QUATRIÈME PARTIE
Je lui avouai que depuis ma sortie de Paris, à pied, en prenant par le faubourg du Temple , n'ayant eu d'autre visée que de regagner au plus vite le chemin de Marly-le-Roi , je n'avais pas cru indispensable de me munir d'un livre-guide pour l'Allemagne.
Elle rit de la raison que je lui donnais , tout en trouvant qu'elle ne manquait pas d'une certaine justesse :
«Eh bien, me dit-elle, si vous le voulez, sous l'inspiration de Joanne , bien entendu , c'est moi qui serai votre guide , et, quoique je compte vous faire franchir les barrières de la ville et presque les frontières de la République, je ne vous demande pas plus de deux heures encore, pour vous faire voir ce qu'elle peut offrir de plus intéressant. Nous serons de retour à temps , pour prendre, vous, le chemin de fer de Francfort à Heidelbei^, moi , celui de Francfort à Mayence. »
J'acceptai l'offre avec ravissement; une voiture était là, sur la place; en y montant : « Au vieux cimetière! > dit Mme de X.... au cocher.
Je ne devinais pas ce que nous pouvions aller chercher au vieux cimetière; mais j'avais accepté la gracieuse tutelle de ma jolie compagne, je me laissai conduire. Après avoir jeté un coup d'œil sur la porte d'Eschenheim, la seule qui soit restée du vieux Francfort, nous gagnâmes la campagne. Mme de X.... était devenue rêveuse. N'ayant pas assez de fatuité pour me croire la cause de cette rêverie subite, je lui demandai si le vieux cimetière ne renfermait pas quelqu'un de ses proches.
«Nullement, me répondit-elle, je n'y suis attirée que par une curiosité d'artiste ; nous trouverons là des bas-reliefs de Thorwaldsen. Pour Thorwaldsen , on peut bien entreprendre un voyage de quinze minutes, n'est-il pas vrai? »
Je m'inclinai.
« D'ailleurs, reprit-elle, la vue d'un champ de repos n'a rien qui me déplaise. L'idée de la mort ne doit-elle pas forcément se mêler parfois à nos idées les plus riantes? Tenez ,
le voyage que j'entreprends aujourd'hui a pour but un mariage, un mariage que Dieu bénira, je l'espère; eh bien, ce qui m'attire avec non moins de force vers le pays où je me rends, c'est encore un cimetière! »
' Et un nuage passa de nouveau sur son front.
Cette confidence de ses projets de mariage mise en regard avec le passage de la lettre où Brascassin me parlait de < l'événement le plus important de sa vie > ne me laissa plus de doute sur l'union près de se conclure. Lors de notre traversée de Schwetzingen à Francfort, déjà j'avais trouvé moyen d'interroger adroitement Mme de X.... sur la nature de ses sentiments à l'égard de Brascassin ; comme Thérèse Perrière , dans une circonstance à peu près semblable , elle m'avait répondu par un éloçe enthousiaste du personnage, me déclarant que pour lui elle se jetterait au feu. Ce diable de Brascassin jouissait donc du double privilège de se moquer impunément de tous les hommes et de se faire adorer de toutes les femmes? Pauvre Thérèse! quel avait été son rôle dans tout cela? Celui d'une rivale sacrifiée peut-être; peutêtre dans un désespoir d'amour causé par Brascassin avaitelle consenti à se faire enlever par un autre? En fait de sentiments, les femmes ont parfois une si singulière logique I Cet autre, pourquoi ne serait-ce pas Van Reben, mon affreux Américain? De là le duel entre lui et Brascassin. Pauvre Thérèsel pauvre Thérèse!... Mais ce duel, il avait précédé l'enlèvement, et le Yankee vivait seul à Heidelberg....
Je me perdais au milieu de ces complications, lorsque nous arrivâmes au vieux cimetière.
L'homme qui vint nous aider à descendre de voiture, nous demanda s'il était dans notre intention de voir la Chambre des Morts.
A cette question, je frissonnai et regardai ma compagne. Après avoir ri de mon air quelque peu terrifié, elle tira son Joanne de sa poche et me lut le passage suivant : < Il faut se faire montrer la Chambre des Morts, créée dans le but