combler la mesure.

« Batelier, 'cria Antoine d'une voix de trombone et en se levant de toute sa hauteur, débarrassez-nous de ce sauvage el déposez-le dans la première île déserte venue , s'il s'en trouve une dans le Necker.

— Vous êtes gai , dit le Yankee sans quitter sa position verticale et allongée ; vous n'en avez pas l'air, mais vous êtes gai. »

Et il fit son plongeon.

Bientôt, longeant le bateau en nageant :

« Je suis citoyen d'un pays libre.... Est-ce que je n'ai pas le droit de nager?... Je paye mon quart aussi bien que vous. Je le maintiens, je suis....

— Un manant! voilà ce que vous êtes! » Et, après lui avoir jeté cette épithète parfaitement méritée, mais un peu vive, Antoine, qui, cette fois, venait de passer à la colère sérieuse , comme son front pâle me l'indiquait suffisamment, arracha les rames aux mains du batelier. Vers sa vingtième année, Antoine avait été une des gloires de la marine d'Asnières; grâce à sa vigueur naturelle , doublée encore par son irritation, tirant à gauche, il eut bientôt dépassé le petit monolithe et

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