‹ Le chemin des écoliersChapitre 218 sur 259 · CINQUIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE

crus mort. Après Tavoir déposé sur la banquette, je mé mis à crier, à courir de droite et de gauche, sans lui être utile à rieii ; les émigrantes criaient aussi fort que moi , sans faire plus de besogne. Heureusement , M. John Grant , en digne Anglais qu'il est , portait sur lui des flacons de toutes sortes ; il lui ût respirer des sels qui le ranimèrent.

Dès qu'il put se tenir debout, je l'emmenai au gaillard d'arrière. De livide , son teint était devenu écarlate depuis les tempes jusqu'au col; malgré la chaleur, à peine supportable, il se plaignait du froid et grelottait en claquant des dents. Un médecin se trouvait à bord ; il me déclara que le malade était sous l'influence d'un ictus solis, d'un coup de soleil, lequel ne pouvant manquer de produire bientôt une méningite aiguë ; il me conseillait de lui faire prendre terre le plus tôt possible. . Nous avoisinions Coblentz; donc, au lieu de poursuivre ma route jusqu'à Bonn , je m'arrêtai à Coblentz, ce qui ne fut pas l'incident le moins émouvant de mon voyage.

J'ai à me reprocher d'avoir quitté le bateau, de m'étre séparé de M. John Grant , absolument comme La Pléchelle , Baldaboche , l'orphéoniste et les deux Épemay se sont séparés de moi à Bade, sans même lui adresser un geste d'adieu.

Est-ce que je ne vaudrais pas mieux qu'un autre?

Comme nous traversions le port de Coblentz, moi prêtant à mon vieux Jean l'assistance de mon bras, tous deux nous dirigeant vers le premier hôtel venu , je l'entendis murmurer de confuses paroles. Il ressentait de vifs élancements dans son grain de beauté, dont le volume, en hauteur et en largeur, lui sembla bientôt prendre des dimensions effroyables. Il s'inquiétait de le voir se déraciner sous son propre poids ; c'était comme un rocher couvert de broussailles , qui lui interceptait la lumière du jour

A ces propos , mêlés à d'autres divagations non moins étran-

ges , je n*en doutai plus , la méningite se déclarait. Je ne savais quel parti prendre. Le calme et le repos étaient indispensables avant tout à mon chçr malade; les trouverait -il dans une ville de guerre, sans cesse troublée par le bruit des tambours, la musique des régiments, le galop des chevaux et les exercices à feu ? On m'indiqua , aux environs de Coblentz , la maison d'hydrothérapie du docteur Rosahl. Nous y sommes. Les souffrances de mon vieux Jean, ses hallucinations ont cessé. En revenant à la raison , son premier soin a été de s'assurer s'il était toujours en possession de son grain de beauté.

« Je ne sais si monsieur est comme moi, me dit-il, mais quand le temps va changer, quand je suis près de faire une maladie, ou qu'il va m'arriver une fâcheuse nouvelle, j'en suis averti par mon grain de beauté.

— Je ne puis être comme toi , mon garçon , puisque la nar ture ne m'a pas favorisé de cet ornement.

— C'est juste.... c'est très-juste; monsieur m'excusera; chacun a ses avantages. »

Hier, je l'ai dit, il a pris un premier potage; ce matin, il a manifesté le désir de retourner à son café au lait. Le voilà en pleine convalescence.

La maison du docteur Rosahl, située à une lieue de la ville, sur une des pentes di! Stolzenfels, est au milieu d'un site charmant , avec vue sur le Rhin et sur la Moselle. Mes fonctions de garde-malade allant en s'amoindrissant, je m'y plais; le calme que j'y suis venu chercher pour Jean, je l'ai trouvé pour moi; je m'y sens heureux. Tout le monde ici parle français, et sans raisonner grammaire, comme à la maison Lebel. Les pensionnaires de l'établissement , tous jouissant d'une parfaite santé, arrivent de Bruxelles ou de Paris; M. Rosahl et ses deux charmantes filles n'ont d'allemand que le cœur ; les domestiques , par une circonstance assez singulière , doivent même s'exprimer en meilleur français que leurs mat-

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